Le Maître du Talmud
Chapitre 19
Après deux heures de sommeil à peine, je me levai, je mis les phylactères que je nouai autour de mon bras et je commençai à serrer, à serrer au point de me blesser, et je récitai la bénédiction, puis je posai la boîte noire sur ma tête, au-dessus des yeux, et enfin je finis par former la lettre Chin avec la lanière autour des phalanges et de la paume de la main : Chin, initiale de Chaddaï, l’un des noms sacrés de Dieu et dont la graphie évoque le feu qui brûle. Nos maîtres enseignent que les phylactères symbolisent le lien entre l’intention et l’action, entre le cœur, l’esprit et l’acte selon le verset : « Tu les attacheras en signe sur ta main ». L’être humain : l’esprit, le cœur et le corps, tendus vers le même but. Les phylactères, c’est comme si j’écrivais chaque jour sur mon corps et dans ma tête les versets de la Torah.
Les lanières commençaient à entrer dans ma peau lorsque soudain je relâchai la tension. Je couvris mes yeux de ma main droite et je murmurai :
– « Écoute, Israël, l’Éternel est notre Dieu, l’Éternel est Un. Béni est le nom de la gloire de Sa Royauté à tout jamais. Et tu aimeras l’Éternel ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, avec tout ton pouvoir. Que les paroles que Je t’adresse aujourd’hui soient sur ton cœur. Tu les enseigneras à tes fils, tu en parleras assis dans ta maison, en marchant sur le chemin, à ton coucher et à ton lever. Tu les attacheras en signe sur ta main et elles seront comme fronteau entre tes yeux. Tu les écriras sur les poteaux de ta maison et à tes portes. »
J’avais besoin de ces lanières, tant je me sentais coupable, menacé et faible, mais pourquoi se faire du mal ? Lacées autour de mon bras et de mon front, elles étaient mon armure, mon bouclier et mon arme. Je me souvins d’une parole de mon maître, qui m’avait enseigné qu’il existait une différence entre le lien que l’on place autour de la tête et celui que l’on pose sur le bras. Ce sont nos rabbins qui ont instauré pour les hommes la pose des lanières de cuir le matin. Les petites boîtes cubiques contiennent un parchemin sur lequel un scribe a inscrit des passages de la Torah. Sur le bras, est posé un seul écrit. Sur la tête, quatre pages sont rangées dans quatre petites cases. Si la pensée se déploie en de multiples interprétations, l’action, elle, doit être une. Voilà sans doute la limite à l’interprétation, qui n’est autre que la pratique. Cependant, comment faut-il agir ? Et quelles sont les conséquences de nos actes ?
De tout mon cœur, de toute mon âme et de tout mon pouvoir, je m’adressai à l’Éternel et L’implorai d’épargner sire Vives. Qu’Il le protège, qu’Il lui donne la vie, le repos et le pouvoir d’enseigner à nos générations. Je demandai par ces paroles gravées sur nos têtes de laisser sortir mon maître, de le libérer de cette prison où, à mon corps défendant, je l’avais abandonné. Des larmes me vinrent, lorsque j’imaginai dans quelles conditions il devait être détenu. Je pensai à Job, à sa piété à toute épreuve, et je me disais que mon maître avait la même ferveur. Mais dans mon cœur, il n’y avait qu’angoisse et tristesse, colère et effroi. « Elle a cessé, l’allégresse des tambourins ; il a pris fin, le joyeux vacarme ; elle a cessé, l’allégresse des cithares ! Ils ne boiront plus de vin en chantant ; la boisson forte est amère aux buveurs. »
Je n’avais plus qu’une idée : agir et sauver mon maître, ainsi que Déborah. Si je révélais que l’enfant retrouvé égorgé était celui qu’Émeline avait vendu à la cour des Miracles, pourrais-je les disculper ? Mais à quel prix ? Celui de ma vie, peut-être…
Je descendis au premier étage et trouvai Myriam en train d’étudier avec Joseph et une dizaine d’autres élèves. Un foulard couvrait entièrement ses cheveux, mais laissait apparaître son visage aux yeux cernés. Elle leva le regard vers moi et me sourit. Les étudiants s’étaient emparés de l’unique exemplaire des traités que je possédais, comme si c’était un trésor.
– Veux-tu te joindre à nous, Éliézer ? demanda Joseph. Nous poursuivons l’étude du traité Berakhot.
– Le plus difficile à comprendre, dis-je.
– Grâce à Myriam, nous avons résolu l’énigme du chien, dit Joseph. Tu te souviens, celui qui voit un chien dans son rêve doit dire en se réveillant : « Chez tous les fils d’Israël, pas un chien ne grognera contre un homme ou une bête. » Il ne doit surtout pas citer ce verset : « Les méchants sont des chiens au gosier vorace, ils ne savent pas dire : assez. »
– La Torah dit qu’à la sortie d’Égypte, aucun chien n’a aboyé, expliqua Myriam, alors que c’est le rôle des chiens de garder et de protéger leur maître, et là, leurs esclaves s’enfuyaient. Ainsi, même les chiens ont pris fait et cause pour les Hébreux !
» Qu’est-ce que cela signifie ? Parfois, des personnes peuvent prendre conscience des injustices et des barbaries du système dont ils font partie et disent : Assez ! Nous avons ainsi l’exemple de la fille du Pharaon qui a sauvé l’enfant Moïse dans son panier caché sur la rive du Nil, alors que son père avait exigé que l’on tue tout nouveau-né hébreu. Les chiens restèrent silencieux lorsque ceux qui souffraient se libérèrent de leur maître. Inversement, les méchants sont assimilés aux chiens méchants, ceux qui aboient tout le temps sans s’arrêter et sans raison, parce qu’ils se définissent par le fait de ne pas avoir de limites. Ni dans les paroles, ni dans les actions.
– Merci, dis-je.
– Oh, ce n’est pas moi, c’est mon mari qui m’a tout appris.
– Que signifie la relation entre les incestes, les abominations citées dans le Talmud et la connaissance ? demanda Joseph en se levant soudain.
Son visage exprimait une sorte de colère, qu’il avait du mal à contenir.
– Par exemple, reprit-il, celui qui rêve qu’il a une relation sexuelle avec sa mère.
– Avoir une relation de cette nature avec sa mère est bien sûr interdit dans la Torah. La séparation d’avec la mère marque la différence des générations sans laquelle aucune histoire n’est possible. C’est pourquoi le Talmud propose au rêveur de viser la forme d’intelligence appelée en hébreu « binah », c’est-à-dire le discernement : l’intelligence qui distingue et sépare. Le verset biblique le confirme dans le deuxième chapitre de la Genèse qui dit : « C’est pourquoi Adam doit quitter son père et sa mère, s’attacher à son épouse, et ils deviennent une seule chair. »
– Et coucher avec sa sœur, il paraîtrait que cela relève de la sagesse, d’après le Talmud ! dit Joseph.
– Comment dit-on « sagesse » en hébreu ? demanda Myriam.
– Hokhmah.
– La véritable connaissance est celle du lien entre hokhmah, la sagesse, et binah, qui respecte la différence. Coucher avec sa sœur, c’est une image, un symbole à interpréter pour le transposer sur le plan de la connaissance : c’est savoir comprendre, c’est-à-dire prendre avec soi, analyser l’autre dans sa différence et aussi assumer l’expérience qui permet de penser l’identité dans la différence : telle est ce qu’on appelle la connaissance authentique. L’analogie avec la relation sexuelle est fondée sur le fait de se relier à l’autre dans la différence.
C’était remarquable. Myriam n’avait pas seulement appris de son mari, elle était certainement allée bien au-delà dans l’étude. Mais quand et comment ? Jamais on ne la voyait, sauf quand elle apportait à manger à sire Vives. Peut-être écoutait-elle aux portes ? Peut-être avait-elle de longues discussions avec lui, le soir, sur tous ces sujets ? Peut-être étudiait-elle seule, en cachette ?
Pendant qu’elle parlait, je ne pouvais m’empêcher de réfléchir, intensément, et d’organiser ma pensée, comme dans les petites boîtes noires qui contenaient les phylactères.
– Si nous pensons qu’un messager, quelqu’un parmi nous, cherche à nous délivrer une information sur le criminel, dit Joseph, quel est le lien entre le premier texte, celui de Yoma sur le bouc émissaire, celui de Sotah sur la femme adultère et celui-ci sur les rêves ?
– Quel lien ? demanda Myriam.
– Quelqu’un joue un jeu, dit-il, un jeu de piste à travers le Talmud. Et ce jeu a commencé avec la première référence, celle au traité Yoma inscrit sur le linge de l’enfant. De livre en livre, un mystérieux talmudiste sème les éléments d’un message que nous devrions décoder.
– Ah, dit Myriam, c’est intéressant, parce que je viens de trouver cette référence inscrite dans la marge du texte sur les rêves.
Nous nous penchâmes sur le manuscrit et nous vîmes en effet : « Berakhot 61b. »
– Je jurerais qu’elle n’y était pas quand nous avons lu le texte ! s’exclama Joseph.
Je me rendis à la salle de la bibliothèque et j’ouvris la trappe cachée dans le mur, derrière un tableau, où étaient conservés les derniers traités du Talmud, ceux que j’avais sauvés du désastre. Je les trouvai tous là, bien alignés. Je pris le traité Berakhot sur les bénédictions, je l’ouvris à la page 61b, et je le rapportai à la salle d’études pour le montrer à Joseph.
– C’est là, dit-il, que se trouve la clef, la réponse à la question, celle qui va délivrer notre maître ! Celle qui peut nous sauver la vie à tous. Je connais ce passage, c’est celui sur le martyre de Rabbi Aquiba, le plus grand de nos rabbins, celui dont il est dit que le prophète Moïse lui-même ne comprenait pas les enseignements !
Nous nous regardâmes. Dans la salle, régnait un silence recueilli. Tout le monde retenait son souffle. Je sentis mon cœur battre tellement fort que je crus qu’il allait sortir de ma poitrine.
Et il lut :
– « Il est écrit : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, toute ton âme et de tout ton pouvoir. Rabbi Éliézer demande : S’il est dit “de toute ton âme”, pourquoi est-il ajouté “de tout ton pouvoir” ? L’expression “de toute ton âme” s’adresse à celui qui accorde plus de prix à sa vie qu’à ses richesses, alors que “de tout ton pouvoir” est pour celui qui privilégie ses richesses plutôt que sa vie. Pour Rabbi Aquiba, “de toute ton âme” signifie : “même s’il te prend ton âme”. Ainsi, dit-on, quand il fut conduit au supplice, ce fut l’heure de réciter le “Chema”. Et tandis qu’on lui lacérait les chairs avec des brosses de fer, ses étudiants lui dirent : “Maître, c’est à ce point qu’il faut aimer la Torah ?! – Toute ma vie, répondit Aquiba, j’ai été troublé par le verset : de toute ton âme… Je le comprenais ainsi : “même s’Il te prend ton âme”, et je me demandais s’il me serait un jour donné de le mettre en pratique. Comment n’accomplirais-je pas aujourd’hui ce que j’appelais ainsi de mes vœux !” Lorsque Rabbi Aquiba expira, il dit la prière, “Écoute, Israël, l’Éternel est notre Dieu, l’Éternel est un”, et s’attarda sur la prononciation du mot Un. Et une voix se fit entendre du ciel : “Bienheureux Rabbi Aquiba, toi que l’âme a quitté sur ce mot : Un.” Mais les anges serviteurs s’étonnaient devant le Saint-Béni-soit-Il : Est-ce là la récompense qui convient à un tel amour de la Torah ? Celui-ci ne méritait-il pas de figurer parmi ceux dont il est dit : “Par Ta main, ô Éternel, sauve-moi de ces hommes, de ces gens esclaves du monde” ? »
– Est-ce que l’amour ultime de l’Éternel pour ses créatures exige qu’en retour on Lui donne sa vie, ou celle de son enfant, comme le fit Abraham avec Isaac, avant qu’un ange n’arrête son geste ? Est-ce que l’amour de la Torah mérite qu’on se sacrifie, comme l’a fait Samuel ? demanda Myriam.
– Quelque chose se dessine entre le bouc émissaire, la femme adultère, les rêves et le sacrifice de soi, murmura Joseph. Mais quoi ?
Nous étions tous absorbés dans nos réflexions, penchés sur le traité du Talmud, profondément concentrés au point de ne pas remarquer ni d’entendre ce qui se passait autour de nous, lorsque soudain je sentis une main sur mon épaule, et entendis une voix que je reconnus entre toutes.
– Nous ne vénérons pas nos martyrs, disait cette voix. Même notre maître Moïse qui est mort seul sur la montagne, personne n’a fait de lui un martyr ni un saint !
Myriam, Joseph et moi levâmes la tête d’un même élan, et nous le vîmes ! Comme dans une vision collective, fruit de notre imagination, un rêve !
– Considère notre maître Rachi, qui vit sous ses yeux les hommes, les femmes et les enfants choisir le suicide plutôt que la conversion, croyez-vous qu’il en dise un mot ? Ni lui ni ses disciples. Nous les tossafistes, en ces circonstances, nous préférons garder le silence.
» Pour ma part, je n’ai nulle hâte d’accéder au royaume des cieux, mon sort dans cette prison ne résulte pas d’un sacrifice mais d’une horrible injustice, d’un scandale, ainsi que le dit la phrase du Talmud dans le traité Yoma 85b : « Vis par la Torah mais ne meurs pas par elle ! »
» Même dans l’histoire de nos martyrs, nous voyons leur attachement à la vie et à son caractère sacré, et nous nous révoltons de leur mort ! Je reviens de l’enfer, mais je n’ai pas vu Dieu dans toute cette souffrance.
Oui il était là, devant nous, comme une apparition, et ses paroles étaient bonnes et vraies. En cet instant, je croyais voir un mort ressuscité par un miracle. Sire Vives était pâle, sa tunique maculée de sang et trouée laissait voir des plaies atroces, ses joues creuses et sa bouche desséchée montraient ce qu’il avait dû endurer. J’en eus le cœur retourné et je me mis à trembler. Myriam se précipita à ses pieds, qu’elle baigna de larmes.
– Yéhiel ! s’exclama-t-elle. Oh, mon Dieu ! Que t’ont-ils fait ? Si j’avais une arme, je les tuerais ! Je jure que je le ferais !
– Ne t’inquiète pas, Myriam, ma chère épouse, je suis là.
– Vous avez réussi à vous échapper, Maître ? demanda Joseph.
– Te souviens-tu de mon ami qui est un homme important à la Cour ? Il est intervenu en ma faveur. J’ai pu partir à la seule condition d’être présent à la disputation sur le Talmud. Le roi Louis et la reine Blanche voulaient que je me présente dignement devant eux. Pas ainsi…, ajouta-t-il en désignant sa tunique tachée de sang.
– Fuyons, Maître ! m’écriai-je. Profitons-en pour partir. Tout de suite. Je connais un endroit…
– Je ne peux pas, dit-il. Je dois me rendre à cette disputation. J’en ai fait le serment, et je dois le faire pour nous, pour vous, et pour le Talmud, que je dois défendre devant la Cour !
– Ne viens-tu pas de dire que nous ne devions pas risquer la mort pour la sanctification du Nom ? demanda Myriam. Que notre judaïsme se prononce toujours pour la vie, et non pour la souffrance ?
– Maître, dis-je, alors que l’émotion me coupait le souffle, Dieu soit loué ! Vous êtes là ! Vous êtes vivant !
Je pris sa main, la baisai, la trempai de mes larmes, tant j’étais heureux de le voir, plus heureux que je ne l’avais jamais été de ma vie.
– Et je ferai ce qui est en mon pouvoir, dit-il mystérieusement. Maintenant, donne-moi un peu à boire, et allons soigner mes plaies.
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