Le Maître du Talmud

Eliette Abécassis · Chapitre 4 sur 26

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Le Maître du Talmud

Chapitre 4

 

 

Je restai un instant perplexe dans la salle d’études, incapable d’agir, pris d’une angoisse indicible.

L’énigme qui était posée là était la plus difficile sans doute de toute la carrière de notre Rabbi qui s’était pourtant penché sur les mystères les plus profonds et les plus insolubles de la vie. Cette inscription sur le linge désignait évidemment les juifs comme coupables, et plus particulièrement les talmudistes, qui seuls étaient capables de connaître cette référence. Mais pour quelle raison notre maître m’avait-il choisi, entre tous, pour l’assister dans cette tâche immense ? Comment, dans sa clairvoyance, avait-il pressenti que j’allais pouvoir l’aider plus que tout autre ?

Sans que je le lui aie jamais avoué, je suis certain qu’il avait fini par comprendre d’où je venais. Que mon histoire m’avait égaré si loin de mes origines que j’avais failli me perdre, avant de me retrouver et de savoir qui j’étais.

Je viens d’un petit village du nom de Bernay. Nous habitions la juiverie, dans une maison de bois, sous un toit de chaume. La rue était occupée par des couturiers et des tailleurs, et de nombreux mendiants. Je me souviens d’une vieille femme édentée encore plus démunie que nous. Elle vivait à même le pavé, sur un paquet de vieux linges. Nous lui apportions des fruits et des légumes, ainsi que du pain et de l’huile pour le chabbat et pour les fêtes. Ma famille paternelle est sans doute arrivée quand les Romains ont colonisé la France, venant de la terre des juifs où ils officiaient en tant que Cohen, où ils s’occupaient du Temple et bénissaient le peuple. Il fut une époque en terre de France où les juifs vivaient en paix. Ils étaient cultivateurs, vignerons, meuniers, poissonniers, marchands, mais aussi prêteurs et financiers, médecins, copistes. La plupart étaient pauvres, d’autres plus riches, propriétaires de domaines ou de maisons. Nous habitions dans la rue des juifs, où se trouvaient nos commerces, notre synagogue, notre maison d’études et nos petites masures, reconnaissables par la mezouzah accrochée au linteau de nos portes, dans laquelle était dissimulé un bout de parchemin sur lequel était inscrit le texte sacré du « Chema Israël », notre profession de foi : « Écoute Israël, l’Éternel est notre Dieu, l’Éternel est un. » Elle nous rappelait la différence entre l’espace public et l’espace privé.

J’ai commencé à apprendre la Torah à l’âge de trois ans. C’était juste après qu’on m’eut coupé les cheveux, ce qui marquait mon entrée dans l’âge de l’enfance. La Torah compare l’homme à l’arbre, qui a besoin de chaleur pour vivre, de terre, d’eau et d’air. Comme l’arbre dont le fruit ne peut être consommé durant ses trois premières années, l’homme doit attendre trois ans avant d’être instruit. Mais, à sa différence, ses racines sont dans le ciel. Comme j’étais le premier-né de la famille, mon père me consacra à l’étude. On plaça un codex du Pentateuque sur ma tête, ensuite le rabbin prononça une prière. Cette cérémonie fut suivie par une fête donnée par mes parents. Ma mère pleurait en me tenant dans ses bras. Nous ne devions plus nous voir qu’une fois par semaine, lors du chabbat. C’est à cette époque sans doute que j’ai commencé à apprécier le jour du repos. En poussant la porte de la maison de mes parents, je parvenais à un état de bonheur pur, sans mélange et serein.

Tout cet apprentissage n’était qu’une préparation à l’étude véritable, celle du livre que nous n’allions aborder qu’après avoir été longuement formés, et dont la lecture se méritait, au bout d’années et d’années d’efforts quotidiens, de mémorisation, de punitions, de cris et de douleur : le Talmud. Lorsque j’atteignis l’âge de dix ans, mon professeur prit un des manuscrits qui occupaient tout un rayonnage de la bibliothèque. Il s’agissait du traité Berakhot, Les prières.

Comment comprendre quoi que ce soit dans ce livre ? Sans ponctuation, sans paragraphes, un flux de texte qu’il fallait d’abord décrypter, avant même de tenter d’en saisir la signification. Je me disais que je n’y arriverais jamais, qu’il me faudrait des décennies avant de percer ses mystères. Que j’entrais dans un monde secret, impénétrable, et que toute une vie serait nécessaire pour commencer à en lever le voile. Hélas, mon initiation fut brutalement interrompue au moment même où je la commençais par un événement si singulier et si terrible que je ne peux l’évoquer sans que ma plume et mon cœur se mettent à trembler si fortement que je ne puis en révéler davantage en cet instant où j’écris.

Je ne devais croiser la voie du Talmud que bien plus tard, lorsque, jeune homme, après le drame, je me rendis à Paris et que je commençai une vie d’errance. J’y fis des bonnes et des mauvaises rencontres, jusqu’au moment où mes pas me guidèrent vers le quartier juif. Je frappai à la porte d’une maison qui me parut sublime, et c’est ainsi que je fus recueilli par sire Vives et que l’étude reprit son cours, après des années d’interruption. Sans me poser de questions, sire Vives m’offrit le gîte et le couvert. C’est ainsi que je rejoignis le groupe des perushim. Le mot vient de parash, qui signifie « séparé », c’est-à-dire séparé du péché, de l’impureté, des autres, et également de l’hébreu pérush, « pharisien », d’après la secte qui existait aux temps antiques. Ainsi est nommée la confrérie de ceux qui vouent leur vie à l’étude, que j’eus l’honneur et le privilège de rejoindre, après que mon maître m’eut choisi. En découvrant l’univers du Talmud, j’eus le sentiment d’être de retour chez moi, dans ce moi profond, caché sous d’autres strates et les vicissitudes de la vie. Je me sentais bien chez les perushim qui étaient devenus ma famille, la seule désormais. J’y découvris une forme de réflexion qui me séduisit par son exigence. Le Talmud me tenait éveillé la nuit, taraudé par une idée, un problème que je ne parvenais à résoudre qu’au petit matin. Il me faisait rencontrer des maîtres, morts et vivants, qui m’ouvraient à des pensées insondables, me permettaient de comprendre le monde et d’approcher non pas la vérité, mais au contraire l’infini des possibles. Ainsi je trouvai mon équilibre, et je me libérai de ma peur, de mes angoisses et des fantômes de mon passé.

Je tressaillis en entendant à nouveau une rumeur inquiétante monter de la rue, et je regardai par la meurtrière. Des agents du roi se trouvaient devant la synagogue, ils interrogeaient les fidèles qui en sortaient. Un attroupement s’était formé autour d’eux, de badauds et de curieux qui venaient aux nouvelles. Des femmes, les bras chargés de victuailles, s’étaient arrêtées en chemin pour écouter. Des hommes bousculaient les étudiants sortis du Beth Hamidrash. Des enfants en guenilles couraient autour d’eux. On entendait des cris, des vociférations. Mes mains tremblaient. Souvent, je me disais que ces mains de guerrier ne ressemblaient pas à celles de mes camarades aux longs doigts fins.

Dans la rue, un homme arriva à cheval. C’était Évrard de Valenciennes, le prévôt. Qu’allait-il advenir des fidèles de la synagogue ? Ces gens qui nous guettaient étaient-ils prêts, déjà, à nous tuer ? Et que pouvais-je faire pour arrêter cette effroyable perspective, moi qui n’étais rien ?

Soudain, je la vis. Elle qui ne sortait jamais dans la journée, qui restait cachée chez elle, à l’abri. Vêtue d’une longue houppelande de couleur sombre, la tête et les cheveux recouverts d’une coiffe avec un voile, elle parlait avec l’un des gardes du prévôt. Je considérai son visage aux traits réguliers, sa bouche, ses yeux immenses. Elle s’exprimait avec vivacité, comme si elle se défendait. Je sursautai en voyant qu’Évrard de Valenciennes s’arrêtait pour parler avec elle.

Déborah était en cet instant juste en bas de chez moi, et j’en étais aussi bouleversé que lorsque je l’avais aperçue pour la première fois. Depuis le jour où je l’avais rencontrée, lorsque j’étais arrivé à Paris, rue de la Tacherie, je ne cessais de penser à elle. En croisant son regard à la synagogue, je m’étais mis à frissonner et, immédiatement, je m’étais dit : voici ma femme, conscient d’être en face de la personne la plus importante de mon existence et même, de jouer en cet instant ma vie et mon bonheur. Elle avait alors dix-huit ans, les cheveux longs, presque noirs, les yeux verts et une expression d’infinie douceur sur le visage. Elle me regarda d’une façon étrange, et je sentis qu’il se passait quelque chose entre nous. Combien de fois me suis-je repenti depuis de ne pas lui avoir demandé sa main, sans réfléchir, et de ne pas avoir profité de ce moment de grâce pour l’emmener loin, afin de vivre avec elle et d’avoir des enfants. Au lieu de cela, je restai silencieux. J’étais un orphelin sans argent, sans profession, juste un étudiant, ignorant encore, né dans une famille pauvre même si elle était issue de l’illustre lignée des Cohen, j’étais en errance, recueilli par notre maître, comment aurais-je pu prétendre à la main d’une fille de rabbin, talmudiste lui aussi ?

Je poussai un soupir de soulagement. Le prévôt, après l’avoir entendue, avait laissé Déborah partir. Elle se dirigea vers le mikvé, le bain rituel attenant à la synagogue. Les gardes et le prévôt s’en allèrent, et la rue devint déserte. Les étudiants avaient regagné le Beth Hamidrash, mais la maison d’études était silencieuse. Le grand capharnaüm habituel rempli de rires et de blagues s’était calmé, les élèves, qui d’ordinaire parlaient entre eux jusqu’à s’affronter, crier ou même se disputer violemment autour d’une idée, d’une interprétation ou d’une théorie, s’étaient mis à chuchoter à cause de la tension qui régnait depuis l’événement.

Je me posais mille et une questions. Qu’est-ce que le prévôt avait demandé à Déborah ? Et qui était ce personnage important à la Cour assez charitable pour prévenir mon maître du danger qui nous guettait, pour quelle raison prenait-il le risque de tenter de nous sauver ? Pourquoi donc mon maître me demandait-il de l’aider dans cette contre-enquête, qui s’avérait aussi périlleuse que nécessaire à la survie de notre communauté ?

Je restai un instant perplexe, sans savoir que faire. Sur les murs de la salle d’études, les élèves avaient gravé leur nom et des lettres qui formaient des messages secrets. Un soir, sans que personne nous vît, nous avions inscrit les nôtres derrière une armoire à côté de la phrase qui exprimait notre credo : « La Torah de Dieu existe à jamais. »

Notre école était régie par des lois définies selon des critères bien précis. Les Cohen et les Lévi devaient consacrer au moins l’un de leurs fils à l’étude. Les perushim ne la quittaient pas pendant sept ans. Nous mangions et nous dormions à l’école. Nous évitions de prononcer des mots superflus ou inutiles. Nous restions célibataires pendant le temps de notre apprentissage. Tous les juifs payaient une taxe de douze sous pour les étudiants, maîtres et traducteurs, ainsi que pour acheter des livres. Les professeurs ne prenaient pas plus de dix personnes par classe. Ils les instruisaient à partir des textes seulement. Ceux qui étaient écrits en araméen étaient traduits en langage vernaculaire. Les instructeurs entraînaient les jeunes à revoir leurs leçons et à se poser des questions dans la soirée à propos des sujets abordés durant la journée. Chaque vendredi, une récapitulation du travail de la semaine et de la semaine passée était effectuée. Et chaque nouvelle lune, les leçons des précédents mois étaient révisées. Les maîtres donnaient leurs cours pendant l’hiver, d’octobre à mars, pendant un quart de la nuit, et chacun d’entre nous apportait un peu d’argent pour payer la lumière durant cette période. Les instructeurs ne s’engageaient ni dans un travail physique ni dans l’écriture pendant la période de leur service. De plus, des inspecteurs ou des gardes avaient pour mission de s’assurer qu’ils enseignaient et se comportaient correctement vis-à-vis des élèves.

Un surveillant était en charge du respect des lois et du bon fonctionnement de tout. Si nous quittions la maison d’études, nous étions passibles d’une amende ou d’une punition. Les élèves turbulents ou ceux qui ne montraient pas d’excellentes capacités étaient renvoyés durant la période probatoire. Les plus pauvres, comme moi, recevaient une bourse attribuée par l’école, grâce aux dons des fidèles. On ne nous demandait pas de savoir les textes par cœur mais nous apprenions à les étudier à partir de la traduction précise de l’instructeur. Les livres araméens étaient ainsi traduits en français jusqu’à ce que nous puissions maîtriser correctement la langue du Talmud et que nous soyons capables de réfléchir sur les textes plutôt que de nous arrêter à la définition des mots. Les maîtres nous poussaient à nous questionner sur les sujets abordés.

Pour moi, c’était la découverte d’un monde nouveau. Quelque part sur la terre, des gens étudiaient. Jour et nuit, ils discutaient, disputaient des textes de la Torah. Ils contestaient, posaient des questions, tentaient de pousser plus loin la réflexion pour comprendre intimement les mystères du monde. Mais jamais, jamais ils ne trouvaient de réponse et leur insatiable soif de connaissances était comme une recherche permanente qui se creusait à mesure qu’elle s’approfondissait. Ainsi il existait sur la terre des personnes qui vouaient leur vie à l’étude et ne faisaient que cela, sans chercher à convaincre, sans chercher à vaincre ni à combattre. Quels que soient les lieux, les époques, ils ne cesseraient jamais d’apprendre et de comprendre.

Je cherchai le traité Sotah dans la bibliothèque et je l’ouvris à la page indiquée sur le traité Yoma que j’avais étudié avec mon maître. C’était le traité sur les femmes.

Les femmes sont un sujet important et problématique dans le Talmud : certains passages les jugent frivoles et inaptes à l’étude, d’autres assurent le contraire, et nous avons dans le Talmud des exemples de femmes plus brillantes que les hommes, qui résolvent les problèmes les plus complexes. Le traité Sotah concerne la femme adultère. Celle-ci, selon le texte, si sa faute est avérée, se trouve interdite à son mari, ainsi qu’à son amant. Cela signifie que, même après son divorce, une femme ayant commis un adultère n’a pas le droit d’épouser celui avec qui elle a fauté. En particulier, une femme à qui le mari refuse le divorce, la femme agounah, ne peut pas rencontrer un autre homme, ni d’avoir un enfant avec lui.

– Tu étudies encore le cas de la femme soupçonnée d’adultère ? dit Joseph qui venait d’arriver dans la salle d’études. Tu n’en sortiras jamais !

Mon camarade de chambre, aux cheveux bruns et à la peau claire, presque diaphane, s’habillait toujours de tuniques serrées par une ceinture de corde, d’une façon qui me rappelait presque les moines. Son sourire angélique venait adoucir quelque peu son air austère. En général, c’était lui qui, par son autorité naturelle et sa supériorité intellectuelle, décidait de tout pour la chambrée où nous dormions avec Samuel : quand éteindre la chandelle, quand nous lever, que manger le soir lorsque nous avions faim après une soirée d’étude, qui allait se glisser la nuit en secret dans les cuisines pour dérober quelques victuailles…

Que dirais-je de plus de Joseph ? Il était mon complice, mon associé, mon ami. C’était lui qui, dès mon entrée dans la maison d’études, m’avait pris sous son aile. Peu à peu, j’appris à le connaître et à l’apprécier. Il était rigoureux et droit dans sa pensée, toujours orientée vers ce qu’il convient de faire. Né à Pont-Audemer, il avait été envoyé par son rabbin à Paris car il s’était distingué par son intelligence et sa rapidité d’esprit. Il avait été accepté chez les perushim parce qu’il était brillant et manifestait un talent particulier pour l’étude du Talmud. En nous penchant sur les traités ensemble pendant des heures, nous savions comment l’autre réfléchissait, ce à quoi il aspirait profondément dans la vie. Dans l’atmosphère enfiévrée de la maison d’études, nous chuchotions à voix basse et évoquions à travers les textes, à demi-mot, nos problèmes personnels. Parfois, le ton montait entre nous, tout le monde était obligé de crier pour se faire entendre de part et d’autre de la longue table où nous étions assis, en face à face. Mais en général, au milieu de la rumeur ambiante, Joseph et moi étions d’accord. Nos pensées se rejoignaient et nous aimions partager nos conceptions de la vie, même si nos idées divergeaient.

Il m’impressionnait par sa mémoire et son savoir, ainsi que par sa grande intelligence. Sa volonté sans faille nous entraînait à discuter pendant des heures, voire des journées entières, s’il fallait revoir un texte que nous n’avions pas compris. Le soir, il empruntait des livres à la bibliothèque, et on le voyait encore la nuit, à la lueur d’une bougie, en train de déchiffrer les écritures. Il ne se passionnait pas pour des sujets frivoles comme cela pouvait nous arriver à Samuel et à moi, ou alors il en donnait une interprétation étonnante. Il était comme une page du Talmud à lui tout seul.

Je me plongeais dans le texte écrit en lettres fines, serrées, sans ponctuation, un mélange d’hébreu et d’araméen, et qui datait du IVe siècle. Un code, pensais-je, un vrai code qui nécessitait la présence d’un maître pour nous aider à pénétrer ses secrets et ses multiples subtilités.

– Eh bien ? dit Joseph. Que dit ce passage ?

– C’est au sujet de la femme agounah, celle à qui le mari refuse d’accorder le divorce, dans le cas où il est parti à la guerre, sans que l’on sache ce qu’il est advenu de lui. Dans cette page, il est dit que si le mari revient, et qu’elle a épousé un autre homme, on considère que la femme agounah ne peut rester avec son deuxième mari mais elle ne peut pas non plus revivre avec l’ancien, puisque le deuxième est considéré comme son amant.

– Et son enfant, si elle l’a eu du deuxième mari ? Quel est son statut ?

– Il est mamzer, bâtard, dis-je. Un mamzer ne peut épouser que des gens comme lui, pendant dix générations.

– Et qu’en est-il de la femme soupçonnée d’adultère, celle que l’on appelle sotah ? C’est-à-dire celle dont on pense qu’elle a commis un adultère, mais sans avoir aucune preuve.

– Cette femme soupçonnée est interdite à son mari tant que le soupçon n’est pas levé. Mais le doute n’est pas sans fondement. Des témoins ont remarqué qu’elle persiste à s’isoler avec lui.

– Il y a donc une véritable relation entre eux, dit Joseph. C’est un peu comme si, aux yeux de tous, cette femme avait un autre mari, en somme !

– Peut-être voudrait-elle divorcer, dis-je, mais elle ne peut pas.

– Pourquoi pas ? demanda Joseph.

– Son mari ne veut pas. Alors elle est prisonnière, enchaînée : agounah.

– Combien de temps un mari peut-il refuser le divorce à son épouse ?

– Tout le temps qu’il veut. La décision lui appartient à lui et à lui seul.

– Un tribunal ne peut donc pas statuer sur ce sujet ?

– Non, c’est le mari seul qui décide de lui accorder le divorce.

– Si c’est le mari seul qui décide, c’est une répudiation, pas un divorce. C’est injuste. Une femme peut donc rester prisonnière de son époux toute sa vie, selon les rabbins ?

– S’il refuse de lui donner le guett, le divorce religieux, la femme ne peut se remarier ni connaître un autre homme que son mari. Et en principe, on ne peut pas le forcer, même si certains rabbins qui s’en offusquent permettent le contraire. Mais en droit hébraïque, le tribunal rabbinique n’a pas le pouvoir de prononcer le divorce. Le guett doit être remis librement et sans contrainte.

– Cette loi du guett profite aux hommes, fit observer Joseph.

– Pourtant, elle est faite pour protéger les femmes. Pour qu’elles ne puissent pas être répudiées du jour au lendemain, sans rien, sans moyens de subsistance.

– Mais cela se retourne contre elles, dit Joseph.

– Les rabbins songent à réformer cette loi. Le grand philosophe de Cordoue, Moïse Maïmonide, n’hésite pas à la critiquer. C’est lui que sire Vives a défendu, lorsque ses livres furent attaqués et brûlés pour hérésie car il défend une lecture allégorique de la Torah. Il soutient également que l’on peut battre le mari récalcitrant jusqu’à ce qu’il accepte de livrer le guett à son épouse, d’après la Mishna, Gittin, 9,8.

Notre instructeur, Ézéchiel, nous rejoignit avec Samuel et d’autres camarades. Nous fermâmes le traité Sotah et nous commençâmes notre étude avec un passage de Berakhot. Le matin, c’était souvent Ézéchiel qui faisait cours. D’autres rabbins, en dehors de sire Vives, nous enseignaient le Talmud. Chacun avait son style, sa façon de transmettre la tradition. Certains, méthodiques, organisaient leurs leçons avec rigueur, d’autres faisaient de nombreuses digressions. Certains s’intéressaient au droit et aux finesses de l’application des lois, d’autres à la morale et à la façon dont il convenait de se comporter. Il nous arrivait souvent de prendre un traité du Talmud qui faisait référence à un autre livre, qui lui-même renvoyait à un troisième, qui indiquait une note dans un autre encore… Et nous empilions les codex les uns à côté des autres pour comparer les textes et étudier les variations du langage, comme le ferait un enquêteur recherchant des indices. Mais personne comme sire Vives ne savait interpréter les faces cachées du texte, ni clarifier les mystères à l’aune de problématiques métaphysiques et morales qui se résumaient pour lui à une question de langage et de mots. Le Talmud, en faisant sans cesse varier leurs utilisations à travers des textes différents, cherchait le sens, ce sens qui nous échappait et que sire Vives parvenait à capturer au bout de nos heures d’études. Le Talmud en effet enseignait que la Torah pouvait se lire selon quatre niveaux :

– Le Peshat, la lecture littérale, le sens le plus simple, ce que le texte semble dire : cette interprétation a pour but d’expliquer le texte.

– Le Remez, le niveau allusif, ce à quoi le texte renvoie, ce qu’il évoque en dehors de lui, ce qu’il symbolise.

– Le Drach, le sens né de l’étude du texte, qui vise à en donner une lecture édifiante ou morale, et qui correspond à l’enseignement par un maître.

– Le Sod, ou secret, le sens ultime du texte, ce qu’il signifie de plus profond et de plus mystérieux. Le Sod n’a pas de valeur explicative, allusive ou édifiante, il est ce qu’il est. Il est le résultat de la quête, de l’enquête. Pour le découvrir, il faut avoir parcouru un long chemin. C’est comme un trésor qui aurait été déposé dans le texte, qui est là dès le départ, par une intention cachée, et qui ne se dévoile réellement qu’à la fin, mais si on sait bien le lire, on peut le déceler presque à chacun de ses mots. C’est ce qui est écrit entre les lignes, dans les blancs ou dans le sens caché du verbe. Comme un texte écrit sous le texte : un palimpseste.

À trente ans, notre instructeur Ézéchiel avait achevé sa formation à l’école, et il était marié, père de deux enfants. Sa vue étant mauvaise, il nous demandait souvent de lire le texte pour lui. Pourtant, ses yeux d’un noir ardent avaient une grande vivacité. Son nez fin, son visage anguleux, ses cheveux déjà gris lui donnaient l’air austère. Il y avait quelque chose dans son cours qui me mettait un peu mal à l’aise. Il nous observait et il aimait à nous questionner, jusqu’à nous pousser dans nos retranchements. Il se distinguait aussi par des habitudes hors du commun. Il portait des tsitsit, les fils rituels fixés aux quatre coins des vêtements, de couleur bleue et blanche, alors que tous les avaient blancs. Souvent, il omettait de mettre la kippa, que nous portions pour avoir la tête couverte en permanence. Était-ce pour maintenir notre attention ou juste par esprit de contradiction ? Je ne sentais pas chez lui la même approche que chez mon maître, qui était toujours plus à la recherche du sens que de l’édification morale. Sire Vives, lui, n’était pas un donneur de leçons. Il était une leçon vivante. Il ne disait jamais quoi faire mais c’est en le regardant vivre qu’on savait comment agir.

Après l’étude du matin, nous prîmes notre repas dans le réfectoire. Nous avions du mal à nous concentrer. L’accusation de crime rituel était présente dans tous les esprits. Nous tentions de comprendre les enjeux du drame qui s’était abattu sur nous, et notre angoisse ne faisait qu’augmenter. En voyant les gens se presser à nouveau dans notre rue et nous observer, Joseph pensait que nous allions subir les effets de la vindicte populaire, alimentée par les préjugés que les chrétiens nourrissaient à notre égard : nous avions tué le Christ, nous étions un peuple déicide qui persistait dans son aveuglement, nous ne reconnaissions pas la venue du Messie ni sa résurrection.

Après avoir fini notre bol de soupe et notre tranche de pain, Joseph et moi reprîmes le texte sur lequel nous étions en train de travailler depuis plusieurs mois déjà, dans la salle d’études où les étudiants discutaient par groupes de deux.

– Et si le coupable était quelqu’un de chez nous ? demanda soudain Joseph. Cette référence à Yoma 37b, il n’y a qu’un étudiant qui puisse la faire.

– L’enfant n’était pas circoncis, n’est-ce pas ? dis-je. Donc a priori il n’était pas juif. Rien à voir avec notre communauté !

– Tu n’es pas là depuis aussi longtemps que nous, murmura Joseph. Tu ne te rends pas compte de ce qui se passe ici. Les rivalités, la lutte pour le pouvoir, la domination… Les talmudistes règnent dans leur univers mais tout le monde n’est pas d’accord avec eux. Et eux-mêmes ne sont pas tous d’accord entre eux. Crois-tu que nous sommes tous parfaits, ici ?

– Que veux-tu dire ?

– Je veux dire que des gens contestent nos méthodes, même dans notre maison d’études.

– Qui, par exemple, pourrait nous en vouloir à ce point ?

– Tu n’as jamais entendu parler d’eux, chuchota Joseph, la tête penchée sur le texte. Les karaïtes.

– De qui s’agit-il ?

– D’un groupe de juifs qui refusent la Loi orale.

– Tu veux dire qu’ils refusent le Talmud ?

– Ils ne rejettent pas tant le Talmud que l’opinion des rabbins selon laquelle le Talmud serait d’inspiration divine, ainsi que leur pouvoir sur la Loi et les commentaires des textes. Ils se disent les héritiers des sadducéens, qui étaient les prêtres du Temple. Les karaïtes reconnaissent Dieu, mais ils n’acceptent pas la Loi orale, qui est souvent en contradiction avec la Loi écrite.

– Quels sont leurs arguments ? demandai-je.

– Ils pensent qu’il ne faut rien ajouter ni retrancher à la Bible, comme Dieu le recommande. Ils considèrent que les commentaires contradictoires du Talmud s’annulent entre eux. Ils ne veulent pas contester l’autorité de la Torah. Mais voici le maître ! Il ne faut pas parler de cela devant lui. C’est un sujet qu’il déteste…

Le crâne couvert de sa large kippa, les yeux voilés d’une lueur sombre, la bouche légèrement pincée sous sa barbe broussailleuse, sire Vives paraissait préoccupé. Comme à son habitude, il se dirigea vers la bibliothèque pour prendre un volume du Talmud, celui qu’il désirait étudier. Il parcourut de sa main les livres reliés, comme s’il les caressait. Mais au bout de quelques minutes, il se retourna vers nous, l’air perplexe.

– Qui a pris le traité Yoma ? demanda-t-il.

Les élèves relevèrent la tête et le regardèrent avec crainte et respect. Mais personne ne répondit.

– Allons, ajouta sire Vives, l’un d’entre vous l’a sûrement emprunté, et il est prié de le remettre là où il l’a trouvé. J’aurai besoin de ce volume avant la fin de la journée. Je suis persuadé qu’il contient des éléments essentiels pour résoudre l’énigme de ce meurtre qui a frappé notre communauté. Et que celui qui l’a dérobé le sait. Quelqu’un, ici, joue avec nous, et j’ai l’intention de découvrir qui c’est.

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