Le Maître du Talmud
Chapitre 17
Je finis par la laisser, je n’avais plus qu’une idée : prévenir Déborah de ce qui l’attendait, la sauver du désastre et chercher ces fameux témoins dont parlait sire Vives : ceux qui pourraient la disculper, dévoiler la véritable identité de l’enfant et la machination ourdie contre nous.
Je me rendis au mikvé. Elle était là, assise sur le banc, à attendre que les femmes viennent pour les aider à se purifier par l’eau du bassin rituel. Mais qu’est-ce que la pureté ? me dis-je. Tout n’est-il pas qu’apparence, hypocrisie et mensonge ? Et qui est pur en ce monde, à part les nouveau-nés ?
Déborah lisait les psaumes. Elle leva la tête et, lorsqu’elle me sourit, mon cœur tressaillit. Je lui expliquai alors qu’elle était soupçonnée par le prévôt de Paris, que des menaces graves pesaient sur elle, qu’elle devait se cacher, trouver un refuge quelque part, vite, sinon elle serait arrêtée, emprisonnée et exécutée ! Je lui révélai aussi que sire Vives était détenu dans les geôles du Châtelet en attendant les suites de l’enquête et que ces cachots étaient des salles d’abomination et de tortures destinées à faire avouer aux gens des crimes qu’ils n’avaient pas commis.
Je la considérai, alors que l’angoisse me serrait la gorge, et j’en perdis presque la voix. Je regardai son livre, le livre de psaumes qu’elle lisait tous les jours. Je compris à quel point elle avait besoin de paix et de consolation : elle était seule, et elle n’avait plus que ce psautier comme viatique et comme refuge.
– L’enfant, Déborah, où est-il ?
– Avec mes parents, à Melun, murmura-t-elle, et ses yeux se remplirent de larmes. Où puis-je aller, seule, sans lui ? Comment survivre, sans personne ?
– Sais-tu ce que tu risques ? Tu seras considérée comme criminelle et brûlée vive ! Si le prévôt persiste, ils vont venir te chercher.
Il y eut un silence.
– Comment savent-ils que j’ai mis un enfant au monde ?
– Il y a eu une lettre de dénonciation.
– Qui l’a écrite ?
– Je l’ignore !
– Que disait cette lettre ?
– Que c’est ton enfant qui a été tué !
– Je sais que tout vient de lui… Nicolas Donin.
Ses mains tremblaient tellement qu’elle ne parvenait plus à tenir son psautier, qui tomba. Elle le ramassa et le porta à sa bouche pour l’embrasser.
– Je n’ai pas peur, dit-elle. L’Éternel est mon berger. Je ne manquerai de rien. Écoute ceci : « Il me fait reposer dans de verts pâturages, Il me mène à des eaux paisibles. Il restaure mon âme, Il me conduit dans des sentiers de justice, à cause de Son Nom. Même si je marchais par la vallée de l’ombre de la mort, je ne craindrais aucun mal car Il est avec moi. »
– Moi aussi je suis avec toi. Je suis avec toi depuis le commencement, depuis le premier instant. Et si l’amour n’a pas suffi à unir nos vies, le malheur, lui, ne les séparera pas.
– Pourquoi te ferais-je confiance ?
– Parce que je t’aime.
– On dit que tu fais des choses étranges, Éliézer, et que tu ne te bats pas comme les nôtres, mais comme un chrétien…
– Je me bats contre les chrétiens. Je vais vous mettre à l’abri, toi et l’enfant. Tu vas te réfugier chez un ami, dans un quartier où le prévôt ne peut arrêter qui que ce soit. Tu peux t’y rendre dès maintenant. Nous n’avons pas de temps à perdre.
– Qu’est-ce qui te fait croire que je serai en sécurité là-bas ?
– C’est un endroit où les officiers du roi n’ont pas le droit de se rendre.
Elle me regarda avec angoisse.
– Tu es sûr de toi, Éliézer ?
– Comment pourrais-je mettre ta vie en danger ?
Nous entendîmes un bruit, la nuit tombait déjà et des femmes arrivaient. Nous partîmes en hâte. Nous marchâmes vers le pont au Change, vers les rives où nous nous retrouvions lors de nos escapades. Les maisons qui le bordaient étaient closes, et nos pas résonnaient tant les rues étaient vides. Cet endroit semblait flotter hors du temps. Nous étions ensemble d’un élan commun, vers un destin incertain, mais unis, comme si plus rien n’existait sauf nous, dans l’urgence, la nécessité et la peur.
Enfin, nous arrivâmes chez Augustin. Un étudiant nous ouvrit la porte et je demandai si mon ami était là. Il alla le chercher, et nous le vîmes apparaître dans une tunique blanche maculée de sang, les cheveux ébouriffés, l’air stupéfait de me voir arriver chez lui, accompagné d’une femme, la nuit.
– Éliézer, dit-il, tu ne cesses de me surprendre. Tu as l’air d’un étudiant juif mais tu n’agis pas comme tel. Tu t’es jeté dans le fleuve pour me sauver de la noyade. La dernière fois que nous sommes sortis ensemble, tu as mis en déroute une armée de brigands au sabre. J’en ai encore des contusions… Et te voilà ici, en plein terrain ennemi, et en charmante compagnie ! Peux-tu m’expliquer qui tu es, à la fin ?
– Et toi ? lui dis-je en lui montrant les taches de sang sur sa tunique.
– J’étais en train de disséquer un cœur de bœuf. Que puis-je faire pour toi ?
Je résumai brièvement la situation et il proposa de laisser sa chambre à Déborah en attendant qu’une autre se libère. Il pourrait dormir dans la partie commune ou partager le lit d’un camarade. Il garderait le plus grand secret sur son identité et dirait qu’il s’agissait d’une parente de province. Les étudiants ne se douteraient pas qu’elle était juive. De toute façon, ceux qui vivaient avec lui étaient choqués et réprouvaient le crime commis par leurs camarades. Je le remerciai et lui recommandai la plus grande discrétion.
– Sois en paix, dit-il, personne ne viendra chercher ta fiancée ici.
– Elle n’est pas ma fiancée.
– Ta femme ?
– Non plus.
– Ton amie, alors ! dit-il en clignant des yeux. Et quand bien même ils sauraient, ils n’auraient aucun droit de l’emmener ni de la juger. Nous y veillerons. Elle est en sécurité. Et ne me remercie pas. Tu sais bien que je te dois la vie. Et même deux fois, depuis l’autre soir !
– Mon maître est emprisonné au Châtelet. Et Dieu seul sait s’il est encore vivant, à l’heure qu’il est !
– Sire Vives ? Puis-je faire quelque chose pour t’aider ?
– Tu m’as parlé de nouvelles informations concernant l’enquête, l’autre jour. Tu m’as dit avoir trouvé la trace de l’enfant mort, qui a été vendu par Robert Merri.
– En effet, dit Augustin.
– Je dois trouver deux témoins pour disculper mon maître. Avec toi, il n’en reste plus qu’un.
– Témoins de quoi ?
– Que l’enfant retrouvé dans notre quartier n’est pas l’enfant de Déborah.
– Il suffit de leur montrer que l’enfant de Déborah est vivant !
– Impossible.
– Pourquoi ?
– Nicolas Donin le prendrait, pour l’ôter à sa mère et le baptiser !
– Ah, j’ai compris ! Allons, viens, ne perdons pas de temps ! Je vais t’y emmener. Laisse-moi juste le temps de me changer. Je ne peux pas sortir ainsi, on pourrait croire que je suis le meurtrier…
Pendant qu’il se préparait, je recommandai à Déborah d’être prudente, de ne se confier à personne et de ne plus venir par chez nous, sous aucun prétexte. Je la considérai, désolé de devoir me séparer d’elle. Ses traits étaient tirés, elle avait pleuré mais elle était si belle. Je tentais de la regarder en faisant abstraction de mes sentiments, avec sincérité et distance. Je me disais que notre histoire était épique, qu’elle était ma reine, et moi son chevalier, dans une forme de dévotion courtoise qui ne connaissait pas de limites. Quelque chose qui ressemblait aux contes et légendes que j’avais entendus jadis, à l’amour poétique chanté par les troubadours, et dont je m’étais délecté dans ma jeunesse. L’homme était amoureux d’une femme, toujours mariée, pour laquelle il affrontait des obstacles insurmontables et menait des combats, dans une relation marquée par le danger et exaltée par l’amour qui prenait la forme d’une dévotion et d’une soumission absolues.
J’aurais aimé lui prendre la main. Le temps d’un instant, dans un rêve peut-être.
– Je voyais bien que tu n’étais pas comme les autres mais je n’imaginais pas à quel point, dit-elle. Je ne savais pas que tu serais capable de soulever des montagnes pour moi, et que, quoi qu’il arrive, ta détermination serait sans faille, que tu serais là pour moi, solide, que notre amour était au-dessus de tout. Comme je voudrais être loin !
– Je t’emmènerai, dis-je. Bientôt.
– Éliézer, pardonne-moi.
– De quoi ?
– De n’avoir pas compris, dès le départ, murmura Déborah. Cet homme qui a été mon mari, je dirais qu’il est comme le diable, si le diable existait dans notre tradition. Avec moi il avait toujours le masque du mépris, de la haine et de la vengeance. Dès que nous étions devant les autres, il était un ange. J’ai peur… j’ai tellement peur qu’il revienne me chercher. Je ne suis jamais tranquille.
– Je ne le laisserai pas faire.
– Mais tu ne comprends pas qu’il me poursuivra où que j’aille ? s’écria-t-elle.
– Je te protégerai, à défaut de t’épouser, je veux me consacrer à ton bonheur et ton bien-être, à ta sécurité et ta survie, être à tes côtés à chaque instant. Je t’aime, Déborah.
– Moi aussi, je t’aime.
Mais que signifiaient ces mots ? Quel passage de la Torah pouvait m’aider à les comprendre ? Et si l’amour finalement n’était qu’une interprétation d’une interprétation, qui pouvait se dérouler de mille autres manières, à l’infini ?
À regret, je lui fis mes adieux, et je suivis Augustin à travers les rues sombres. La ville n’avait que trois lanternes publiques et la nuit, cheminées et chandelles devaient être éteintes pour éviter les trop nombreux incendies. Nous empruntâmes la rue de la Ferronnerie et je dus me boucher le nez pour ne pas respirer l’odeur des restes de poissons des derniers jours tant elle était forte, puis nous longeâmes le cimetière des Innocents en passant derrière les galeries aux greniers remplis d’ossements et de crânes desséchés. Dans le noir, je distinguais des formes humaines penchées sur les tombes, et je compris avec stupeur qu’il s’agissait d’hommes et de femmes qui avaient choisi ce lieu tranquille pour se donner rendez-vous. J’étais de plus en plus mal à l’aise. Je n’avais qu’un désir : retourner sur mes pas. Une angoisse diffuse s’insinuait dans mes veines. Ce lieu me faisait horreur. Je n’aurais jamais dû suivre Augustin. Ma conscience me taraudait. Des souvenirs obsédants me revenaient à l’esprit, et j’avais envie de m’enfuir, de courir à toutes jambes.
Nous arrivâmes rue Saint-Denis, avec ses églises qui attiraient les pèlerins et les confréries, depuis la porte Saint-Denis jusqu’aux faubourgs, mais c’était aussi le royaume des mendiants, des estropiés et des aveugles qui dormaient sur le trottoir. Nous poursuivîmes dans des rues aux noms terribles, rue Tire-Vit, rue Beau-Vit, rue Gratte-Cul, pour entrer dans le quartier du Huleu où, m’expliqua Augustin, se trouvaient les demeures des prostituées, qui devaient se protéger du monde : exposées à la vindicte populaire, au son d’une flûte et d’un tambour, on les promenait et on les huait. Louis parlait de les expulser tout comme il prétendait chasser le mal du royaume et le purifier.
Nous nous arrêtâmes devant une maison à colombages qu’Augustin semblait connaître, il frappa à la porte et une vieille femme lui ouvrit. Il indiqua qu’il cherchait une certaine Emeline, et elle lui désigna un chemin au fond de la cour, où se trouvaient quelques bêtes, des coqs, des poules et des brebis.
La jeune femme vivait dans une pauvre pièce en pierre meublée juste d’un lit et d’une table sur laquelle quelques fleurs fanées étaient disposées dans un vase – un présent, me dis-je –, et éclairée par une bougie et une meurtrière donnant sur la rue. Elle m’observa avec attention, elle semblait détailler les traits de mon visage, et je reculai vivement en me couvrant de mon capuchon.
Je me retirai dans l’ombre. La lumière de la flamme donnait à Emeline un aspect fantomatique. Blonde, le visage pâle, les yeux bleus, elle était vêtue d’une robe de tissu grossier qui laissait voir une partie de ses épaules. Elle nous proposa de la cervoise et nous montra sa couche. Je devins rouge de confusion en comprenant soudain ce qu’elle attendait. Augustin me sourit en me tendant le cruchon d’alcool.
– Quel âge as-tu ? me dit-il.
– Vingt-six ans.
– Il est temps, non ?
– Quoi ?
– Que tu connaisses une femme !
– Tu es fou ! dis-je. Je ne suis pas venu pour…
– Pour perdre ta virginité ! Je m’en doute. Mais l’occasion est belle.
– Je ne peux pas. Quand pourras-tu le comprendre ?
– J’ai compris, dit Augustin. Tu es comme… Jésus ! Ton royaume n’est pas de ce monde. Mais tu es un homme, pourtant. Tu es bien mieux bâti et plus fort que moi. Si ça se trouve, tu n’es pas si abstinent que tu prétends l’être et tu caches bien ton jeu.
– C’est ridicule, j’aime une seule femme, tu la connais, elle est le centre de ma vie et de mon cœur, je ferais tout pour elle. J’aime une seule femme et je n’en aurai pas d’autre. Jamais.
La jeune femme nous regardait, perplexe.
– Pose-lui la question et qu’on en finisse, dis-je à Augustin.
– Quelle question ? demanda-t-elle.
– À la cour des Miracles, on nous a dit que tu avais vendu ton enfant, commença Augustin.
– Qui vous a dit ça ? dit-elle en se dressant sur son séant, l’air terrorisé. Dis-moi, qui vous a dit ça ?
– Nous le savons, répondit Augustin.
– Et lui, qui est-il ? demanda-t-elle en me désignant. Un agent de l’Inquisition ? C’est pour ça que vous êtes venus me voir ?
– Nous ne vous voulons aucun mal, dis-je en reculant dans l’ombre.
– Qui êtes-vous ?
– Des étudiants.
– Qui vous a parlé ? D’où savez-vous ?
– Ne t’inquiète pas, personne ne le sait, dit Augustin. Et nous ne le dirons à personne.
– Sortez ! Partez ! Je vous en prie.
– Raconte-nous, insista Augustin. Voyons, que s’est-il passé ?
– Quoi ? s’écria la jeune femme. Je risque d’être brûlée vive !
– Raconte-nous, répéta Augustin. Nous pouvons peut-être t’aider.
Elle se leva, pâle comme un spectre.
– L’enfant, je ne savais pas quoi en faire… Voyez, je n’ai rien. J’ai caché ma grossesse, mais je n’ai pas pu le garder, une femme m’a aidée à accoucher et aujourd’hui encore je suis poursuivie par les cauchemars. On m’a dit à la cour des Miracles que quelqu’un recherchait un bébé mort-né. Je ne savais pas quoi en faire… Alors voilà, je l’ai donné, j’ai donné le corps ! Oh non, pas donné… je suis pauvre, je n’ai plus de quoi manger. Oh je sais, pleura-t-elle, je sais où j’irai ! Pas un jour, pas une nuit, pas une minute ne se passe sans que j’y pense ! J’irai en enfer, pour tout ce que j’ai fait !
La pauvre fille était secouée de sanglots. J’eus soudain envie de la consoler, de réparer les effets de la haine que cet être maléfique, Nicolas Donin, avait semés dans son sillage. Je voulais lui apporter au moins un peu de réconfort et lui expliquer qu’il n’y a pas vraiment de paradis ni d’enfer selon le Talmud, que ce sont des inventions de l’Église pour dominer les esprits, pour imposer son servage moral et consolider son ascendant sur les pauvres : s’ils sont malheureux ici, ils seront rétribués au paradis, et inversement. Or, comme le dit le Talmud dans le traité Berakhot, page 34b, d’après Isaïe 64,3 : « Le monde à venir, aucun œil n’a vu » !
– Je vous en prie, lui dis-je, séchez vos larmes et consolez-vous. L’enfer n’existe pas !
Elle s’arrêta de pleurer et me considéra comme si j’étais le diable.
– Comment ça, l’enfer n’existe pas ? répéta-t-elle, l’air terrifié.
– Dans notre tradition, dis-je, il n’y a pas vraiment de paradis ni d’enfer. Il y a ce que nous appelons « Olam Aba ». Le monde à venir, par opposition au monde présent. Mais personne ne peut dire si le monde qui vient est un paradis ou un enfer, ou encore tout à fait autre chose qui n’a rien à voir avec cela, mais plutôt avec ce que l’on peut faire pour améliorer sa vie. Sa vie présente, pas sa vie future. Vous me suivez ?
– Mais alors, dit-elle, saisie par mes paroles, toutes les promesses faites par l’Église ? Pas de paradis, pas d’enfer ? Alors, il y a quoi après la mort ? Et quoi, à la fin ?
– La fin de quoi ?
– La fin de la vie, la fin du monde !
– Rien.
– Rien ?
– Rien du tout.
– Mais alors, à quoi ça sert tout ça ? s’exclama-t-elle.
– Quoi ?
– Toute cette souffrance, dit-elle en regardant son corps. Moi, je crois en Jésus ! Je crois en la Résurrection et en une vie meilleure ! Jésus a sauvé Marie-Madeleine, et il me sauvera, moi !
– Si vous croyez en Jésus, citez-moi une seule de ses paroles qui évoque l’existence de l’enfer !
– Je ne sais pas. J’ai entendu les prêtres à l’Église. Je ne sais pas vous citer les paroles. Je ne sais pas lire, je ne sais pas ce qui est écrit !
– Cessez de penser à la vie d’après. Autant profiter de cette vie. Il n’y en a pas d’autre ! Sauvez-vous vous-même, parce que je peux vous assurer que personne, ni ici ni en haut, ne fera rien pour vous !
Elle me regarda, désemparée.
– Et la résurrection des corps ?
– Rien non plus. Tout au plus celle des âmes, à travers la mémoire, les souvenirs et l’empreinte que nous avons laissés en ce monde. Car il n’y a qu’un seul monde, répétai-je, c’est celui-ci !
– C’est pas ce qu’on m’a dit. À l’Église, le prêtre nous dit que tout ce que nous faisons aura des conséquences terribles après la mort. Il nous dit que nous allons tous finir en enfer ! Ou encore au purgatoire. J’ai vu des images de l’enfer !
– Où ?
– Sur des gravures et sur les sculptures des parvis de l’Église. Il paraît que les souffrances y sont au-delà des souffrances terrestres. Et les femmes comme moi, le roi les pourchasse comme si nous étions des sorcières.
– Il est écrit dans la Bible : « Tu es poussière et tu retourneras à la poussière. »
– Ce discours me plaît bien, mon frère, intervint Augustin. Pas de paradis, pas d’enfer…
– Il faut faire le bien, mais pas pour être rétribué dans l’autre monde, juste parce qu’il s’agit avant tout d’aimer son prochain.
– Ah mais c’est formidable ! s’exclama Augustin. Pas de paradis, pas d’enfer ? Pas de rangées de pendus chacun accroché par là où il a péché, la langue, les oreilles, les yeux, les roues de torture ?
– Ce que tu décris là, c’est l’enfer qu’a créé l’Église, répondis-je. Pas Jésus. Il n’y a qu’à visiter les prisons de l’Inquisition ou se promener sur les places de Paris. Une potence dans chaque quartier. Les corps des pendus dévorés par les corbeaux, après avoir été suppliciés. Voilà l’enfer ! Je n’en connais pas d’autre.
En disant ces mots, je pensai à sire Vives et je frissonnai d’horreur. Et si je le retrouvais, comme ces malheureux, pendu sur la place de Grève ou, pire encore, brûlé ? Oh, mon Dieu. Je devais le délivrer au plus vite. Chaque instant comptait.
– Alors ce que j’ai fait, ça n’a pas d’importance ? demanda Emeline.
– Quoi ? D’avoir fait tomber ton enfant ?
– Et de l’avoir vendu !
– Cela en a pour toi, et pour l’enfant, dis-je. Mais ta responsabilité n’est pas totale, car tu es misérable et tu ne pouvais pas faire autrement. Ta conscience, en revanche, te donne des remords. Mais pourquoi ajouter à ta peine ? Tu ne seras pas punie. Tu n’iras pas en enfer, puisqu’il n’y a pas d’enfer, sauf celui que tu imagines !
Emeline me regarda avec reconnaissance.
– Ta religion, reprit-elle lentement, ne croit pas dans l’enfer. Mais alors, à quoi croyez-vous ?
– Ma religion ne définit pas l’enfer comme vous le faites. Et puis, ce n’est pas une question de croyance. Nous pensons qu’il faut faire et écouter.
– Faire quoi et écouter qui ?
– Accomplir les actions préconisées par les rabbins, et écouter leurs multiples explications.
– C’est tout ?
– C’est déjà pas mal, à raison de 613 actions à faire ou à éviter.
– Maintenant, te voilà rassurée ? demanda Augustin. Alors, tu peux nous le dire, qu’est-il arrivé à l’enfant ?
– Je n’en sais rien, pleura-t-elle. Je vous jure que je n’en sais rien.
– Qui a acheté le corps après que tu l’as vendu ? insista Augustin en lui tendant une pièce.
– Je ne sais pas de quoi vous parlez !
– Calme-toi, dit Augustin. Tu vois bien… Pas de paradis, pas d’enfer…
– C’est Robert Merri qui a pris l’enfant. Je vous jure que je ne sais pas ce qu’il en a fait !
– C’est donc lui qui connaît le coupable, dit Augustin.
OceanofPDF.com