Le Maître du Talmud
Chapitre 15
Le lendemain matin, après avoir pris un peu de lait et de pain, je montai à la bibliothèque avec Joseph, mais nous n’avions plus ni livres ni maître, et l’absence de Samuel se faisait cruellement sentir. Comment étudier sans lui, désormais ? Nous nous regardâmes, anéantis par l’angoisse et la tristesse. J’avais l’impression que notre camarade allait arriver, les poches remplies de brioches, avec mille questions malicieuses.
Pendant un moment, il y eut un silence. Puis Joseph se leva et regarda par la fenêtre.
– On fait quoi ? demanda-t-il.
– On attend, dis-je. Notre maître va arriver.
– Et si on étudiait ? Le traité Berakhot, celui qui est mentionné dans la marge de Sotah… Nous avons interrompu notre recherche après les derniers événements. Je suis certain que quelqu’un joue avec les références mais pour quelle raison ?
– Peut-être est-ce quelqu’un qui sait des choses sur ce meurtre, et qui cherche à nous mettre sur le chemin… à nous aider. Quelqu’un qui en sait long mais ne peut pas le dire.
– Qui ?
– L’un d’entre nous, forcément.
– Pourquoi ne peut-il pas dévoiler son identité ? demanda Joseph.
– Parce qu’il a peur.
– De quoi ?
– D’être assassiné à son tour.
Joseph prit le traité Berakhot et l’ouvrit. J’avais compris avant lui que notre maître ne viendrait pas. Le poids de la culpabilité pesait trop lourd sur ses épaules. J’en eus un élan de désespoir. Mais je ne voulais pas affaiblir l’âme de mon camarade.
– Celui qui rêve d’une montagne, commença-t-il, doit dire en se réveillant : « Comme sont gracieux sur les montagnes les pas du messager qui se met à l’écoute de la paix, qui annonce le Bien et qui entend le salut », de Isaïe 52,7, pour que ne le devance pas un autre verset : « Sur les montagnes j’éclaterai en sanglots et en plaintes », de Jérémie 9,9.
» Celui qui voit un chien dans son rêve doit dire en se réveillant : « Mais chez tous les fils d’Israël, pas un chien ne grognera contre un homme ou une bête », d’Exode 11,7. Il ne faut pas qu’il cite : « Les méchants sont des chiens au gosier vorace, ils ne savent pas dire : assez », d’Isaïe 56,11.
Il s’arrêta de lire, et je poursuivis :
– « Celui qui rêve qu’il a une relation sexuelle avec sa mère doit espérer atteindre l’intelligence, ainsi qu’il est dit : “Tu appelleras mère l’intelligence” », dans Proverbes 2,3. « Celui qui rêve qu’il couche avec sa sœur, qu’il espère atteindre la sagesse, comme il est dit : “Dis à la sagesse : tu es ma sœur” », dans Proverbes 7,4 !
– Qu’est-ce que ça veut dire ? s’exclama Joseph.
– C’est selon le verset qu’il dira à son réveil, que le rêveur aura une idée de son rêve et de son interprétation. Ce serait donc, d’après le Talmud, l’interprétation que l’on donne d’un rêve qui oriente son sens.
– Comment un verset biblique peut-il décider de l’interprétation du rêve ? dit Joseph. Lis plutôt la suite : « Celui qui rêve qu’il couche avec la femme d’un autre est assuré qu’il est digne du monde à venir » !!! Mais c’est immoral ! Je crois que pour ma part, j’en ai assez entendu pour aujourd’hui, ajouta-t-il en se levant. C’est trop d’inepties pour moi !
– Voyons, Joseph, calme-toi, dis-je. La Torah ne peut admettre de telles pensées coupables. Notre Dieu nous prescrit d’abord et surtout la morale. Il dicte les commandements, et en particulier : « Tu ne commettras point d’adultère. » Regardons notre maître Rachi : il précise que la femme d’un autre, c’est une image, car il ne la connaît pas et n’a pas pensé à elle la veille !
– Et alors ? C’est atroce, dit Joseph. Ce rêve est absurde !
– Tous les rêves sont absurdes. C’est même le propre des rêves.
Il me regarda avec mépris.
– Je te laisse continuer sans moi. Si tu veux mon avis, nous devrions nous en tenir à la Torah. Elle contient tout ce qu’il faut. Rien à ajouter, rien à retirer…
– Rien à ajouter ? Et le Talmud ?
– Je n’en ai pas besoin, dit Joseph.
– Que veux-tu y comprendre sans explications ?
– Nous faisons trop de philosophie, de droit et de morale. De métaphysique. De théologie. Mais où est la Bible dans tout ça ? Nous devons revenir à la Loi. Et à Dieu ! En dehors duquel rien n’est possible.
– Pourquoi tu t’emportes ? dis-je. Je croyais que tu voulais connaître le sens du texte.
– Je ne vois rien dans les marges, cette fois.
– Alors, c’est le message ultime ?
– Mais quel est-il ? Je n’en peux plus d’entendre toutes ces horreurs ! Le messager ou le meurtrier a simplement voulu nous dire sa haine du Talmud et la raison profonde pour laquelle ce crime a été orchestré !
Stupéfait par ces paroles, je compris que Joseph était en train de vivre une crise intense. Il semblait absorbé dans la lecture de la Torah, comme il l’était avant dans celle du Talmud.
Il enleva sa kippa et la jeta sur la table.
– Le Talmud nous déstabilise, c’est vrai, dis-je. Il nous laisse dans le doute, loin du dogme, qui conduit à l’échafaud… de la raison. C’est le dogme qui empêche de raisonner, tout comme la lecture que tu fais de ces textes et qui te conduit à les juger immoraux…
– Peut-être en feras-tu une autre lecture ?
– Après tout, dis-je, c’est vrai. Qui n’a pas rêvé de choses inavouables ? On peut tout contrôler, mais pas les rêves. Les rêves, parfois, sont fous, et décousus. Ils semblent toujours incroyables. Avec le rêve, nous ne sommes pas dans le domaine de la réalité ou de la moralité, mais plutôt dans celui de l’imagination.
– Ah oui ? dit Joseph. Peut-être que ça te plaît de rêver de la femme d’un autre, peut-être même que ça te plaît d’avoir des relations avec elle ?
– À quoi fais-tu allusion ?
– Je veux dire que l’étude du Talmud t’encourage dans la voie de l’imagination, que j’appelle, moi, la perversité. Ce n’est pas ma conception du judaïsme, ajouta-t-il avant de s’en aller, cette fois pour de bon.
Je restai seul dans la bibliothèque, stupéfait par cet éclat. Moi aussi, j’étais bouleversé.
Et le chien ? me demandai-je en relisant le texte. Quelle est la relation entre le chien et les versets cités à son propos ? « Les méchants sont des chiens au gosier vorace, ils ne savent pas dire : assez. » Parfois, on dirait que les rabbins s’amusent.
Soudain, j’entendis un cri, ou plutôt un hurlement.
C’était Myriam. Elle avait monté les escaliers à toute vitesse, et elle fit irruption dans la pièce, un tablier sur sa robe, la coiffe de travers sur ses cheveux en bataille, l’air paniqué.
– Un homme est arrivé. Il est venu chercher Yéhiel ! Sur ordre du prévôt de Paris !
– Où est-il ?
– En bas, devant chez nous ! Dépêche-toi, oh mon Dieu !… Je t’en prie, fais quelque chose pour qu’il ne parte pas !
Je sortis en hâte et suivis Myriam jusque chez elle. Sire Vives se trouvait avec un homme vêtu d’un manteau en cotte de mailles et muni d’une épée.
– Allons-y, dit l’homme.
– Je viens avec vous, dis-je.
– Non, dit sire Vives. J’irai seul. Il n’est pas question que tu viennes.
– Voyons… Yéhiel ! s’écria Myriam, qui se tordait les mains.
– Éliézer…, reprit sire Vives avec une grande douceur, je ne ferai pas d’étude aujourd’hui. Je te laisse poursuivre. Je pense que tu es capable de t’en sortir tout seul. J’en suis sûr… Tu es brillant, à ta façon, avec ta particularité, ce qui te rend unique. Sache que t’enseigner le Talmud a été une joie de chaque instant, qui a rempli ma vie et mon cœur de bonheur.
– Mais vous en parlez au passé, Maître, dis-je, le cœur brisé.
– Si jamais je ne devais pas revenir, poursuis le chemin et garde ta faculté de pensée, qui est la garante de la véritable intelligence, celle qui n’a aucune limite. Ne te laisse pas imposer de fausses croyances, au nom de Dieu, ou pas. Préserve ta capacité à poser des questions, à ne jamais rien prendre pour acquis, à ne pas croire aux dogmes. À casser les idoles, comme Abraham notre père, à combattre comme Jacob, que l’on appela Israël, et à briser les tables de la Loi, comme Moïse notre prophète. Réfléchis par toi-même, comme nos rabbins l’ont fait, sans donner de limites à tes idées.
Nous nous regardâmes avec tristesse.
– Maître, je refuse que vous partiez, dis-je. Nous aurions dû fuir avant.
– Fuir… On ne peut pas toujours fuir, murmura le maître.
Et cette phrase me revint : Cours, Éliézer, cours… C’est vrai que la fuite avait toujours été ma réponse à tous les dangers, depuis que j’étais enfant. Dans la vie comme dans les armes, on m’avait enseigné l’art de l’esquive. Même devant la mort de mon ami, j’avais fui.
– Je partirais, si j’étais seul, dit le maître. Mais je suis responsable de toute une communauté, et je ne peux pas mettre nos jours en danger en sauvant ma peau.
– Maître, laissez-moi vous accompagner. Je suis le plus fort de vos élèves ! Je pourrai vous défendre.
– Non, dit-il. C’est bien trop dangereux. J’irai seul. J’ai besoin de toi pour garder la maison.
– Moi aussi, pleura Myriam, je veux venir ! Je ne peux pas te laisser, Yéhiel !
– Ma chérie, dit sire Vives, tu resteras pour t’occuper de la communauté en mon absence. Je compte sur toi. Et je te délègue mes cours.
– Moi, enseigner le Talmud ? Mais je suis une femme, Yéhiel !
– Et alors ? Notre grand maître Rachi a bien enseigné le Talmud à ses trois filles. Elles ont toutes épousé des grands maîtres qui furent aussi leurs disciples. Si nous les tossafistes, nous existons aujourd’hui, c’est grâce aux femmes.
– Yéhiel, dit-elle, je ferai ce que je peux, mais, je t’en prie, reviens-nous vite, je t’en supplie…
Il la prit dans ses bras, et ils s’étreignirent avec tendresse. C’était la troisième fois que je voyais mon maître pleurer. La première, c’était quand il avait vu l’enfant mort.
– Pardonne-moi, lui murmura-t-il. Pardonne-moi de n’avoir pas été là pour toi quand tu le désirais. Pardonne-moi de t’avoir délaissée pour mes élèves et pour l’étude. Embrasse nos enfants. Dis-leur que je les aime, que je pense à eux à chaque instant. Et ce, jusqu’à mon dernier souffle.
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