Le Maître du Talmud
Chapitre 18
Je m’enfuis, sonné, grisé par la cervoise et l’ampleur de la nuit. Je n’arrivais pas à croire ce que j’avais vu, ce que j’avais appris. Je me souviens d’avoir erré dans les rues et, dans l’obscurité, je me suis perdu. Mes pas, sans que je le veuille, me guidèrent vers la place de Grève plongée dans les ténèbres. À la lueur d’un croissant de lune, je distinguais des ribauds, des troubadours et de pauvres hères qui dormaient à même le trottoir. Des hommes barbus et sales de la misère de la ville, des vieilles femmes édentées et des enfants en guenilles y avaient élu domicile. Par bonheur, il ne faisait pas froid, et quand l’été arrivait, les rues se remplissaient de corps ensommeillés comme des cadavres, tous ceux qui ne trouvaient pas d’autre toit que le ciel étoilé ni d’autre sol que les pavés.
Soudain, j’aperçus une ombre au milieu de la place, c’était le cadavre d’un pendu, accroché à une potence. Le supplicié, la tête inclinée, le corps désarticulé, portait une tunique blanche. Je ne distinguais pas son visage, mais je pouvais voir qu’il était âgé et qu’il portait la barbe. Je m’approchai, l’estomac noué, les jambes flageolantes, les yeux grands ouverts pour tenter de discerner son visage, et je trébuchai sur une pierre. Je me relevai avec peine, j’épongeai avec un pan de ma tunique le sang qui venait de gicler de mon bras, et c’est alors que je le vis.
Et si c’était lui, dont le cadavre lacéré s’élevait vers le ciel, comme celui de Rabbi Aquiba, qui enseignait la Torah en public à ses nombreux élèves et dont le corps avait été supplicié par les Romains ? Et si c’était lui, torturé, crucifié dans un linge blanc, comme le Christ tel qu’il est peint dans de nombreux tableaux et retables aux couleurs vermeilles, ou tel que je l’avais contemplé, en statue de pierre, lorsque je le priais et l’implorais dans ma jeunesse ?
Mon maître martyrisé, brisé, écartelé, torturé, pendu ! Par ma faute. Mon maître qui disait : « Écoute, Israël, l’Éternel notre Dieu, l’Éternel est un. » Mon maître mort comme Aquiba en sanctifiant le nom de Dieu, alors que Jésus, lui, demandait : « Mon Père, pourquoi m’as-Tu abandonné ? » Jésus, humain, terrassé, au moment ultime, avait douté et s’était révolté. C’était lui, me dis-je, et j’en eus des haut-le-cœur. Et si Jésus lui-même avait blasphémé, si sa voix s’était élevée contre Dieu, si Dieu l’avait vaincu alors que Jacob avait vaincu Dieu, quelles furent les dernières pensées de mon maître, pendu sur le gibet ? Des louanges envers notre Dieu, comme Aquiba ? Ou des reproches, comme Jésus ? Ces derniers mots, je les connaissais, je les avais déjà entendus. Ses dernières paroles seraient pour sa femme : « Pardonne-moi. Pardonne-moi de n’avoir pas été là pour toi quand tu le désirais. Pardonne-moi de t’avoir délaissée pour mes élèves et pour l’étude. Embrasse nos enfants. Dis-leur que je les aime, que je pense à eux à chaque instant. Et ce, jusqu’à mon dernier souffle. »
C’est ma faute, me dis-je en hoquetant, submergé par l’émotion. Je n’ai pas pu le sauver, je n’ai pas été assez prompt, j’ai failli et je n’ai pas pu réparer mon erreur. Mais c’est trop tard maintenant, il est mort ! J’eus l’instinct de courir et de m’échapper de cette vision de l’enfer, mais je m’approchai, comme si une voix intérieure m’intimait l’ordre de ne pas fuir, de ne pas reculer cette fois, d’affronter l’adversaire – puisque finalement il n’était qu’un seul ennemi en ce monde, qui n’était ni le diable, ni les autres, ni l’Inquisition, ni nos ennemis, mais la mort ! J’avançai en claudiquant, blessé, mon sang coulait sur le sol sans que je parvienne à l’arrêter.
Dieu soit loué ! Le cadavre noirci, aux orbites défoncées, au corps détruit, le pendu de la place de Grève n’était pas mon maître !
Saisi, stupéfait, horrifié par la vision de ce malheureux, je reculai. Mes pas me guidèrent malgré moi vers la maison d’études.
En arrivant, j’eus la surprise de voir Joseph, qui rentrait lui aussi au petit matin. Je me rappelai alors les paroles de mon maître, qui me disait de me méfier des espions à l’intérieur même de notre maison. Que faisait-il si tard le soir, dehors ? Qui voyait-il ? Qui était-il en vérité ?
– D’où viens-tu ? lui demandai-je.
– Et toi ? Je pourrais te poser la même question, dit Joseph. Tu en fais, une drôle de tête.
– Moi, je crois que j’ai trouvé les deux témoins qui vont sauver la vie de notre maître.
– Qui sont-ils ? demanda-t-il, l’air curieux. Mais tu saignes ! Et tu sens la cervoise. On dirait que tu as bu. Tu as rompu le vœu de chasteté, le vœu des perushim ?
– Comment peux-tu me poser cette question ?
– Dis-moi… C’est Déborah ?
– Non, dis-je.
J’étais tellement confus que je ne savais plus quoi dire. Et surtout, je ne devais pas parler de Déborah.
– Comment elle s’appelle ?
– Emeline.
– Alors, c’est elle, ta femme ?
– Pas du tout.
– Tu vas la revoir ?
– Jamais. Plutôt mourir…
– C’est incroyable ce que tu dis, murmura Joseph. Bon, je vais me coucher.
– Où en es-tu, toi, au fait ? demandai-je. Depuis la mort de Samuel, je te vois triste et je ne sais pas où tu vas la nuit, ni d’où tu reviens. Veux-tu m’expliquer ?
– Et toi, dit Joseph, où en es-tu, Éliézer ? Je suis sans doute moins éloigné que toi.
– Viens, lui dis-je, nous allons parler.
Nous nous rendîmes à la bibliothèque sans faire de bruit pour ne pas réveiller les autres élèves. Sur le chemin, je pris de l’eau dans un broc que j’avalai d’un trait pour reprendre mes esprits. J’avais peur. Je n’avais plus les idées claires et je commençais à le soupçonner de tremper dans une sombre affaire. Je frissonnai à l’idée qu’il puisse mener un double jeu.
– J’ai l’impression que tu es entre deux mondes, Éliézer, commença-t-il. Entre le monde des autres, celui des chrétiens dans lequel tu es à l’aise, et le nôtre. Tu pries, tu étudies, tu suis ton maître dans une forme de sacrifice et d’abnégation qui m’a toujours paru étrange. Même dans ta façon d’aimer Déborah, je reconnais une autre forme d’amour que la nôtre. Quelque chose qui n’appartient pas à notre monde.
– Je suis né juif, et Cohen, mais c’est vrai que je viens d’un autre monde. Je connais bien le christianisme…
– On dit que tu es chrétien…
– Je ne suis pas chrétien ! Je suis juif ! m’exclamai-je. Je suis né juif et je mourrai juif.
– Eh bien, il y a autre chose.
Il me regarda, l’air embarrassé.
– Les blessures sur ton corps, celles que j’ai aperçues quand aux bains tantôt… tu disais qu’elles venaient de combats.
– Oui.
– Mais ce n’est pas vrai. Je sais, moi, d’où elles viennent.
– Que dis-tu ?
– Un matin, tôt, je t’ai vu dans la bibliothèque, seul, en train de mettre les phylactères. À l’aide de la lanière en cuir, tu serrais si fort que tu te lacérais les chairs.
Je restai interdit.
– Pourquoi ? demanda-t-il.
– Je ne sais pas, soufflai-je. C’est ainsi.
– Personne ne serre ses lanières de cuir jusqu’à faire jaillir le sang, comme tu le fais, murmura-t-il.
Il y eut un silence.
– J’ai été moine, confessai-je.
– Moine ! s’exclama-t-il.
– Avant de venir à la maison d’études, j’ai vécu dans un monastère.
– Pourquoi ?
– Je n’ai pas de famille, commençai-je. Ils ont tous été assassinés par les croisés… Je n’avais pas dix ans, lorsqu’ils sont entrés dans la synagogue. J’étais avec ma mère et mes petits frères. Je me suis échappé.
– Comment ?
– Ma mère m’a dit de m’enfuir. Et c’est ce que j’ai fait.
– Et après ?
– J’ai été recueilli par des gens.
– Qui ?
– Des chrétiens. Ils m’ont sauvé la vie. Ils m’ont élevé…
– Et ils t’ont baptisé, n’est-ce pas ?
– Oui.
Il y eut un silence.
– Quand mes parents sont morts, dis-je, assassinés par les croisés, j’ai été recueilli par une femme qui m’a offert l’hospitalité et m’a traité comme si j’étais son fils. Elle m’a hébergé, nourri, habillé et éduqué. J’ai appris la philosophie, le latin, le grec, et j’ai eu un maître d’armes. Elle avait un fils, plus grand, et elle vivait seule. Elle était veuve. Je faisais partie de la famille. Souvent, je pense à elle. J’ai plus de souvenirs d’elle que de ma propre mère… Elle était dure et elle régnait sur tous mais avec moi elle était bonne et généreuse. J’avais conscience, surtout, que je lui devais la vie. Pour elle, je n’avais pas de nom. Elle m’en donna un : Luc. Luc d’Apremont, puisqu’elle me gratifia du sien. Elle vivait dans un château et régnait sur des serfs. Les juifs aussi étaient ses sujets. Bien sûr, elle savait d’où je venais, mais nous n’en parlions jamais. C’était comme si cela n’avait jamais existé. Elle voulait que je sois chevalier, et je devais être moine. Qu’allais-je devenir ? Sinon un moine-soldat. C’est-à-dire…
– Un croisé !
– Un jour, j’ai compris que si je suivais cette voie, non seulement je ne serais plus juif, mais je combattrais contre mon peuple, et cela, je ne pouvais le supporter. Malgré tout, malgré la vie, malgré cette rencontre avec cette femme qui m’a à la fois sauvé et converti à sa religion. Je me suis souvenu de mon père qui bénissait la communauté tous les samedis, et de ma mère qui préparait les haloth avant l’entrée du chabbat, et j’ai compris que je m’étais égaré. Que ce n’était pas pour moi. Quand j’ai découvert sire Vives, et que j’ai commencé à assister à ses cours, j’ai été définitivement emporté.
Alors je lui parlai de mon rêve, ou plutôt de mon cauchemar. Un cauchemar qui revenait souvent, et qui ressemblait à des souvenirs, des souvenirs précis, enfouis au fond, tout au fond de ma mémoire. Je suis à la synagogue de Bernay près de mon père. La maison de prière est petite et construite dans la pierre, sous des voûtes en ogive. Les hommes sont devant, les femmes sont assises derrière une barrière de bois qui laisse entrevoir la salle. Je n’ai pas encore fait ma bar-mitzvah et je tiens la main de mon père. Il est grand, il porte une barbe sombre, et il me regarde de ses yeux attentifs. Sa main est forte et ridée comme celle d’un paysan. Nous avons un petit champ que nous loue le seigneur du domaine et mes parents se lèvent tôt pour semer, labourer et récolter. C’est le moment de dire la bénédiction des Cohen. Mon père est le seul à porter ce nom dans notre petite communauté. Il met son châle sur la tête, enlève ses chaussures, se lève et se lave les mains. Je rejoins ma mère et mes frères qui se trouvent chez les femmes et je l’entends prononcer ces mots :
Que Dieu te bénisse et qu’Il te garde.
Que Dieu éclaire Sa face vers toi et qu’Il te prenne en grâce. Que Dieu tourne Sa face vers toi et qu’Il te donne la paix. Et au moment où il dit le mot « paix », j’entends un grand fracas. Des
hommes entrent dans la synagogue. Des croisés ! Ma mère serre mes
frères contre elle, le bébé pleure, et soudain elle me pousse vers la
meurtrière et me dit de m’enfuir. Elle murmure : « Nous sommes pris au
piège. » Si elle me supplie de partir, c’est qu’elle imagine que je peux
m’en sortir. Je suis à peine assez mince pour passer par la fente. Mes
frères sont trop petits pour courir, mais moi je peux.
J’eus un sursaut en répétant ces paroles, ces mots qui ne cessaient de hanter mes cauchemars et de me tenir éveillé : « Cours, Éliézer, cours aussi vite que tu peux. Et ne leur dis jamais que tu es juif ! » Alors je cours, je cours à perdre haleine, à perdre mon souffle, je cours à trembler de peur et de fatigue, et j’arrive dans ce domaine, ce domaine au sein duquel se trouve un château. Un homme s’approche de moi et me demande qui je suis. Je lui dis que je n’ai plus de famille, plus personne, que je suis seul.
Il m’emmène chez sa mère qui est la châtelaine et qui m’accueille, me donne à manger et une chambre pour me reposer. Elle met une main sur mon front et je m’endors. Lorsque je me réveille, elle est toujours là. Plus tard, la femme me demande de me faire baptiser et, dans l’effroi, l’oubli, la honte et surtout la terreur, j’accepte. Une cérémonie est organisée à l’Église, un prêtre prononce une bénédiction et je reçois l’onction, il fait le signe de croix et c’est alors que le miracle se produit, j’oublie tout : qui je suis, d’où je viens, je ne me rappelle plus le visage de mes parents, de mes frères, la synagogue… Le soir, je fais ma prière avant de dormir et je prononce le nom de Jésus, je deviens chrétien…Un peu plus tard, la dame me dit qu’il est temps que j’apprenne à combattre au sabre et à l’épée pour devenir chevalier, puis moine, et bientôt croisé !…Cours, Éliézer, cours… De toutes tes forces. Jusqu’où dois-je courir ? Jusqu’à perdre mon âme ? Quand pourrai-je m’arrêter ?
– Je comprends, murmura Joseph. Mais pourquoi te faire du mal ?
– C’est une habitude que j’ai prise, lorsque j’étais au monastère.
– De te mortifier ?
– Ainsi font les moines, lorsqu’ils ont péché.
– Mais tu n’es plus chrétien !
– Sire Vives m’a sauvé.
– Personne ne sauve personne ! dit Joseph. Nous ne sommes pas chrétiens…
– Il a repêché mon âme.
– Sire Vives ne te laisse pas le choix.
– Tu sembles critique… Que lui reproches-tu ?
– Oh, juste ceci, dit Joseph. Je n’arrive pas à comprendre comment il peut professer que notre Torah est une Torah de vie, et qu’il puisse conduire ses élèves au bûcher. Il nous a mis tous en danger avec ses cours de Talmud qu’il continue de donner, tu ne t’en rends pas compte ? Malgré les avertissements que nous avons reçus, il persévère, et je ne trouve pas cela responsable de sa part. C’est sa faute, aujourd’hui, si l’on nous pourchasse et si l’on nous accuse. C’est lui qui a pris la décision d’excommunier Nicolas Donin !
– Que veux-tu qu’il fasse ? Qu’il arrête d’enseigner et qu’il obéisse à ceux qui veulent nous détruire ?
– Le monde des tossafistes a connu ses heures de gloire. Mais c’est fini à présent. Il ne fait que nous précipiter vers le désastre.
– Pour l’instant, dis-je, c’est lui qui est en train d’être mis à la question et torturé. C’est lui qui prend des risques pendant que nous sommes ici. C’est lui, criai-je, qu’on est peut-être en train de tuer !
– Sa mort serait peut-être le seul moyen de sauver notre communauté.
Joseph me regarda d’un air étrange. Et soudain, je compris. Je compris pourquoi il portait des phylactères bleus et blancs, pourquoi il refusait de manger des plats chauds le chabbath, et aussi pour quelle raison il ne voulait plus étudier. J’en ai eu un coup au cœur. Joseph était karaïte. Il était karaïte et c’était lui l’espion dont parlait sire Vives.
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