Le Maître du Talmud
Chapitre 24
Cela avait commencé par un bruit, celui d’une cavalcade. Ils étaient venus avec leurs chevaux. Ma famille et moi étions à la synagogue. Ils savaient que nous y allions le samedi matin. Ils avaient attendu ce moment-là où nous étions réunis. Nous fûmes saisis d’effroi. Ma mère me dit de m’enfuir, de courir aussi vite que je pourrais, elle prit mon visage dans ses mains et ce fut la dernière fois que je la vis. Ils tuèrent tout le monde, femmes, enfants, vieux et jeunes, mes parents et mes frères. Ils les passèrent au fil de leur épée, de leur épée sanglante, ivres de haine.
Pendant ce massacre, un homme, voyant un petit garçon s’enfuir et courir à en perdre le souffle, un enfant en pleurs, en proie à la terreur, le prit avec lui et l’emmena chez sa mère, une femme de très haute condition. La femme reçut l’enfant avec gentillesse et lui demanda s’il acceptait de devenir chrétien. Alors l’enfant accepta, de peur d’être tué. On le baptisa, puis on l’instruisit dans la religion chrétienne, on lui donna même un autre nom. Il vécut avec elle, dans son château. Lorsqu’il eut treize ans, on lui apprit le latin, on le confia à un maître d’armes pour faire de lui un chevalier, puis on le fit entrer dans un monastère. Là on lui enseigna le catéchisme, le curé fit son éducation, il se rendait à l’église et il croyait en Jésus, il était devenu catholique. Mais ses nuits étaient peuplées de cauchemars et de visions de ses parents et de ses frères.
Sa famille vint bien des fois le chercher mais ils ne voulaient pas le rendre, et lui-même ne désirait pas quitter sa nouvelle demeure. Il alla vivre dans une abbaye normande, l’Abbaye-aux-Hommes. Il épousa la foi chrétienne, il devint moine. Moine et chevalier ! Mais au fond de son cœur, se trouvait toujours ce que lui murmurait son père, lorsqu’il était petit : « N’oublie jamais que tu es Cohen, fils de Cohen. »
Le soir de la tonsure, après qu’il eut prononcé ses vœux, il fut pris d’une terrible angoisse. Il ne parvenait pas à dormir. Tout tournait autour de lui. En ce jour si solennel, qui aurait dû être celui de sa consécration, il était pris par des sentiments contradictoires. Il n’était pas heureux. Il se leva au milieu de la nuit et se mit à prier pour conserver la foi. Ce fut alors qu’il entendit les cloches, les cloches sonnaient pour indiquer l’heure de laudes. Et toute sa vie, elles retentiraient dans ses oreilles, jusqu’à le rendre fou. À moins qu’il ne fût déjà passé de l’autre côté du miroir… De miroir il n’en avait pas, mais il passa la main sur son crâne et il sentit le vide, lisse, juste à l’endroit où il posait sa kippa, lorsqu’il était enfant. Il se mit à trembler, à trembler de tout son corps, de toute son âme, de tout son cœur. Ce fut alors qu’il entendit à nouveau les paroles de son père : « N’oublie jamais que tu es Cohen. » Il n’était pas moine : il était prêtre.
Avant l’aube, il s’enfuit du monastère normand et personne ne le revit plus jamais dans ce village ni dans cette région.
Au petit matin, je me réveillai brusquement. Joseph dormait encore d’un sommeil profond. Même si je l’avais béni, je ne pouvais plus le voir, ni même lui parler. Je pris mes phylactères et je fis la prière.
Puis je descendis à la bibliothèque où je trouvai sire Vives, seul, plongé dans ses pensées. Le dos courbé, les rides creusées et le teint pâle, la petite boîte sur la tête et les lanières lacées autour du bras, lui aussi priait. Son corps se balançait doucement, de droite à gauche, de gauche à droite. Il priait, les yeux fermés, avec une grande concentration, dans la ferveur. Il priait, les mains sur les tempes, comme s’il se tenait la tête, comme s’il cherchait au fond de lui-même les ressources pour tenir debout. Il priait, perdu dans ses souvenirs, ses réflexions, ses spéculations. Une plainte s’éleva vers les cieux. C’était sa voix qui venait de loin. Tant d’événements étaient survenus en si peu de temps, qui remettaient en cause tout son être. Confronté à son ancien élève devenu son pire ennemi, il s’était remis en question dans ce qui lui tenait le plus à cœur : l’enseignement du Talmud. En cet instant, j’en étais sûr, il s’adressait à notre Seigneur. Et que Lui demandait-il, si ce n’était de nous sauver ? Et que pouvions-nous faire d’autre, dans notre désespoir, sinon s’en remettre à Lui ?
– Maître, dis-je, après qu’il eut terminé, qu’avez-vous décidé ?
– Tout d’abord, nous nous sommes réunis en tribunal rabbinique. J’y tenais.
– Pour quelle raison ?
– Pour statuer sur le mariage de Déborah Lévy et de Nicolas Donin. En tant que chef du Beth Din, ainsi que je le lui avais promis, j’ai réuni mes amis les rabbins afin de délibérer sur le problème de guett de Déborah.
– Et alors, Maître ? dis-je, le cœur battant. Un tribunal rabbinique ne peut donner le guett. Ni même forcer le mari à le faire.
– En effet, cependant il existe des réponses provenant de la Halakha.
– Lesquelles, Maître ?
– Il existe deux types de solutions : mettre cet homme au ban de la communauté, ce qui est déjà fait. Mais la situation est d’autant plus compliquée qu’il s’est converti et qu’il n’a que faire d’être rejeté. L’autre possibilité selon le Talmud, c’est de déclarer, après enquête, que ce mariage a été conclu sur une sorte d’erreur.
Il y eut un silence.
– Et donc ?
– Le tribunal ne peut pas donner le guett, c’est un fait, mais il peut statuer sur le mariage et prononcer son annulation. C’est la raison pour laquelle nous avons recherché des vices de forme dans la conduite de la cérémonie.
– Lesquels, Maître ?
– Tu sais, bien sûr, que les deux témoins du mariage doivent respecter le chabbat ?
– En effet.
– N’étais-tu pas un de ces deux témoins, Éliézer ?
– Oui, Maître. Que voulez-vous dire ?
– À cette époque, si je ne m’abuse, tu n’étais pas encore tout à fait revenu vers le judaïsme ?
– J’étais en chemin.
– Réponds-moi en toute sincérité. Étais-tu respectueux du chabbat ?
– Dans ma vie d’avant, je ne l’étais pas !
– Sois précis, c’est important.
– J’ai eu un temps d’adaptation avant de respecter tout à fait le chabbat. Cela ne m’était pas naturel. En particulier, j’avais si froid en hiver. Je l’avoue, j’ai manipulé le feu pendant un certain temps. Mais je ne le fais plus, Maître. C’est évident, non ?
– Et donc, en tant que témoin, tu n’es pas apte à accomplir ta mission, car tu n’as pas respecté le chabbath, conformément à ce qui est exigé. Disons que la discussion n’a pas été très longue. Nous étions tous d’accord. Ce mariage n’est pas valide. Pour de multiples raisons, sur lesquelles je ne peux revenir, car cela concerne la vie intime de Déborah. Mais en premier lieu, parce que tu en étais le témoin. Or les deux témoins doivent respecter le chabbat. Si ce n’est pas le cas, le mariage est nul.
– Nul ?
– Nul, non avenu.
– Déborah n’a donc pas été mariée ? dis-je avec stupéfaction.
– On peut considérer que non.
– Elle n’a pas été mariée, et cela, grâce à moi ? En particulier, grâce à ma faute ? Et c’est une solution halakhique ?
– Purement rabbinique. Talmudique, en tout cas. Décidée par les plus grands rabbins réunis en tribunal.
Mon maître était grand ! Grand en interprétation, en sentiment, et grand en intelligence !
– Et pour ce qui est de la question du Saint-Béni-soit-Il, ajouta mon maître, l’air pensif, je dois dire que le débat a été beaucoup plus rude, nous avons terminé au petit jour.
– Et votre conclusion ?
– Nous sommes tombés d’accord, à la fin.
– Mais enfin, sur quoi, Maître ?
– Nous pensons que nous ne devons pas nous en remettre au Saint-Béni-soit-Il.
– Oh, Maître !? Mais comment pouvez-vous dire une telle chose après avoir prié avec une telle intensité ?
– Éliézer, à toi je peux le dire. Nos arguments sont imparables.
– Quels arguments ?
– Nous avons conclu que nous devions agir et que tout était entre nos mains, pas entre celles du Seigneur !
Je le regardai, cette fois vraiment dérouté.
– En êtes-vous absolument sûr, Maître ? Mais pourquoi alors l’appeler notre Seigneur si nous ne pouvons pas nous en remettre à Lui ?
– Vois-tu, Éliézer, personne ne peut parler de Dieu. Quand tu dis : Dieu est juste ou bon, que dis-tu ? Que Dieu veut que nous soyons bons et justes. Penses-tu pouvoir connaître la bonté et la justice de Dieu telles qu’Il les ressent Lui-même ? Peux-tu communier avec Son essence, Sa nature ? Non, bien sûr. Tout ce qu’on dit de Dieu revient à l’énoncé d’attributs qui doivent prendre sens pour l’homme. C’est ce que nous faisons quand nous interprétons la Torah pour la rendre humaine.
– Alors, que reste-t-il de la relation de l’homme à Dieu, Maître, si nous ne pouvons pas nous en remettre à Lui ?
– Il reste l’au-delà, Éliézer. Il reste la transcendance. Dieu est irreprésentable, inconnaissable, inimaginable. Il est absent. Il est ailleurs, un ailleurs que nous ne connaissons pas, que nous ne pouvons mettre dans aucune catégorie, et lorsque nous parlons de Lui, il vaut mieux se taire. Le silence est le langage de Dieu. C’est la raison pour laquelle la musique est ce qui nous rend le plus proches de Lui. Parce que la musique n’a pas de mots.
– Le silence, répétai-je.
– Je m’appuie sur la tradition de nos maîtres et sur le Talmud, tout autant que sur l’œuvre de Philon d’Alexandrie, qui au Ier siècle de l’ère courante a défini ce que l’on appelle la théologie négative, pour affirmer que Dieu est indicible, inconnaissable et que, même en Le nommant « Dieu », nous sommes victimes du langage qui généralise. C’est la raison pour laquelle nous l’appelons « YHWH », ce nom imprononçable.
– Mais alors… Que fait-on ?
– Rassemble vite les derniers exemplaires des traités du Talmud et mets-les dans des sacs, que nous prendrons avec nous. Nous devons partir, Éliézer, et partir vite.
– Pourquoi, Maître, partir si vite ?
– Ne le sais-tu pas ? Il ne s’agissait pas d’un débat académique mais bien d’un procès, ou plutôt d’un simulacre de procès. Et sans doute l’affaire du meurtre rituel est-elle liée à celle qui nous préoccupe. Allons, ne perdons plus de temps. Nous devons sauver le Talmud ! Ceci est plus important que nos vies mêmes !
– Mais, Maître, si nous ne pouvons pas nous en remettre à Dieu, si Dieu est silence, et non parole, quel intérêt de sauver le Talmud et donc le judaïsme ?
– Voyons, Éliézer ! Que deviendrions-nous si nous perdions le Talmud ? Notre vie juive ne serait plus vivable. Comment cette déchéance pourrait-elle être compatible avec ce que nous sommes ? Après la destruction du Temple, celle du Talmud signerait notre mort. Un monde qui tourne sans Dieu, cela peut se concevoir, mais un juif qui n’étudie pas, c’est impossible !
– Bien, Maître.
– Nous partirons après chabbat. D’ici là, va vite chercher Déborah… Et prions pour que l’Inquisition ne vienne pas nous arrêter.
– Prier, mais prier qui, Maître ?
– Prier Dieu !
– Je ne comprends plus rien.
– Peu importe. Prépare-toi, n’en parle à personne, même pas à tes amis les plus proches, et préviens Déborah que nous allons l’emmener avec nous, elle et son enfant !
– Maître, une dernière chose.
– Je t’écoute, Éliézer.
– Je pensais qu’il ne fallait pas s’enfuir.
– Il y a un temps pour tout, Éliézer. Il y a un temps pour tout.
Mon maître venait de contredire tous les préceptes qu’il m’avait enseignés, il s’était même contredit lui-même dans la dernière discussion, mais je ne prenais pas cela comme un défaut ou un trouble, c’était au contraire une preuve supplémentaire de son intelligence de parvenir, en toutes circonstances, à ne rien considérer comme établi et sûr, mais d’avoir ce pouvoir de tout changer.
Un temps pour tout. Un temps pour naître et un temps pour mourir, un temps pour planter et un temps pour déraciner ce qui a été planté, un temps pour tuer et un temps pour guérir, un temps pour démolir et un temps pour construire, un temps pour pleurer et un temps pour rire, un temps pour se lamenter et un temps pour danser, un temps pour jeter des pierres et un temps pour en ramasser, un temps pour embrasser et un temps pour repousser les caresses. Un temps pour chercher et un temps pour perdre. Un temps pour conserver et un temps pour dissiper, un temps pour déchirer et un temps pour coudre, un temps pour se taire et un temps pour parler, un temps pour aimer et un temps pour haïr, un temps pour la guerre et un temps pour la paix… Un temps pour rester et un temps pour fuir ?
Le cœur déchiré, il avait compris qu’il n’y avait plus d’espoir pour nous dans notre pays. Contre Louis, nous ne pouvions plus rien. La disputation était un prétexte pour nous pourchasser et détruire tout ce que nous avions entrepris. Je le sentais triste, bouleversé, dévasté par cette décision, et je savais qu’il avait tout fait pour lutter jusqu’au bout, pour le Talmud et pour notre pays. Mais le décès de Samuel, puis celui de son ami Gauthier Cornu, tout comme la disputation, l’avaient mis face à l’évidence. Je savais aussi que s’il partait, c’était pour sauver le dernier exemplaire du Talmud en notre possession.
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