Le Maître du Talmud

Eliette Abécassis · Chapitre 25 sur 26

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Le Maître du Talmud

Chapitre 25

 

 

Je sortis de la maison d’études et me dirigeai vers le quartier des étudiants. En marchant dans les rues, je ressentis comme une fièvre. Plus que jamais, je désirais sauver Déborah. Je découvrais mille ressources de cœur, d’imagination, de dignité, et la volonté infaillible de la sortir de l’abîme. Une envie aussi de l’embrasser, de la tenir dans mes bras, de la consoler, de lui parler si elle voulait.

Augustin m’accueillit, égal à lui-même. J’eus du mal à affronter son regard. Je ne pensais plus qu’avec effroi à cette nuit où nous étions allés voir la pauvre Emeline et au mensonge de mon ami concernant ses emprunts à Samuel. Pourquoi m’avait-il caché qu’il était en rapport avec lui et qu’il lui devait de l’argent, même après sa mort ? Cette question me troublait et me faisait froid dans le dos.

Nous étions assis de part et d’autre de la table. Il me proposa à boire, mais je refusai et il se versa un verre de cervoise. Je ne disais rien. Je considérai son visage, longuement, en silence. Ses yeux chafouins, ses longs cheveux noirs, ses dents mal rangées. Soudain, je voyais tous ses défauts et je le trouvais laid. Il émanait de lui quelque chose de malsain, de pervers, de mauvais. Comment ne l’avais-je pas remarqué avant ? Il portait une casaque tachée de sang. Mais de quel sang ?

– J’ai eu des nouvelles, dit-il.

– De qui ?

– D’Emeline. Je l’ai revue, hier. Ton discours semble l’avoir bouleversée. Elle n’est pas loin de se convertir, mon vieux ! Elle m’a posé mille questions sur le judaïsme, le paradis, l’enfer… auxquelles j’étais bien en peine de répondre. Elle a décidé de changer de quartier et de chercher du travail en tant que servante. Bizarrement, on peut dire que tu as sauvé une âme.

– Au moins, il en ressortira quelque chose de bien.

– Mais qu’as-tu donc, mon frère ? dit-il. Tu as l’air de m’en vouloir.

– Je crois que nous avons mal agi, ce soir-là.

– Tu penses à quoi ?

– La questionner, lui faire avouer ce qu’elle ne voulait pas. Qui sait si elle a dit la vérité ? Elle était paniquée. D’en avoir été le témoin, j’ai l’impression d’avoir perdu ma pureté.

– Ta pureté ? s’esclaffa Augustin. Mais qui est pur ? Tu te croyais pur, peut-être ?

– J’essaye d’avoir un comportement digne.

– Tu parles ! Et Déborah ?

– Qu’est-ce que tu insinues ? lui dis-je en me levant, tremblant de rage.

– C’est vrai, pourtant.

– Tais-toi. Tu ne sais rien.

– J’ai compris…Tu me considères comme celui qui t’a perverti, alors que tout ce que je voulais, c’était t’aider à mener ton enquête !

– Vraiment ? Tu m’aidais ? Ou tu te rachetais une conscience ?

– Que veux-tu dire ? Et d’abord, c’est quoi être pur ? C’est se tenir à l’écart du mal ou y plonger pour y remédier ? Eh bien, c’est ce que j’essaye de faire, mon vieux. Même dans mon métier, et comme je le peux. Ce n’est pas toujours simple pour moi. Tu sais combien j’ai du mal à payer mes études et même à survivre.

Il y eut un silence. J’étais bouleversé par ses paroles. Mais était-il sincère ? Était-il en train de me mentir, mais pour quelle raison ? Était-il en train de m’avouer qu’il avait commis un crime par pauvreté, par nécessité ?

– Pourquoi tu m’aides depuis le départ ? dis-je enfin. Pourquoi tu t’intéresses à cette enquête ? Et pour quelle raison tu ne m’as jamais confié que tu avais emprunté de l’argent à Samuel ?

– Je t’ai dit que j’avais des problèmes d’argent. Je t’ai même demandé de me trouver un usurier. Tu n’avais pas l’air de vouloir…

– Je pensais que tu en avais déjà un.

– J’étais trop endetté pour aller voir Alaric. Non seulement il ne voulait plus me prêter, mais bien pire, il voulait ma peau !

– Je n’en connaissais pas ! Enfin, je croyais…

– Mes parents ont refusé de m’envoyer de l’argent… Je ne savais plus quoi faire. Je ne voulais pas arrêter mes études… C’est ça qui compte le plus pour moi… Tu peux le comprendre, non ?

– À quel prix ? Est-ce toi qui as indiqué aux étudiants où se trouvait notre maison d’études ? Est-ce toi qui leur as dit de tuer Samuel ? Pour te débarrasser de tes dettes ?

Je le considérai : lui aussi tremblait de rage. Que cachait-il ?

Il y eut un autre silence, pesant. Il me regardait, la gorge serrée.

– Ainsi tu doutes de moi, dit Augustin d’une voix étranglée, c’est ce qui me fait le plus de mal. Pourtant, tu sais très bien qu’il y a une taverne rue de la Tacherie, où vont les étudiants. Ils ont fait une descente chez vous après avoir trop bu, fanatisés par Eudes de Châteauroux, mais ce ne sont pas mes amis. Bon Dieu, Éliézer, qu’est-ce qui te prend ? Je ne te reconnais plus ! N’ai-je pas recueilli ta… fiancée, ne lui ai-je pas donné ma propre chambre et ne l’ai-je pas cachée et abritée, elle et son enfant ?

– Pourquoi tu as fait tout ça pour moi, si ce n’est pour te racheter !

– Tu ne le sais pas ? s’écria Augustin. Parce que tu es mon ami. Est-ce parce que j’aime les femmes, le vin et la vie, et que je ne crois en rien sinon en la science et la médecine, que je suis un être humain condamnable, un brigand et peut-être même un meurtrier ? Et toi, malgré tout ce que tu étudies, es-tu un esprit éclairé ? Je nous croyais unis à la vie, à la mort, mais je me suis trompé. Tu ne m’as jamais aimé, en fait. Ce sont les circonstances qui nous ont fait nous rencontrer. Mais tu as toujours été méfiant avec moi, alors que je t’ai tout donné.

– Comment peux-tu dire cela ? Je t’ai sauvé la vie, et même deux fois.

– Eh bien, là, tu viens de me la reprendre, dit Augustin, les larmes aux yeux, avant de se retirer.

 

Déborah apparut, son enfant dans les bras. Quelle émotion de la voir mère et femme. Peut-on aimer sans rien attendre ? Était-il possible d’aller encore plus loin dans l’amour ? L’amour absolument désintéressé est-il la fin ultime du fait d’aimer ? Je posai ma main sur mon visage, j’étais en sueur. Je lui dis simplement que je venais les chercher, elle et l’enfant.

Le bébé babillait, emmailloté, en suçant un bout de linge. Soudain, il se mit à pleurer en la regardant d’un air désespéré.

– Il a faim, dit-elle.

Elle s’assit sur une chaise, dégrafa son corsage et lui donna le sein. Le bébé se mit à téter avec force, et volonté, les yeux grands ouverts.

– Tout va bien ? demandai-je.

– Jacob va très bien, comme tu peux le voir. Je suis allée le chercher chez mes parents. Le seul problème, c’est qu’il tète tout le temps, ajouta-t-elle en souriant.

L’enfant ouvrit la bouche et tendit une main vers moi, comme s’il me reconnaissait. J’en fus tellement bouleversé que les larmes me montèrent aux yeux.

– Dieu soit loué, dis-je. Jacob…

Ses yeux étaient fixés sur les miens dans une confiance absolue. J’avais l’impression de voir une créature divine. Sire Vives avait raison : nous sommes tous les fils de Dieu. Mais adultes, nous l’oublions. Comment l’arracher au sein maternel, le laisser aux mains de l’Église ? Comment concevoir une vie loin des siens ?

– Les étudiants m’apportent de l’eau chaque matin et de quoi manger… Et toi, comment vas-tu ?

– Tout le monde est bien, Déborah.

– Sire Vives ? La disputation ?

– La disputation ne s’est pas bien passée.

– Je m’en doutais. Nicolas Donin ?

– Terrifiant de haine et de vengeance.

– Il est comme cela. Il a dû naître ainsi. Il en veut à la terre entière.

– Mais pourquoi s’acharner contre nous ?

– Tu dois penser que c’est à cause de l’excommunication, n’est-ce pas ?

– C’est ce que dit sire Vives.

– Je pense qu’il voulait déjà tout détruire, dès son arrivée à Paris. Il n’est passé par la maison d’études que pour mieux s’en convaincre. Sire Vives est tombé dans le piège.

– C’est la raison pour laquelle nous allons partir, Déborah.

– Comment faire, avec Jacob ?

– Je trouverai ce qu’il faut, dis-je. Et à son âge, il n’a besoin que de toi pour se nourrir. De toute façon, nous n’avons pas le choix. Nous sommes sous le feu de l’Inquisition.

– Si on me le prenait, dit-elle en embrassant son fils, les larmes aux yeux, j’en mourrais. Je suis prête à partir. Où tu iras, j’irai.

 

Le dernier chabbat à la maison d’études, nous avons dansé et chanté, mais le cœur n’y était pas. Après le repas, avec les chansons que nous aimions, les airs envoûtants qui nous procuraient malgré nous un bien-être passager, ce fut un moment à la fois triste et heureux, un brouillard planait sur tous et je n’avais plus confiance en personne.

J’avais emmené Déborah et Jacob chez ses parents. Nous étions partis très vite, sans dire au revoir, même pas à Augustin. Je me méfiais de tout, de tous. Je n’arrêtais pas de penser à Samuel et à sa face cachée. Samuel, si gentil, si gai, mon camarade, mon ami d’étude, était-il un usurier à ses heures perdues ? Je me souvins d’une parole qu’il m’avait dite, selon laquelle on pouvait faire de l’argent avec de l’argent, mais je n’y avais pas vraiment prêté attention. Maintenant, elle résonnait d’une manière étrange à mon oreille. Une idée terrible me traversa à nouveau l’esprit : et si Samuel avait été assassiné ?

Joseph, quant à lui, semblait emmuré dans le silence. Il m’observait avec méfiance. Que nous était-il arrivé ? Qu’allait-il advenir d’eux, mes amis, mes frères d’étude, lorsque nous serions partis ? Et comment les avertir de notre départ sans mettre notre vie en danger ? Mais aussi, comment ne pas leur dire ?

 

Le soir, dans la chambre, Joseph et moi eûmes une discussion étrange.

– J’ai le sentiment que quelque chose se prépare, dit Joseph. Tu as vu Myriam ? Elle est très énervée.

– Elle est tout le temps très énervée, dis-je.

Depuis qu’elle avait appris que nous partions, Myriam avait du mal à dissimuler son angoisse et son excitation devant les étudiants.

– Sire Vives aussi, insista Joseph. Tu dois savoir pourquoi, toi.

– Nous avons tous peur, dis-je. La disputation nous a confirmés dans ce que nous pensions : l’Église veut notre destruction. Le ou les comploteurs courent toujours. C’est sans doute quelqu’un qui désire notre mort à tous. Mais qui ?

– Ézéchiel est parti chez les karaïtes.

– Vas-tu le suivre ?

– Non. Je t’ai dit que non.

– Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ?

– Samuel est mort pour sauver le Talmud. Sire Vives et toi, vous avez risqué votre vie à plusieurs reprises. Je sais que le Livre est dangereux, qu’il rend fou, qu’il demande tout, qu’il prend tout, et je sais aussi pourquoi.

– Crois-tu vraiment que Samuel se soit mis en danger pour le Talmud ?

– Ne l’a-t-il pas sauvé ?

– C’est ce que je pensais, oui.

– Mais tu as changé d’avis ?

– Je pense que Samuel a été assassiné. Peut-être par la même personne que celle qui a comploté contre notre communauté.

– Qui ?

– Augustin est criblé de dettes. Samuel était son créancier, je ne le savais pas. Peut-être en avait-il d’autres dans notre communauté ? En nous détruisant, il annulait ses dettes…

– Augustin aurait organisé ce crime tout seul ? Tu n’es pas sérieux, voyons !

– Je ne sais plus que penser. Il est étrange, non ? Il apprend la médecine et l’anatomie. Il boit, il connaît des brigands de la cour des Miracles et des prostituées, et il manque d’argent. Il vit en toute impunité dans le quartier des étudiants, avec des gens qui se croient au-dessus des lois. Et Samuel… qui est devenu un usurier !

– Il lui a prêté de l’argent parce qu’il en avait besoin.

– Mais pourquoi faire du commerce avec de l’argent ?

– Pourquoi ? Il voulait quitter cet endroit et se marier. Avoir un métier, une maison et des enfants. L’usure, ce n’était qu’un moyen pour lui de partir d’ici. Augustin est infréquentable, mais je ne pense pas qu’il soit allé jusqu’à assassiner Samuel. En revanche, j’ai trouvé qui sème des références talmudiques depuis le début de l’enquête.

Joseph prit le traité Sotah, qui était posé sur son lit, et l’ouvrit à la page 2a où était glissé un parchemin sur lequel j’avais pris des notes. L’écriture était la même.

– C’est toi, Éliézer, n’est-ce pas… C’est toi qui écrivais ces notes dans les marges… Mais pourquoi ? pour qui ? Tu soupçonnes tout le monde mais toi, qui es-tu en réalité ?

 

Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Nous entendîmes un bruit et nous nous figeâmes. Pire qu’un bruit, un tremblement. Des chevaux, des sifflements, des cris. Je me raidis. Ce vacarme, je le connaissais.

Nous nous regardâmes, tout pâles, et nous habillâmes en toute hâte, avant de descendre prudemment. Nous trouvâmes sire Vives en discussion avec trois officiers du roi qui entouraient le prévôt Évrard de Valenciennes.

Celui-ci nous regarda de ses yeux globuleux et, agitant sa main baguée vers sire Vives, poursuivit une diatribe qu’il avait visiblement commencée :

– Au vu de la lettre que nous avons reçue, de sa disparition qui l’accable, du linge dans lequel était enveloppé l’enfant et sur lequel était une inscription juive, nous accusons Déborah Lévy d’avoir tué son fils, afin de le soustraire à son père, Nicolas Donin, et au baptême qu’il était en droit de recevoir. C’est la raison pour laquelle nous sommes venus l’arrêter et la soumettre à la question. Si elle avoue ses crimes, sa peine sera allégée, mais si elle persiste à nier son forfait, elle sera brûlée vive en place de Grève !

J’eus comme un vertige lorsque je compris ce que cela signifiait : c’était Déborah qu’ils venaient chercher et plus rien ne les en empêcherait.

– Nous savons qu’elle est ici, poursuivit-il. Si vous ne dites pas où elle se trouve, c’est tout le quartier qui sera arrêté, mis à la question et brûlé !

En regardant sire Vives, je compris que je ne devais pas dire un mot.

Joseph était à côté de moi, et je sentis l’angoisse le gagner.

– Peut-être pourrions-nous commencer par interroger les élèves ? dit Évrard de Valenciennes en se tournant vers nous. En particulier, celui que vous appelez Éliézer Cohen. Et qui n’est autre que Luc d’Apremont, parjure de la foi chrétienne !

– Déborah n’est pas la meurtrière de cet enfant ! m’écriai-je.

– Ce jeune homme dit la vérité, intervint sire Vives.

– Prouvez-le, demanda le prévôt.

– Nous ne trouvons pas la solution de l’énigme, tout simplement parce que nous n’avons pas défini les bons termes du problème.

– Et quels sont les bons termes, selon vous, sire Vives ?

– Nous nous demandons quel est le coupable. La question est-elle la bonne ?

– Que voulez-vous dire ?

– Voyons, dit mon maître, si c’était Déborah, quel serait le mobile du crime ?

– Nous l’avons dit : cette femme ne voulait pas que son fils soit baptisé. Cet enfant est le fils de Nicolas Donin. Il désirait le faire rentrer dans le chemin de Notre-Seigneur Jésus. C’est la raison pour laquelle elle a préféré commettre le plus abominable des crimes !

– Elle aurait certainement circoncis son enfant dans ce cas, et elle l’aurait caché, dit le maître. Mais pas tué ! Une mère juive peut-elle tuer son enfant comme les Ammonites pour servir le Moloch ?

– Mais peut-être ne pouvait-elle pas le circoncire ?

– Pourquoi pas ?

– Parce qu’il était trop petit, né avant terme, comme vous l’avez fait remarquer.

– Reprenons les choses au départ, poursuivit sire Vives. Un enfant est retrouvé mort dans notre quartier. Mort, cela peut vouloir dire plusieurs choses. Selon vous, il s’agit d’un assassinat, d’un meurtre commis par les juifs. Mais quels juifs ?

– Déborah, qui ne voulait pas que son enfant soit baptisé. Et nous le prouverons, ajouta Évrard de Valenciennes en tendant à nouveau le doigt vers mon maître.

– Mort, cela peut vouloir dire… mort de mort naturelle…

– Mais le corps a été violenté, je vous le rappelle ! Cet enfant a été égorgé.

– Oui, dit sire Vives. Mais est-il réellement mort de cette façon ?

– Ce sont des élucubrations, dit le prévôt.

– Non, dit sire Vives. Nous pensons que cet enfant était mort-né. Et que l’on a maquillé sa mort en meurtre. D’où le sang et les plaies.

– Pourquoi l’a-t-on retrouvé dans votre quartier ? Et comment prouver ce que vous dites ? demanda le prévôt. À mon tour de vous poser une question : qui a raison et qui a tort ? Quel moyen de le savoir, sinon par la question ?

– Et si la vérité était entre les deux ? dit sire Vives.

– Deux versions d’un même événement ?

– Sortons d’une interprétation unique qui nous empêche de voir la réalité. Il n’y a pas une seule cause mais plusieurs, pas une seule réalité mais plusieurs niveaux de réalité.

– Taisez-vous ! dit le prévôt. C’est votre Talmud qui est en train de vous tourner la tête ! Et de nous rendre à tous l’esprit confus.

– Le Talmud, Messire, est d’une grande rigueur de pensée, la plus grande qui soit, car la réalité est toujours complexe. Et la vérité, quoi qu’on en dise, n’est jamais une.

Il y eut un silence.

– Si je vous suis, reprit le prévôt, Déborah aurait trouvé ou pris un enfant mort-né. Et elle l’aurait posé là pour faire croire à un crime ?

– Oui.

– Poursuivez votre raisonnement.

– Vous avez raison de dire que Déborah ne voulait pas que son enfant soit baptisé. Pour éviter cela, elle a inventé un crime.

– Une mort naturelle déguisée en crime ?

– Oui.

– Comment le prouvez-vous ?

– Nous avons mené notre enquête de notre côté, Messire. Nous avons rencontré la personne qui à la cour des Miracles a vu cet enfant. Il nous a assuré avoir acheté et vendu un bébé la semaine dernière. Un bébé qu’une jeune femme n’a pas pu garder.

– Qui est cette femme ? demanda Évrard de Valenciennes.

– Nous ne pouvons pas révéler son nom.

– Ainsi, cette fille aurait vendu cet enfant mort-né à un brigand, qui l’a vendu à son tour à Déborah, pour qu’elle fasse croire que son enfant était mort ?

– Ainsi fait, dit sire Vives. C’est le point de vue inverse qu’il faut toujours envisager. Deux points de vue opposés éclairent chacun un aspect de la réalité. La vérité réside dans la mise en évidence des points de vue. Vous savez comment la méthode talmudique affine notre réflexion en éclairant les différentes modalités d’un même événement. Les décisions que nous prenons sont toujours partielles et partiales. Mais les voir sous deux angles nous rend plus intelligents et plus proches de la vérité. Il n’y a pas de criminel, Messire, parce qu’il n’y a pas de crime. Donc pas de question, pas de potence, pas de bûcher. Et nous pouvons le prouver.

– Comment ?

– L’enfant de Déborah est vivant ! En revanche, ajouta sire Vives, Gauthier Cornu a été assassiné, car il allait prendre notre défense, et vous étiez assis à ses côtés, en train de lui donner à boire, Messire.

– C’était pour lui venir en aide. Il ne se sentait pas bien.

– Je ne pense pas, Messire. Je crois que l’eau était empoisonnée.

– Mais pourquoi aurais-je accompli une telle action ?

– Vous l’avez fait sur la suggestion de quelqu’un que je soupçonne fortement. Il savait que Gauthier Cornu nous rendait visite. Il était le seul à pouvoir et à vouloir nous défendre. Son témoignage était capital, n’est-ce pas, car il a l’oreille de la reine Blanche. Et cela empêchait sans doute le roi de rendre justice, comme il aime à le faire. Alors il l’a fait éliminer. N’est-ce pas, Messire ?

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