Le Maître du Talmud
Chapitre 7
Ce matin-là, alors que tout le monde dormait encore, y compris Joseph qui avait regagné sa couche, je me glissai hors de la chambre. Je passai par la salle d’études et je constatai sans surprise que le volume du Talmud, Yoma, avait été remis à sa place, parmi les autres. Ainsi donc, c’était bien Joseph qui l’avait pris, mais pourquoi ? Et surtout, pourquoi ne pas le dire ?
Je sortis discrètement de la maison d’études. Dans notre quartier, on sentait l’humidité de l’ancien marais sur lequel avaient été construites les ruelles aux étroites maisons. Depuis qu’elles avaient été asséchées, les terres alentour avaient été mises en culture, les anciennes pâtures avaient été remplacées par des prés fauchables, puis par des céréales et des légumes verts. Les maisonnettes jouxtaient des vignes et des arbres fruitiers. De nombreuses communautés religieuses s’y étaient installées, Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers, une congrégation champenoise, les béguines de l’Ave-Maria, ou encore la paroisse Saint-Nicolas-des-Champs. Les Templiers aussi avaient élevé leur forteresse sur les terres qu’ils avaient acquises grâce à leur richesse venue d’on ne sait où, et un château au milieu d’un grand jardin potager cultivé sur un marécage qu’ils avaient asséché. De chez nous, on pouvait apercevoir les hautes murailles qui l’entouraient et le donjon imposant qui s’élançait vers le ciel, au milieu des couvents dans lesquels étaient logés les moines-soldats, non loin des écuries.
Le quartier était fort animé. On y vendait des roses rue des Rosiers, le long des remparts construits par Philippe Auguste, dont elle était le chemin de ronde. On trouvait des tissus dans les rues proches de la porte Baudoyer, qui s’ouvrait sur la route de Brie et de Champagne, par où arrivait la laine, et les produits maraîchers nous parvenaient par la route de Meaux et de Troyes. Le blé était déchargé des bateaux place de Grève, avant d’être transformé en farine puis en pain par les talemeliers.
Notre rue, en dehors de la synagogue, de la maison d’études et de nos échoppes, était une rue ordinaire. Rien, ni la langue que nous parlions, ni notre aspect extérieur, ni la couleur de nos cheveux ou celle de nos yeux, ni nos habits, ne permettait de nous différencier des autres. Chaque année, il était question que le roi Louis fasse appliquer la mesure préconisée par le concile de Latran en 1215, qui ordonnait aux juifs de porter la rouelle, un signe distinctif cousu sur leurs vêtements, pour qu’on puisse les reconnaître. Et nous en avions peur : si l’on nous distinguait par nos vêtements, si nous portions une marque infamante, comment échapper aux croisés et aux inquisiteurs ?
J’empruntai les venelles qui grouillaient de monde et de bestiaux, de cris et d’odeurs, de boutiques et d’habitations, jusqu’à la fortification du Grand Châtelet, qui protégeait le Grand-Pont. Où que mon regard se portât, je ne voyais qu’elle. Partout où j’allais, elle était présente. Elle régnait sur les âmes, les corps, les cœurs, les vies et les morts. Elle dirigeait les consciences, organisait les mariages, intervenait dans la vie intime comme dans la vie publique. D’une main de fer, elle était sans pitié, sans peur ni reproche. Elle s’avançait, majestueuse, haute dans le ciel, surplombait la ville, dominait tous les aspects de la vie, du début à la fin, ne laissait rien au hasard, exerçait son pouvoir, exécutait, brûlait, tuait, ravageait, consolait, promettait, terrifiait les plus petits comme les grands, inventait des mystères et des dogmes, créait des mondes après le monde, le diable après le bon Dieu, l’enfer et le paradis, pour mieux séduire et dominer. Tous avaient peur et tous se soumettaient, du plus pauvre hère jusques aux rois et reines. Personne ne pouvait lui résister, personne n’avait le choix de se cacher car elle était omniprésente, omnisciente et omnipotente. L’Église était immense : dans les esprits, les livres, les maisons, les moindres monuments, dans la rue, les couvents, celui des Jacobins, rue Saint-Jacques, où Louis désirait se faire moine en sa jeunesse. Chaque endroit était marqué d’une pierre blanche. Le prieuré de Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers, créé après la bataille de Bouvines, selon le vœu d’un sergent d’armes. L’hospice des Quinze-Vingts pour les aveugles. La Sainte-Chapelle en construction pour honorer celle qui régnait sur les rois. Et bien sûr, la monumentale Notre-Dame pour dominer tout Paris. Toujours en travaux, comme si son élévation ne devait pas s’arrêter avant qu’elle n’atteigne les cieux, telle la tour de Babel. Ils avaient ajouté les portails et un étage, et la belle façade, avec les deux tours devant le grand vaisseau et les cinq nefs pour qu’elle s’étende en largeur aussi bien qu’en hauteur. Dans le quartier juif, nous vivions sous son ombre, cachés, presque sous terre, écrasés par sa voûte gigantesque, comme pour surplomber nos pensées, nous qui n’avions ni art ni architecture ni ornements, juste le Livre pour seul monument. La cathédrale annonçait à tous la puissance et l’omnipotence de l’Église, à la vue elle offrait sa grandeur, aux oreilles ses cloches qu’il était impossible de ne pas entendre, où que l’on soit, quoi que l’on fasse, au toucher elle proposait sa pierre rugueuse, à l’odorat la force de ses encens. Elle était le Temple, celui que nous avions perdu, par deux fois détruit, par les Babyloniens puis par les Romains, comme s’il nous était interdit depuis Babel d’élever un monument à l’Éternel. Ainsi ses piliers et ses chapiteaux étaient-ils ceux de la Bible, tout comme l’autel, où avaient lieu les offrandes vers l’Éternel : le Livre était notre cathédrale, et la cathédrale était leur Livre. On y voyait, au milieu des saints, défiler nos grandes figures, Job sur son fumier, Abraham et Isaac lors de sa ligature pour le sacrifice, ou encore le roi Nemrod. Sa nef, son transept et son chœur étaient ordonnés comme dans nos Écritures et aussi leurs Écritures : Jésus n’avait-il pas annoncé que si le Temple était détruit, il le reconstruirait en trois jours ? Ils l’avaient rebâti, plus puissant encore, il avait pris le pouvoir sur la société tout entière. À Paris, il n’était pas un bâtiment, un collège, une université, qui ne fût sa demeure. Tous lui étaient soumis : les reins et les cœurs, les paysans, les serfs, les seigneurs et les monarques. Qui osait se dresser contre le pouvoir de l’Église ?
Je poursuivis mon chemin jusqu’aux Halles, entourées des maisons à colombages où étaient logés les forains et qui regorgeaient de marchandises de toutes sortes. Les tailleurs d’images sculptaient les statues des cathédrales ; les maîtres des œuvres de maçonnerie ravalaient une église ; les talemeliers faisaient de la pâtisserie ; les cervoisiers fabriquaient leur breuvage ; les crieurs annonçaient les noms des tavernes où était servi le meilleur vin. Les tréfiliers travaillaient le fil de fer ; les archers, les étuviers, maîtres d’établissements de bains, les potiers, les écueilliers n’hésitaient pas à hurler pour convaincre le chaland. Au milieu des Halles, se dressait le pilori, où les voleurs et les brigands étaient punis, les membres coincés, alors que les gens leur jetaient de la boue. Je bus un peu d’eau de la Seine à la fontaine publique. J’avais pris soin de dissimuler mes habits, ma calotte et ma barbe sous ma pèlerine.
Sur le grand triangle du carreau des Halles, une foule s’était rassemblée. Je m’approchai et ne pus retenir un haut-le-cœur. La scène qui se déroulait devant tous n’était autre que la décapitation d’un homme. Certains à pied, d’autres à cheval, tous avaient les yeux fixés sur le condamné, qui en chemise, les yeux bandés, était agenouillé sur l’estrade, entouré par deux moines. Je frissonnai en passant devant les geôles dans lesquelles on enfermait les inculpés en attente d’une décision de justice. Dans la rue, des prisonniers nus jusqu’à la taille et encadrés par les agents du roi portaient des fers autour des poignets. Les yeux injectés de sang, ils n’avaient plus que la peau sur les os, calcinée par les stigmates de leurs blessures.
Je passai devant la Tour des réformateurs, où les condamnés étaient mis à la question et torturés sous la juridiction du roi et du Parlement. Je savais qu’ils y étaient retenus dans des conditions effroyables, entassés à cinquante par geôle, quand ils avaient la chance de ne pas être mis aux oubliettes, précipités au fond d’un puits ou jetés dans les fosses au sous-sol, qui abritaient la chambre d’Hypocras en forme d’entonnoir : les détenus y étaient descendus avec une poulie, ainsi ils étaient forcés de garder la station debout, ne pouvant ni s’asseoir, ni se coucher, ni s’adosser au mur à cause de l’inclinaison.
Je poursuivis jusqu’au cimetière des Innocents où avait lieu l’enterrement. Devant nous se trouvait Notre-Dame, impressionnante avec ses voûtes à nervures, ses simples dalles, les colonnes massives de la nef et ses chapiteaux à feuilles d’acanthe. À gauche, on apercevait la fléchette de l’église Sainte-Madeleine-en-l’Île, à côté de l’ancien quartier des juifs, avant qu’ils ne fussent expulsés par Philippe Auguste. À droite, de hautes maisons grises, et derrière, toutes les rues étroites et sombres, rue de la Harpe, rue de l’Arbalète, de l’Arbre-Sec, de l’Hirondelle, de l’Homme-Armé, des Blancs-Manteaux, et la rue de la Juiverie où nous sommes. Devant le pont Saint-Michel avec sa rangée de maisons serrées, se dressaient la silhouette massive du Petit Châtelet, qui relie l’île de la Cité de Paris aux berges de la Seine, et le Grand Châtelet.
Il faisait bon en cette saison et le soleil printanier donnait envie d’oublier l’horreur du drame qui venait de se dérouler. Comme prévu, je m’arrêtai à l’entrée du cimetière pour observer la scène, de loin, sans pénétrer dans l’enceinte interdite.
Je vis alors un cortège de huit hommes bien vêtus avec d’élégantes coiffes. Certains portaient la robe, vêtement aux larges manches froncées aux poignets et doublé d’une fourrure, avec de courtes bottes aux bouts pointus. D’autres avaient un balandran, grand manteau qui recouvrait leurs habits. Le cercueil de l’enfant était entouré de trois pleurants, des moines encapuchonnés. La cérémonie commença et je tentai d’observer ceux qui étaient présents, comme l’avait préconisé mon maître. Des crieurs forçaient la voix pour déplorer la mort. Derrière eux se trouvaient les clercs, les religieux d’autres abbayes, les chapelains et enfin les chanoines. Suivaient quelques séculiers et des prélats d’importance. À côté d’eux, se tenait le représentant de la Justice royale, vêtu d’une robe et d’un chapeau noirs : je reconnus à son costume, sa corpulence et ses yeux globuleux Évrard de Valenciennes, le prévôt de Paris. Des proches semblaient en grand deuil. Qui étaient-ils, ceux qui portaient de longues robes noires, recouvertes de manteaux à queue ? Le reste de l’assistance était habillé de façon soignée en l’honneur de cette étrange mise en scène. Parmi eux, un homme aux cheveux gris, d’une cinquantaine d’années peut-être, portait une dalmatique sous une chasuble aux teintes dorées. À côté de lui, se trouvait un personnage de grande taille, aux traits anguleux, au nez long et fin, avec des petits yeux enfoncés, et vêtu de manière plus austère d’une tunique à larges pans sur une pèlerine sombre. Je demandai à un groupe de gens près de moi s’ils reconnaissaient les personnes devant nous. On me répondit qu’il s’agissait de deux hommes proches du roi, Gauthier Cornu, membre du chapitre de Notre-Dame de Paris, archevêque de Sens, aumônier et confesseur de Louis, et le théologien et chancelier Eudes de Châteauroux. Mais, contrairement aux rumeurs étudiantes qui avaient sans doute exagéré le bruit, le roi lui-même n’était pas venu.
Je rabattis ma capuche et me cachai derrière un arbre. Une autre surprise m’attendait. Vêtu d’une robe de moine, il portait la tonsure. Les cheveux blonds, l’œil noir, les lèvres serrées comme s’il ruminait quelque pensée morbide, le visage lisse et imberbe, Nicolas Donin – c’est ainsi qu’il se faisait appeler depuis sa conversion au christianisme – avait la pâleur du diable. Il se tenait à côté du chancelier et de l’évêque. Entre le nazir à la barbe blonde, qui mettait sa kippa et ses phylactères le matin quand je l’avais connu à l’école des perushim, et le moine au visage imberbe qui était devant moi, la différence était frappante. Tout le monde le connaissait dans la communauté. Son cas avait défrayé la chronique. Il était venu de La Rochelle pour étudier le Talmud dans notre école qu’il avait choisie pour sa renommée. Devenu l’un des élèves et disciples de sire Vives, il s’était distingué par sa connaissance de la Torah et par la précision de ses références talmudiques. Puis tout avait changé. Personne ne savait au juste ce qui s’était passé, mais, en haut lieu, on avait décidé de ne plus le garder parmi nous, et il avait fini par être excommunié, ce qui était extrêmement rare et grave dans notre communauté. Je savais qu’il avait vécu dans l’isolement, avant d’épouser la foi chrétienne. Mais enfin, que faisait-il dans cette procession et pourquoi tant de personnages de l’État s’étaient-ils déplacés ?
Soudain, Eudes de Châteauroux se leva et ouvrit les bras.
– Mes amis, dit-il en considérant son auditoire, vous êtes venus ici nombreux parce que, comme moi, vous êtes révoltés. Vous êtes révoltés par la mort de cet enfant ! Et vous avez raison de l’être. Cette mort n’est pas accidentelle. Elle résulte d’un crime. Et pas de n’importe quel crime : un infanticide. Le meurtre d’un enfant chrétien, retrouvé dans le quartier des juifs, dans un linge marqué d’un signe hébraïque ! Tout les accuse. N’est-ce point un geste satanique qui se moque et se joue de l’autorité divine ? Cette communauté qui se proclame le peuple élu ne cherche qu’à dominer les autres en se croyant supérieure. C’est la raison pour laquelle elle a été déchue, privée de son héritage. Car il a été ordonné à toutes les nations de croire dans le Christ, y compris aux juifs, et c’est à cause de leur péché de blasphème qu’ils sont pourchassés, méprisés, et que la synagogue est réprouvée. Pour cette raison, les juifs sont à l’origine de la ruine perpétuelle de Jérusalem. Ayant rejeté notre Seigneur, ils sont eux-mêmes honnis par Dieu. La grâce divine a abandonné le peuple élu pour se porter sur les nations qui ont entendu l’appel de Jésus. Le peuple juif porte en lui le nom et le sceau de Judas, le traître ! C’est le peuple de Satan que vous voyez à l’œuvre !
Dans la foule, je vis des jeunes et des vieux, des petits et des grands, des femmes et des hommes, écouter le théologien avec attention.
– Comme le dit le prophète Isaïe : « Aveugle le cœur de l’homme, empèse ses oreilles et ferme ses yeux, pour qu’il ne voie pas de ses yeux, n’entende pas de ses oreilles, ne comprenne pas de son cœur. » Pour les guérir de leur cécité et de leur surdité, et pour leur apprendre à s’ouvrir à la parole divine, l’Église leur a proposé une médecine spirituelle, qui consiste à revenir à elle par la lecture littérale des Évangiles. Cet exercice a permis à certains de se détacher des habitudes de la pensée rabbinique et de revenir à la vérité du Christ, ajouta-t-il en regardant en direction de Nicolas Donin. Mais la plupart ne veulent pas reconnaître que Dieu a annoncé l’avènement de Jésus Notre-Seigneur ! Tout comme ils ont tué le Christ, ils persévèrent et tuent des êtres innocents, car ils sont les agents du mal ! Et voici, un enfant a été retrouvé égorgé, une nouvelle victime des suppôts de Satan ! Nous devons les combattre, par tous les moyens !
À ces mots, en signe d’approbation, les hommes et les femmes se mirent à siffler et à crier. Je sentis un mouvement se former et se diriger vers la sortie du cimetière, la foule était prête déjà à se venger.
Je me dépêchai de m’éloigner et courus vers la rue de la Tacherie. Sur mon chemin, en entrant dans la juiverie, j’avertis les passants et les commerçants et leur recommandai de rester chez eux et de se barricader en prévision du danger imminent. En peu de temps, le message se répandit chez les bouchers, les talemeliers, les petites échoppes, et la rue se vida, les portes et les fenêtres se fermèrent, et ce fut comme si le quartier était mort. On avait l’habitude de se protéger et de se cacher depuis la dernière expulsion et tous eurent vite fait de se retirer dans leurs maisons bien fermées, les volets clos.
Au Beth Hamidrash, sire Vives était assis, seul, dans la bibliothèque. Les élèves étaient au réfectoire, en train de prendre leur déjeuner.
– Maître, dis-je, hors d’haleine, j’ai bien peur qu’ils ne viennent.
– Qui ?
– Les gens qui ont écouté le sermon d’Eudes de Châteauroux ! Fermons vite nos portes et protégeons-nous ! Nous n’avons pas les moyens de nous défendre.
Sire Vives referma le manuscrit qu’il était en train d’étudier et lissa sa barbe, l’air songeur.
– Tout d’abord, tu n’as pas pris de risques ?
– Personne ne m’a vu, Maître. Je suis resté aux abords, devant le cimetière, puisque je ne pouvais pas y rentrer.
Puis nous nous hâtâmes vers la porte, que nous avons verrouillée à l’aide d’un bélier, et nous demandâmes aux instructeurs de dire aux élèves de bien se garder de sortir, le temps que passe la vague de haine populaire.
– Eudes de Châteauroux…, murmura mon maître en fronçant les sourcils, lorsque je lui rapportai la scène. Il se trame ici quelque chose de grave, Éliézer. Avec Guillaume d’Auvergne et Nicolas Donin… Ils sont tous là, ceux qui nous haïssent, rassemblés pour faire le mal et nous détruire.
– Maître, demandai-je, que savez-vous de Nicolas Donin ?
Sire Vives me regarda, et je compris que la question le gênait.
– Il est parti, tu le sais.
– Pour quelle raison l’avez-vous excommunié ?
– Un jour, je t’expliquerai. Pour l’heure, il faut échapper à la vindicte populaire et aux agents du roi, et pour cela, il nous faut gagner du temps !
Soudain, nous entendîmes un hurlement. La foule était dans la rue, sous nos meurtrières, et elle demandait réparation. Certains frappaient déjà à notre porte en criant vengeance.
Le bouc émissaire, pensai-je. Tout pouvait s’enflammer en un moment. La ville s’embrasait parfois sur une calomnie, une dénonciation. Un autre cri nous fit sursauter, qui venait de la maison d’études.
– Yéhiel ! Tu as vu l’heure ?
L’épouse de mon maître arrivait avec un repas. Sire Vives menait une vie ascétique, il ne prenait qu’un repas par jour. Myriam, une petite femme plutôt ronde aux cheveux dissimulés par un tissu noir, les sourcils froncés et la bouche pincée, apparaissait de temps en temps avec un bol de soupe, un morceau de pain noir ou une bouillie de farine qu’elle mettait sous le nez de son mari, et elle attendait qu’il ait terminé pour repartir en trottinant, la tête rentrée entre les épaules. Elle ne cessait de le houspiller, lui faisait remarquer qu’il n’avait pas assez mangé ni bu, ou qu’il ne passait pas assez de temps avec sa famille, ce qui était vrai. Ses enfants étaient grands, l’un de ses fils, Messire Délicieux, qui vivait à Meaux, étudiait de temps en temps avec nous, ses filles étaient mariées et il se consacrait désormais à ses élèves et à l’étude du Talmud.
– Yéhiel, tu te rends compte que tu n’as pas mis les pieds à la maison depuis hier ? rugit Myriam. Tu crois que c’est une vie, ça ? Je m’occupe de tout, toute seule, et le soir je suis encore seule ! J’en peux plus, moi. Je te préviens, Yéhiel, je vais finir par partir !
– Partir… mais où ?
– Où ? Où… Eh bien, tu verras !
– Nous avons étudié une page du Talmud particulièrement difficile, murmura sire Vives.
– À quel sujet ? demanda Myriam, qui s’intéressait toujours aux enseignements de son mari et qui lui vouait malgré tout la plus fervente admiration.
– Eh bien, dit-il, cette page disait qu’on est puni par là où on a péché. Par exemple, Absalom, fils de Saül, était fier de sa chevelure, et il est mort accroché par les cheveux à une branche d’arbre qu’il n’avait pas vue. De plus, il a eu des relations sexuelles avec les dix servantes de son père, et ses ennemis lui ont planté dix lances dans le corps. On dit qu’il a volé trois cœurs, celui de son père, celui du tribunal, celui d’Israël, et trois couteaux l’ont achevé.
– Comment comprendre cette page ? Serait-ce à dire que ce qui nous arrive comme malheur aujourd’hui, nous l’avons mérité ?
– Non, pas du tout, dit Myriam. Cela signifie que c’est la vanité qui nous perd. Absalom a été tué à cause de ses cheveux qu’il gardait longs pour être beau, à cause des femmes qu’il a séduites et des provocations qu’il a lancées contre tous, pour montrer qu’il était le plus fort. Cela n’a rien à voir avec un châtiment ou une gratification divine. La vanité, c’est ce qui nous tue. N’est-ce pas, Yéhiel ?
– Merci, Myriam, dit-il. C’est exactement ainsi que l’on doit comprendre ce texte. J’aurais dû en effet faire preuve d’humilité et te consulter.
– À présent, mange, ajouta-t-elle. Ou peut-être crois-tu que tu puisses te passer de te nourrir ?
– Oui, oui, je mange, dit sire Vives, sans rien en faire.
– Dépêche-toi, je t’attends, insista-t-elle en restant sur le pas de la porte.
Sire Vives avala sa soupe.
– Je te jure, c’est pas une vie pour moi d’être mariée à un courant d’air.
– Attends qu’ils repartent, dit mon maître en jetant un coup d’œil à la meurtrière. Ils sont dehors, devant notre maison, et je ne suis pas tranquille.
Le soir, parfois, je parlais de mon maître et son épouse avec mes camarades de chambre, Joseph et Samuel. À mi-voix, nous plaisantions sur les rapports du maître et de son épouse. Dans le Talmud, on raconte qu’un élève s’est caché sous le lit de son maître pour voir comment il se comportait avec sa femme. Nous nous demandions ce qu’il se passerait si nous faisions de même. Est-ce qu’ils se disputaient chez eux, ou les colères de Myriam étaient-elles destinées à nous tous ?
– Dis-moi, Éliézer, dit Myriam en me toisant. Tu vas bientôt achever tes études et ton vœu va prendre fin.
– Oh, dis-je, pour l’instant, je suis ici.
– Quand penses-tu te marier ?
– Je n’en ai aucune idée.
– Encore un an et tu auras fini !
– Oui, encore un an.
– Tu penses toujours à Déborah ?
– Tous les jours.
– Sais-tu ce que j’ai appris ? On dit qu’elle vient d’avoir un enfant.
– C’est exact, dis-je.
– Ce ne doit pas être facile pour elle, alors qu’elle est seule.
– Pour moi non plus, soupirai-je. Ce n’est pas facile.
– Sais-tu qu’il est écrit : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. C’est pourquoi l’homme doit quitter son père et sa mère, s’attacher à sa femme et former avec elle une seule chair » ? Dans le jardin d’Éden, l’homme et la femme étaient nus, et ils n’en avaient aucune honte ! C’est le Créateur Lui-même qui leur a ordonné de s’unir.
– Comment puis-je trouver une épouse alors que c’est Déborah que j’aime ? demandai-je. Et comment l’épouser, alors que je suis Cohen, qu’elle a été mariée et que notre union est impossible ?
– Eh bien, Yéhiel, tu n’as pas trouvé la solution de ce problème ? demanda Myriam.
– Je suis douloureusement touché par ta question, répondit sire Vives, mais je ne peux pas te dire autre chose que ce qui est écrit par nos sages. L’amour est pour la Torah lié à la « connaissance » : « Et Adam connut sa femme Ève. » Notre maître Rachi nous dit qu’il faut comprendre « connaître » par « s’unir d’amour ». Dans l’acte d’amour, on connaît l’autre. L’amour est une mitsva, un commandement, plus qu’un besoin, qui nous accomplit et nous permet de nous ouvrir à l’autre, de l’accueillir tel qu’il le désire. Le mariage est appelé « kiddouchin », « sanctification ». Prie Hachem pour qu’Il soit à tes côtés dans l’étude. Je t’assure que tu verras des merveilles, Éliézer ! Pour le moment, songeons à sauver Déborah, ainsi que ses parents, du terrible danger qui la guette, comme tous les membres de notre communauté.
Ainsi parlait mon maître.
Il est interdit à un Cohen de contracter un mariage avec une femme divorcée, mais il existe d’autres interdictions pour les juifs, qu’ils soient Cohen ou non : porter son regard sur une femme ou une jeune fille, ainsi que la toucher. Ou encore, avoir une relation avec une femme mariée, même si elle est agounah, c’est-à-dire si son mari lui refuse le divorce.
Lorsque la Torah traite des relations interdites, elle emploie l’expression : « vous ne vous en approcherez pas ». D’où la nécessité de garder la distance. On ne doit pas porter son regard sur une jeune femme qui n’est pas la sienne, comme le dit le dixième commandement : « Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain. » Et Dieu dit : « Si vous vous rendez impurs par ces fautes, Je ne serai plus votre Dieu, car vous vous serez séparés de Moi. »
– J’ai l’impression que le calme est revenu, dit mon maître au bout d’un moment. Retourne voir ton ami Augustin, et tente de savoir qui sont les parents de cet enfant. Ne mets pas ta vie en danger, toutefois ! Quelque chose me dit que le prétendu crime rituel, avec ces funérailles, fait partie d’un plan plus vaste que nous devons déjouer au plus vite, si nous voulons sauver notre communauté.
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