Le Maître du Talmud

Eliette Abécassis · Chapitre 5 sur 26

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Le Maître du Talmud

Chapitre 5

 

Le soir même, à la demande de sire Vives, je mis mon manteau et je rabattis ma capuche sur ma tête. À l’insu de mes camarades, je me glissai hors de la maison d’études pour me rendre à l’université, afin d’en apprendre davantage sur le chancelier Eudes de Châteauroux, qui semblait, selon les dires du mystérieux ami de mon maître, être notre ennemi le plus acharné et aussi le plus érudit. Je devais entrer en relation avec les étudiants pour tenter de glaner des renseignements afin de faire la lumière sur ce personnage.

Je refermai la lourde porte en bois derrière moi et vérifiai que personne ne m’avait vu. Nous n’avions pas le droit de sortir sans autorisation. Ainsi étaient les règles, strictes, auxquelles nous devions obéir. Mais le soir, pour nous détendre, nous imaginions parfois des ruses pour tromper la vigilance des surveillants. Nous mettions des habits roulés en boule sous les couvertures pour faire croire que nous étions là, puis en secret nous sortions explorer les quartiers et les rues de la ville pour profiter d’un petit moment dehors, loin de notre école où nous passions notre vie, nos jours et nos nuits à user notre vue sur les textes.

Le Talmud nous ouvrait sur un monde déroutant, complexe, dialogique et dialectique. Il n’avait rien d’apaisant, il provoquait plutôt une sorte d’embrasement de l’esprit. Certains, parfois, s’y perdaient. Nous avions besoin d’en sortir. Samuel était celui qui nous entraînait dehors, vers les autres quartiers, la nuit. Ou simplement sur les quais, dans la nature toute proche, pour sentir le vent de la liberté. Ses cheveux roux et bouclés lui donnaient l’air enfantin. Il était le plus rond et le plus exubérant de tous, il aimait bien faire ripaille et boire les soirs du chabbat. Il savait où pêcher les meilleurs poissons en bord de Seine, où cueillir les fruits dans la campagne proche et où acheter du vin casher, comme celui de notre maître Rachi, expert en Talmud et en vins. Joseph nous suivait, un livre à la main. Il n’éprouvait aucun plaisir à transgresser la loi. Il nous observait, de loin, tout en faisant le guet, comme si nous étions suivis. Devant la Seine, nous contemplions tous les trois la lune et les étoiles, et cela nous procurait un sentiment d’apaisement particulier. Comme je regrette aujourd’hui ces moments : je sais qu’ils ne se reproduiront plus jamais. Plus là-bas, plus avec mes compagnons d’études, dans ce pays, dans cette ville et à cette époque. Je pense à ces journées et à ces nuits, à discuter entre nous du pourquoi et du comment, et à nous contredire pour trouver le chemin de la vérité. Plus nous nous en approchons et plus elle nous fuit !

Sur la route, je ne pus m’empêcher de faire un détour pour passer devant la maison où vivait Déborah, dans une rue étroite qui donnait sur la place de Grève. J’avais besoin de savoir comment elle allait, et si elle était en sécurité. Tout était sombre, sauf une petite lueur qui provenait sans doute d’une chandelle de suif. Je m’approchai de la meurtrière, adossé au mur pour qu’elle ne me voie pas. Du temps où nous nous fréquentions, presque tous les jours nous avions rendez-vous sur les quais et nous parlions de tout, de rien, de sa vie, ses parents, sa famille, je lui faisais part aussi de mes études, de ce que nous avions appris, des sujets que nous avions étudiés durant la journée. Ce pont des marchands bordé d’échoppes et de maisonnettes, nous aimions tant le traverser ensemble, d’une rive à l’autre, comme pour nous échapper du monde. Lors de cette époque bénie où je la pensais encore promise, permise, et où par pudeur, par délicatesse ou par honte, je lui cachais mon histoire, je m’inventais une famille en Normandie, et j’épousais la sienne, à défaut d’elle. Elle était originaire de Melun, non loin de Paris, fille d’une lignée de rabbins tossafistes amis de sire Vives, et moi je n’étais rien, même si mon père était Cohen, il n’était ni rabbin ni riche, ni même vivant, et j’étais seul au monde. Je n’avais pas encore suffisamment étudié, et j’ignorais le pouvoir immense du Talmud, comme Rech Lakich, qui au IIIe siècle en Galilée était un brigand et un gladiateur avant de devenir un très grand maître.

Je taisais mon amour, parce que je n’avais rien à lui offrir, sinon mon savoir et mon érudition qui grandissaient, et ma découverte des discussions talmudiques à n’en plus finir. Déborah se lassa sans doute et, sous la pression de sa famille, elle accepta d’épouser un autre homme. Le jour où j’appris la nouvelle, je courus lui demander sa main. Mais c’était trop tard, son père l’avait déjà promise. Réponse cruelle, terrible honneur ou provocation ultime ? Elle me proposa d’être son témoin. J’apposai ma signature sur la ketouba, le contrat de mariage, en dessous de là où elle aurait dû se trouver : la place du mari. Si j’avais pu, j’aurais gratté le parchemin avec de la pierre ponce pour effacer ce nom, y graver le mien et lui dire cette phrase : « Par cette bague, tu m’es consacrée. »

Au lieu de quoi, je vis le cristal se briser, signe de deuil : de mon espoir, mais pas de mon amour.

Je me consolais en me disant que Déborah n’avait pas l’air heureuse, que ce n’était pas son choix, mais celui que lui avaient imposé ses parents. Depuis qu’elle était mariée, je la voyais ici et là, dans la rue, chez des amis, à la synagogue, et lorsque je lui parlais, je tremblais. Un regard d’elle et je sursautais, comme au premier jour. Il ne restait que les souvenirs entre nous, notre relation se poursuivait à travers le passé, sans présent ni futur. J’avais le cœur en mille morceaux, entre les moments où je décidais de la revoir, et le monde retrouvait son sens, et ceux où j’y renonçais, et je n’étais plus rien.

Je crus apercevoir son ombre à travers la fenêtre, puis, au moment où j’allais partir, je vis la silhouette d’un homme caché entre les linteaux de sa porte. Qui était-ce ? Que lui voulait-il ? Avant que j’aie pu m’approcher, il partit précipitamment. Je tentai de le suivre, mais il disparut dans l’étroit labyrinthe des rues parisiennes, ou peut-être à l’intérieur d’une maison. J’étais certain qu’elle était en danger et je ne savais pas quoi faire pour la protéger. À contrecœur, je repris mon chemin pour commencer mon enquête.

 

L’université de Paris s’était développée au point d’attirer les jeunes provinciaux ou étrangers qui désiraient acquérir des connaissances dans toutes les disciplines, et ils habitaient ensemble, sur la montagne Sainte-Geneviève. Dans ce quartier, il régnait toujours une ambiance un peu fébrile, proche de l’insurrection. Parfois, ils défilaient dans les rues, criaient, arrachaient les enseignes des échoppes qu’ils conservaient comme des trophées. Ils n’hésitaient pas à chasser ceux qu’ils n’aimaient pas, ou ceux qui les dérangeaient.

Je me rendis chez mon ami Augustin, que j’avais rencontré du temps de mon errance, avant de rejoindre la maison d’études. Grand, mince, avec les cheveux longs et noirs, toujours mal rasé – il n’y avait que les juifs qui se laissaient pousser la barbe, selon une loi promulguée par le pape afin de pouvoir les différencier des autres –, avec sa cape grise, son chaperon à cornette et ses chaussures courtes, il ressemblait à un troubadour. Il en avait l’accent, il venait du Sud, et il aimait bien boire et faire ripaille entre deux cours. Il habitait dans une chambre louée dans une maison, avec au moins dix autres étudiants. Ils y vivaient pauvrement, sans chandelle ni feu, et accueillaient parfois ceux qui comme lui étaient dans la peine.

Augustin apprenait la médecine et l’apothicairerie. Venu de la terre de Provence, il ne connaissait personne lorsqu’il était arrivé à Paris et il avait erré comme moi, à la recherche d’un logement et de quelques vivres. Pauvre comme Job, il était obligé de mendier pour survivre, on lui donnait les rebuts, des légumes abîmés et du vin tourné, et parfois rien. Il passait ses nuits dehors avec un bâton contre les mauvaises rencontres et une vieille besace pour y fourrer ce que l’on voulait bien lui octroyer. C’est à cette époque que je le rencontrai, un soir que je m’aventurais sur les berges de la Seine pour pêcher, alors que je mourais de faim. Je rêvais d’un bon maquereau ou d’un esturgeon que j’allais faire griller sur un feu de bois, avec une miche de pain. À défaut de poisson, je fis ce jour-là une pêche moins comestible, mais sans doute plus intéressante.

Sur la place de Grève qui donnait sur la Seine, la croix de pierre avec son piédestal à huit marches mesurait la hauteur des flots. Le fleuve qui débordait souvent avait emporté plusieurs fois des ponts et des habitations, c’est pourquoi il fallait le surveiller. À partir de la troisième marche, la situation était périlleuse. Je m’assis sur le bord du quai et je lançai mon fil avec un hameçon. La Seine était haute ce jour-là, la ville risquait d’être inondée, les poissons remontaient à la surface, mais la devise était celle de la corporation des Nautes : Fluctuat nec mergitur. Paris est comme un bateau battu par les flots qui ne sombre pas. Nous étions trop nombreux à pêcher sur la place de Grève, je me déplaçai donc et avançai jusqu’au Grand-Pont, près du palais royal, où se trouvaient les Lombards qui changeaient la monnaie, lorsque je vis un jeune homme tomber dans le fleuve, poussé par des malandrins qui l’avaient volé ou par des créanciers qu’il n’avait pas remboursés ? Toujours est-il qu’il était en train de se noyer. Étant né en Normandie, non loin de la mer, j’avais appris à nager. Comme je le voyais sombrer sans que personne s’en préoccupât, je plongeai et le sauvai de la mort en le ramenant à la rive, la tête hors de l’eau, presque asphyxié.

Sur le quai, il s’ébroua, reprit ses esprits, m’observa, l’air bizarre, et me dit :

– Merci, mon frère. Je vous dois la vie. Je vous remercie, ainsi que le Christ, Notre-Seigneur, amen !

– Je vous en prie, je ne suis pas moine, lui dis-je.

– Alors, pourquoi la tonsure ?

En plongeant, la capuche de mon manteau était retombée et l’on pouvait voir mon crâne rasé au sommet de ma tête : mes cheveux n’avaient pas encore repoussé depuis mon passage dans un monastère.

– Peu importe, dis-je. Je suis juif.

– Je vous salue, juif, moi c’est Augustin.

En vérité, Augustin n’avait jamais vraiment entendu parler des juifs. Là d’où il venait, dans son village de Provence, il y avait bien quelques familles, mais elles étaient discrètes, et personne ne savait grand-chose à leur sujet. De ce jour, il me voua une reconnaissance éternelle.

Lorsque je trouvai refuge dans la maison d’études, il vint parfois nous voir, toujours bien accueilli lors des dîners du chabbat, qui étaient souvent ses seuls vrais repas de la semaine. Puis il réussit à dénicher une chambre dans une maison louée par des élèves de l’université et il décrocha du travail chez un parcheminier pour subvenir à ses besoins. Dans le quartier, il y avait nombre de boutiques de peintres de miniatures, copistes, relieurs, où l’on pouvait se faire embaucher. Les étudiants avaient leurs propres commerces et leurs loueurs de livres. De mon côté, à travers lui, je découvris leur vie, avec les cours en journée et les fêtes le soir, dans les rues, à chanter, à danser, à provoquer les bourgeois et la garde du roi. Dans les tavernes d’où d’autres sortaient, ils entraient déjà ivres, le verbe haut, le geste saccadé, certains tellement saouls qu’on les voyait vomir sur le trottoir. Chaque section était partagée en nations, chacune représentant une région ou un pays. Parfois, deux bandes se rencontraient, de deux pays ennemis, et commençaient à s’invectiver, puis l’un d’eux mettait un coup de poing à un autre, et en deux secondes, la confrontation dégénérait en une bataille désordonnée. Tout cela était à l’opposé de mon monde, moi qui ne m’aventurais jamais très loin, qui pratiquais l’abstinence, et qui passais mes jours et mes nuits à étudier. Augustin n’avait aucun tabou, ne professait aucune doctrine, et disait vouloir m’encanailler. Je ne savais pas alors que c’était un réel désir de sa part. J’aurais dû me méfier ! Lors de leurs ripailles, je ne buvais pas une goutte de vin, je ne mangeais rien, je les regardais et cela m’amusait de les voir si libres, si insouciants et gais, moi qui ne connaissais plus le monde qu’à travers le Talmud.

Dans leur maison, on ne savait jamais vraiment combien ils étaient. Ils venaient de partout, des Italiens, des Espagnols, des Allemands, des Anglais, pour étudier et décrocher leur diplôme. Soudain, un étudiant frappait à la porte, il disait être l’ami d’un ami, et on lui offrait volontiers le gîte, le temps qu’il voulait. Il payait ce qu’il pouvait. C’était le plus riche d’entre eux, Alaric, qui décidait, car c’était lui qui faisait face lorsque les autres ne réglaient pas leur loyer. Il étudiait la médecine, comme Augustin. Ses parents, fortunés, le pourvoyaient en tout ce dont il avait besoin, et lui-même, fort généreux, n’hésitait pas à payer à ses colocataires des tournées de cervoise ou de vin. Il aimait rire et chanter, et le soir, on le retrouvait étendu à même le sol, endormi comme un bienheureux, à côté d’un cartilage de poulet.

Certaines nuits, leur maison était remplie d’une faune inquiétante. Dans chaque pièce, des étudiants dormaient, et on retrouvait un peu partout des restes de nourriture, des os, et du vin. De temps en temps, ils organisaient des fêtes où venaient des femmes, mais auxquelles je n’allais pas.

Ce soir-là, ce fut Alaric qui m’ouvrit la porte et m’annonça qu’Augustin n’était pas là, mais je pourrais le trouver à la taverne. Il me proposa de m’accompagner pour me montrer le chemin. Avec son manteau, sa tête blonde couverte d’un chapeau piqué d’une longue plume, ses yeux verts et sa barbe, il avait l’air d’un roi à côté des autres habitants de la maison vêtus de vieilles frusques, plus proches de vagabonds que d’élèves de l’université. Nous arrivâmes dans une taverne creusée à même la pierre, dans un sombre souterrain éclairé de quelques lanternes. De grands pichets de cervoise circulaient au milieu de plats impropres à la consommation. Augustin, qui était attablé avec un groupe d’étudiants, se leva pour nous accueillir.

– Éliézer, mon frère, dit-il, même pas surpris de me voir. Viens donc avec nous ! Tu veux boire un coup ?

– Je ne peux pas !

– Pourquoi pas ?

– Tu sais bien que je ne bois que du vin casher.

– Bon Dieu ! Il n’y a ni trêve ni dispense chez vous ?

– Comme le dit notre texte : « Il t’a fait souffrir, Il t’a affamé, Il t’a nourri avec la manne que tu ne connaissais pas et que tes pères n’ont pas connue, afin de t’apprendre que l’homme ne vit pas seulement de pain mais de tout ce qui sort de la bouche du Seigneur dont il doit vivre. » Chaque chose que l’on mange est accompagnée de la parole divine. Nous ne mangeons ni ne buvons n’importe quoi, n’importe comment, n’importe quand. Car ce que l’on mange devient soi, d’une façon intime.

– Un jour, mon ami, tu te laisseras tenter, prophétisa Augustin en levant son gobelet de bois. Et ce jour-là, c’est sûr ! je serai là !

– Jamais, dis-je. Tu dois être bien ivre, déjà, pour dire de telles bêtises.

– D’une ivresse joyeuse et gaie ! Regarde ce vin clair, frais, qui désaltère et rend heureux ! Tavernier, cria-t-il, apporte-nous encore un pichet ! Et si tu as une oie bien grasse qui sort de chez le rôtisseur, sers-m’en donc une écuelle ! Et un hareng salé pour mon ami qui ne mange pas de viande ! Tiens, tu te souviens de notre virée au cabaret dans ta rue ? La semaine dernière, il me semble.

– Oui, un endroit bizarre où se rencontrent les étudiants, les voyageurs et les brigands de la cour des Miracles qui préparent des sales coups.

– Et des femmes ! ajouta Augustin. Les filles de joie de la rue Tire-Boudin ! C’est la meilleure taverne de Paris. Curieux que vous n’y alliez pas plus souvent !

– Mais ton ami ne veut pas voir de femmes, dit Alaric.

– Pas en dehors du mariage.

– Comment tu fais, mon vieux ?

– J’étudie, dis-je.

– Quelle folie ! Tu étudies quoi ?

– J’étudie les femmes, dans le traité du Talmud intitulé « Les femmes ».

– Et que sais-tu sur les femmes si tu n’as pas vécu avec une femme ?

– Tout.

– Tout ?

– Dans le Talmud, surgissent des questions comme : Est-ce qu’un homme endeuillé est exempté du devoir conjugal ? Quand doit-on l’accomplir ? Si un homme doit partir en voyage, et que c’est juste avant le début de la période interdite, peut-il avoir des relations avec sa femme ? Quel comportement faut-il avoir pour séduire une femme ? Est-ce que l’on peut divorcer d’une épouse qui a des défauts physiques ? Ou si un homme ne sent pas bon, une femme peut-elle demander le divorce ?

– C’est ça qui est écrit dans votre livre sacré ?

– Entre autres.

– Alors, je veux bien devenir juif ! Mais à part ça, t’as pas envie de voir des filles ?

– Je n’en ai pas le droit.

– Même juste une fois, de temps en temps ?

– Je suis nazir, abstinent, et en tant que Cohen, je dois rester pur.

– Nous, dit Augustin, quand on fait une entrave à la Loi, on prononce deux ou trois Notre-Père et c’est fini. Allons, laisse-toi tenter par un verre de vin !

– On peut festoyer et boire autant qu’on veut, sauf du vin qui n’est pas conforme.

– Excuse ma curiosité, je suis réfractaire aux choses religieuses, c’est une peur profonde chez moi. Quel est le problème avec le vin ?

– Le vin est symbole à la fois de connaissance et de jouissance. On dit que quand le vin entre, le secret sort. Le vin, c’est le philtre magique vers la vérité et aussi vers le plaisir ! Mais pas n’importe lequel. Sa consommation est préconisée et même sanctifiée… Il existe des mauvaises connaissances qui font perdre la tête et il y a des jouissances négatives et indignes. Le vin est la seule boisson qui descende dans le corps et élève l’esprit !

– Amen ! fit Augustin. Allons, bois et tu te confesseras !

– Nous n’avons pas de confession.

– Vous restez seuls avec votre conscience, alors ?

– Nous avons un bouc.

– Un bouc ?

– Un bouc émissaire.

– Et ce bouc, qu’en fait-on ? On le mange ?

– On l’envoie au désert.

– À la bonne heure ! Tu vois, mon ami Enguerrand vient d’obtenir sa licentia docendi, et nous on est là pour fêter ça ! Alors, dis-moi, quel bon vent t’amène dans notre quartier ?

– Un vent mauvais, je le crains.

Je considérai mon ami avec appréhension, il avait les yeux un peu troubles, et je me demandai s’il allait pouvoir m’aider.

– Nous sommes menacés.

– Menacés ? Mais de quoi ?

Je regardai autour de moi. Certains de ses amis buvaient plus qu’il n’était convenable et je commençais à me sentir mal à l’aise. Ils ne me connaissaient pas, ils savaient que je ne faisais pas partie de leur communauté. Je préférai donc garder ma capuche sur la tête.

– Un assassinat a eu lieu, dis-je, il s’agit d’un bébé. Un nouveau-né. On nous accuse d’avoir commis un meurtre rituel.

– Nous en avons entendu parler à l’université, dit Augustin, soudain sérieux. Par le chancelier Eudes de Châteauroux.

– Tu le connais ?

– Oh oui, on ne l’aime pas beaucoup, ici. Hier, il a rassemblé tous les étudiants et il a fait un sermon. Il a dit que les juifs étaient coupables d’avoir tué un enfant, afin de prendre son sang pour des raisons rituelles.

– Pourquoi vous a-t-il parlé de cela ?

– Pour nous faire réagir ! Il sait que les étudiants ont besoin d’action. Eudes de Châteauroux fait des sermons dans les églises et ici aussi, où il enseigne. Mais en vérité, il ne nous aime pas. Et même, il nous méprise.

– Pourquoi ?

– Il prétend que nous entretenons des concubines, que nous abusons des femmes, et que nous ne cachons même pas nos mauvaises actions et nos débauches. Il pense que nous dilapidons l’argent de l’université et que nous la déshonorons, il a sans doute été placé là par Louis pour tenir ce genre de discours, mais il n’a aucun pouvoir sur nous. Nous sommes au-dessus des lois ! De toutes les lois !

– Qu’est-ce qu’il a dit, au sujet de l’enfant ?

– Qu’il avait été tué par les juifs… Un rite satanique, sûrement ! Il nous a demandé d’être présents à l’inhumation du bébé.

– L’inhumation ?

– Un grand enterrement est prévu, au cimetière des Innocents. Avec du beau monde : Guillaume d’Auvergne, l’évêque de Paris, et même le roi !

– Guillaume d’Auvergne, le célèbre théologien…

– Tu le connais ?

– Un peu… Je l’ai rencontré, dans une autre vie. Écoute-moi, Augustin, si l’on nous accuse d’avoir commis ce meurtre, comme tu sembles le dire, il faut que nous puissions prouver le contraire. Sinon, le peuple va s’élever contre nous… et nous serons perdus !

– Je te le confirme, les étudiants sont prêts à faire une émeute dans votre quartier. Et quand ils décident d’effectuer une expédition punitive, personne ne peut les arrêter. Même les officiers de Louis. Ils ont beau dire que les femmes de mauvaise vie viennent nous rendre visite dans nos maisons, que les écoles elles-mêmes deviennent des lieux de prostitution où l’on enseigne au premier étage et où l’on fornique au second, ils ne peuvent rien contre nous !

– Et le prévôt de Paris ?

– Évrard de Valenciennes ? Philippe Auguste a placé le prévôt de Paris, chef de la Justice, sous la dépendance de l’université. Il doit prêter serment devant le recteur, ainsi il montre sa sujétion, ce qui explique l’impunité totale des étudiants. Les gardes du roi n’entrent pas à l’université, mon frère ! Ou alors, lorsqu’ils viennent s’aventurer par chez nous, ça se termine dans le sang ! Et le roi, regarde ce que nous en faisons ! Regarde cette miniature, ajouta-t-il en me montrant un tableau accroché au mur de la taverne.

Je m’approchai pour voir, elle représentait le roi Louis coiffé par un étudiant d’un drôle de vase plein d’excréments, alors qu’il le félicitait de veiller si tard dans ses ardeurs studieuses.

Soudain, nous entendîmes une cruche se briser. La taverne était remplie d’étudiants allemands, qui semblaient avoir une altercation avec l’aubergiste.

– Viens, s’interrompit soudain Augustin, c’est en train de mal tourner. Avant-hier, des jeunes du quartier qui avaient bien bu et qui voulaient partir sans payer ont frappé le tavernier qui avait l’audace de réclamer son dû ! Figure-toi qu’il s’est plaint, le bougre !

– Et alors ? Ils l’ont payé ?

– Penses-tu ! dit Augustin. Le lendemain, ils sont revenus armés pour tout détruire dans sa taverne et tabasser les clients. On ferait mieux d’y aller ! Demain soir, si tu veux, nous retournerons à la cour des Miracles… Tu te souviens, je t’y avais emmené tantôt ? Ils savent tout là-bas sur les crimes. Peut-être obtiendras-tu des informations utiles à ton enquête. Tu as une arme ?

– Non ! C’est interdit.

– Moi, j’ai un sabre. Je le prendrai. Allons-y, mon frère.

À ce moment-là, un étudiant éméché vint au-devant de nous et, voyant ma barbe :

– Il est juif ? demanda-t-il à Augustin.

Mon ami et moi nous regardâmes.

– Qu’est-ce que ça peut te faire ? dit Augustin.

– Ils ont tué un enfant ! Ils ont commis un crime, un crime rituel !

– Oui, c’est vrai, dit un autre. Le chancelier nous a prévenus.

– Viens, juif, dit le premier en brandissant un couteau, on va te couper ta barbe !

Déjà les autres s’étaient rassemblés, prêts à combattre.

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