Le Maître du Talmud

Eliette Abécassis · Chapitre 21 sur 26

Pages du PDF

Le Maître du Talmud

Chapitre 21

 

C’était la première fois que nous pénétrions dans le palais royal de la Cité. Le roi y habitait avec sa famille, dans la partie occidentale. Sans mes camarades et condisciples, seul, j’accompagnai sire Vives dans ce véritable château fort aux murs épais et aux cours carrées qui abritaient des jardins.

Nous passâmes l’entrée, qui s’ouvrait sur d’immenses escaliers donnant sur une cour encadrée par des tours angulaires dans laquelle avaient lieu des travaux. Louis était en train d’y faire ériger une chapelle, lieu de sa dévotion, non loin du logis royal et du bâtiment réservé aux affaires du royaume, que l’on appelait déjà « la Sainte-Chapelle ». Il construisait un temple pour parfaire son image de juste, de pieux et de saint, son image christique. Le bon roi Louis ! Il se souciait de sa réputation et laisserait probablement une empreinte positive dans l’Histoire. Peut-être même serait-il le roi le plus aimé, le plus apprécié, le plus vénéré, un saint – alors qu’il faisait partie des pires sires de notre pays. La sainteté pour Louis, qui nous traduisait en procès, qui confisquait les livres et les biens, qui faisait brûler les cathares par milliers et laissait les cadavres mutilés pourrir sur les places de la cité, mais qui professait la justice sous son chêne !

Au milieu du palais, se trouvaient une esplanade plantée d’arbres, où devait se dérouler la disputation et où nous attendait la Cour. Une centaine de personnes étaient assises face à une grande table de bois derrière laquelle se trouvaient la reine mère, Blanche de Castille, et les trois théologiens auxquels nos rabbins devaient se confronter.

Nous nous avançâmes et prîmes place en face de l’assemblée des chrétiens. Moïse de Coucy, Judah Ben David de Melun, sire Morel de Falaise, les trois plus éminents rabbins de nos régions, étaient là pour représenter notre peuple. Moïse de Coucy, vénérable maître à la barbe et aux cheveux gris, vêtu d’un long manteau noir et d’un couvre-chef, était le plus proche du roi Louis par l’esprit. Il était parti pour un long voyage en terre de Provence et en Espagne afin de faire des sermons au peuple dont le judaïsme se perdait, et de raviver leur foi. Il avait incité les communautés juives d’Espagne à faire repentance, comme un moine prêcheur en mission, avant la venue du Messie, qu’il croyait imminente, tant les temps étaient durs pour les juifs. Il avait aussi écrit un livre qui avait fait date, une codification de la Loi en deux parties, les commandements négatifs et les commandements positifs.

Judah Ben David, le fils de David de Melun, qui dirigeait une école talmudique très importante, était le plus jeune mais son père était un éminent tossafiste. Sire Morel de Falaise, vêtu d’une robe de tissu épais ornementée de bandeaux dorés, était le plus fortuné de tous. Il vivait de ses domaines et des crédits qu’il accordait, mais il vouait sa vie à l’enseignement et à l’étude. Tous les trois avec mon maître, formaient un cercle de rabbins éminents qui résolvaient les contradictions, discutaient des points les plus complexes de la Loi et de la vie en général, avec une liberté de pensée et une intelligence sans limite. C’était à eux qu’incombait la lourde charge de défendre le judaïsme et l’avenir de notre peuple. Fallait-il rendre grâce à Louis de les avoir choisis, ou était-ce une perversion extrême que de chercher à décapiter notre communauté en s’en prenant à sa tête pensante ?

 

En face d’eux, il était là. Nicolas Donin, le regard sombre, haineux, froid. Vêtu d’une robe de bure, il arborait la tonsure des moines, il était rasé et son visage avait la pâleur des jours de contrition, ou peut-être des heures à ruminer sa vengeance. Un léger sourire se dessina sur ses lèvres. Il avait réussi à faire convoquer les plus grands de nos rabbins, et il allait les affronter dans ce combat inégal où il faudrait répondre de ses accusations, dans la terreur d’un jugement dont on redoutait de connaître l’issue. Il était aidé d’Eudes de Châteauroux, de Guillaume d’Auvergne et de Gauthier Cornu, l’archevêque de Sens. Le prévôt de Paris, Évrard de Valenciennes, siégeait à côté de ce dernier.

Si nous les talmudistes, nous avions cru au diable, j’aurais dit qu’il était là, en la personne de Nicolas Donin, devant nous, dans sa dualité, qui prenait l’apparence du Bien pour faire advenir son noir dessein, la fin de l’humanité. D’où lui venait cette haine, qui lui avait fait écrire cette lettre au pape et gravir tous les échelons, jusqu’à atteindre le roi et la reine, afin de nous supprimer ? Une blessure d’orgueil, certainement. Je regardai sire Vives, qui considérait son ancien élève avec tristesse, commisération et remords, plus qu’avec colère. Pour la première fois, une sorte d’incompréhension se lisait sur son visage. L’incompréhension devant le Mal. Celui qui surprend toujours, et que l’on ne pourra jamais comprendre ni réduire. Le Bien est prévisible : on peut l’appréhender et le connaître. Mais le Mal est un défi à l’intelligence. Devant le Mal, tout le monde est bête. Il n’y a pas d’intelligence du Mal. On ne peut que dire : je ne comprends pas. Je ne comprends pas comment cela est possible.

La reine mère, Blanche de Castille, siégeait sur un trône au milieu des juges. Vêtue d’une robe rouge et blanc, la tête couverte d’un voile et de la couronne royale, le visage altier, les yeux sombres, elle affichait des signes de fatigue dus à l’âge et aux douze enfants, dont des jumeaux, qu’elle avait portés.

Le héraut annonça l’arrivée du roi, et tout le monde se leva pour l’accueillir et se prosterner devant lui. C’était la première fois que je voyais Louis en personne, le terrible bon roi, le Christ haineux, l’homme qui avait juré notre perte mais qui ne voulait pas se salir les mains. Sans coiffe, les cheveux blonds, les traits fins, l’air effacé, un peu malingre et la bouche pincée, il affichait un air d’humilité, simplement vêtu d’une cotte de camelot, d’un surcot de tire-laine sans manches et d’un manteau de taffetas noir. Il prit place aux côtés de sa mère et fit signe que l’on pouvait procéder.

– Nous voici réunis ici par la grâce du pape et de Nicolas Donin, afin de statuer sur le livre des juifs appelé le Talmud, dit-il. Il semblerait que cet ouvrage contienne des passages blasphématoires et hérétiques qui sont dirigés contre Notre-Seigneur et menacent notre royauté ! Pour la première fois, avec le pape et les autorités chrétiennes, nous pensons qu’il est important de surveiller l’étude et l’écriture du livre le plus important pour les juifs. Cette écriture a lieu en terre de France, terre chrétienne, par ceux que l’on appelle les « tossafistes », et nous ne pouvons tolérer que ce livre contienne des pensées qui nuisent à la parole de Notre-Seigneur. C’est pourquoi nous avons décidé de disputer avec les maîtres tossafistes, ici même, dans notre royaume, afin de décider si nous devons nous saisir du Talmud et le brûler.

» Par esprit de justice et de considération pour chacun, et parce qu’il nous faut examiner le cas du Talmud avant de procéder à sa destruction, nous ne voulons pas le condamner sans avoir jugé. Par conséquent, nous avons réuni ici les plus grands théologiens chrétiens et juifs afin de décider du sort de ce livre. Guillaume d’Auvergne, c’est à vous d’ouvrir le débat afin d’énoncer vos griefs contre le Talmud.

L’évêque de Paris s’avança pour prendre la parole. Vêtu d’un long manteau bleu qui recouvrait sa tunique écarlate, il avait un visage rond, une bouche charnue et des cheveux bruns et raides sous sa tiare.

Dans son traité De l’univers, le célèbre théologien affirmait que l’erreur ne se combat plus par la parole, mais par le glaive. C’était un appel à la guerre, à la croisade, à l’intérieur même du royaume. Guillaume d’Auvergne se disait influencé par Avicenne et par saint Augustin, ainsi que par Aristote. Fasciné par la magie, dans De legibus, il affirmait que le sacrement était une façon de lutter contre le diable en faisant un pacte avec le Christ. Chanoine de Notre-Dame de Paris, puis professeur de théologie, il avait tenu à créer le couvent des Filles-Dieu « pour recueillir les pécheresses qui, pendant toute leur vie, abusent de leur corps et à la fin sont en mendicité », un combat qui tenait à cœur à Louis, qui désirait purifier le royaume et en éradiquer la prostitution.

C’était lui qui l’avait fait sacrer évêque de Paris. Mais il restait avant tout un théologien très savant, dans le sillage des philosophes : il avait élaboré sa doctrine qui était une synthèse entre le christianisme et l’aristotélisme.

Armé de son sceptre, le théologien expliqua que le Talmud semblait avoir pris la place de la Bible dans l’esprit des rabbins. Or la Bible elle-même n’avait-elle pas interdit de dévier de la parole divine ? Ne lisait-on pas dans l’Ancien Testament qu’il ne fallait rien y ajouter ni en retrancher ? La Loi orale des rabbins contredisait l’enseignement de l’Ancien Testament et en éloignait ainsi les juifs. Il cita le fameux théologien Pierre le Vénérable, spécialiste des religions, selon lequel le Talmud contiendrait une doctrine secrète et mystérieuse qui s’inscrivait en faux contre la théologie chrétienne. C’était pourquoi le livre des juifs était dangereux : il était, selon lui, la raison profonde pour laquelle ceux-ci s’obstinaient et refusaient de se convertir à la parole divine.

– Le Talmud, que les juifs préfèrent aux livres prophétiques et aux enseignement sacrés, est la raison pour laquelle ces hérétiques ne cessent de nous attaquer avec leurs blasphèmes à l’égard de Dieu et à l’égard du Christ, conclut-il. Ils ont falsifié le jugement de Dieu, jusqu’à le remettre en question et le maudire ! Ils insultent le Christ et se moquent de Marie, mère de Dieu.

 » Les juifs ont commis un crime, ils ont condamné et ont tué le Messie, le vrai Dieu et le véritable Homme, péché impardonnable qui dépasse le cadre de l’idolâtrie et tous les autres péchés qu’ils continuent de commettre dans leur obstination invétérée. Ils ont tué le Christ, et ils continuent de signer leur crime à travers leurs écrits.

Puis Guillaume d’Auvergne laissa la place à Eudes de Châteauroux, qui était vêtu de façon plus modeste et plus austère que son prédécesseur, avec une tunique à larges pans que recouvrait une pèlerine fermée par une corde. Sa tête sévère aux traits émaciés, au nez long et aux yeux enfoncés était couverte d’une coiffe.

– Le Talmud, commença-t-il en montrant un manuscrit, le voici. Voici la créature monstrueuse qu’il nous faut détruire… Mais je ne sais comment m’y prendre.

» Comment faire, au juste ? Si je commençais à répondre à cette folie comme à d’autres, je paraîtrais fou. Le Talmud leur apprend la rhétorique et l’art du questionnement, qui consiste également à répondre à une question par une question, et ceci sans fin, c’est la raison pour laquelle il est dangereux. Voyez, partout en France, ils créent des écoles et obligent les enfants à étudier dès le plus jeune âge, ils forment des maîtres, des rabbins qui ont tout pouvoir sur leur communauté et qui leur apprennent la haine de Notre-Seigneur. Il n’est qu’un moyen d’éradiquer cette peste. Brûlons leur livre : sans nul doute, nous mettrons fin à leurs écoles et nous finirons par les convertir à notre foi ! C’est grâce à ces écrits qu’ils continuent d’exister. Il suffit donc de les brûler pour les voir s’effacer de l’Histoire ou se convertir à notre religion.

La reine Blanche de Castille remercia Eudes de Châteauroux et demanda à Gauthier Cornu, l’archevêque de Sens, s’il désirait s’exprimer. Celui-ci avait ouvert l’agrafe de sa chape au tissu lourd et brodé, comme s’il avait du mal à respirer. Le visage blafard, presque blanc, les yeux cernés, il semblait être au bord du malaise. Il se leva péniblement, jeta un regard vers nous et annonça d’une voix faible qu’il se sentait souffrant et qu’il préférait laisser la parole à Nicolas Donin. Mon maître le considéra, et je vis qu’il paraissait surpris et inquiet.

Alors Nicolas Donin s’avança. C’était son heure, son moment de gloire et de terreur. Le traître tourna son regard vers nous et nous considéra avec arrogance, dans l’assurance de sa supériorité. Le crâne tondu et en soutane, il était méconnaissable. J’avais du mal à croire que c’était le même homme, avec sa kippa et sa barbe, qui étudiait le Talmud avec sire Vives et le questionnait, le soir, avant de rejoindre les karaïtes – comme Joseph, pensai-je à nouveau avec effroi. De quel bord est-il, en réalité ? Quel est son rôle dans cette machination, et comment lui faire avouer, alors que l’aveu est interdit par notre Loi ?

– Le Talmud est le livre du diable, commença Nicolas Donin. Heureusement, étant cher et rare, il n’en existe que quelques milliers d’exemplaires. Il suffit de les prendre aux juifs et de les brûler pour éradiquer le mal qui est en train de se répandre parmi nous.

» Je l’atteste devant vous, les juifs endoctrinent leurs enfants et les éduquent dans cet esprit talmudique qui les rend inaptes à reconnaître et à admettre l’interprétation évangélique des textes. Comme l’ont montré mes prédécesseurs, le Talmud est l’obstacle majeur à la conversion des juifs. Il parle de sujets tels que les rêves en préconisant leur interprétation, alors que les docteurs de la foi chrétienne l’ont interdite. Inspirés par le diable, les rêves sont à rejeter absolument ! S’ils vous ont annoncé quelque chose, même si cela arrive, ne croyez pas en eux.

» Pour ce qui est du péché de chair, le Talmud, loin de le condamner, l’encourage ! De nombreux passages décrivent en détail comment il convient pour un homme de donner du plaisir à sa femme, alors que Paul nous dit : « Il est bon pour un homme de s’abstenir de la femme mais à cause de la fornication, que chaque homme ait une femme et chaque femme un mari, car mieux vaut se marier que brûler. »

 » Pour ma part, ajouta-t-il, voilà que j’ai été exclu de leur communauté, car j’ai eu l’audace de remettre en cause les histoires et les fables du Talmud dont je dénonçais l’hérésie. C’est ainsi qu’ils éloignent d’eux ceux qui contestent l’autorité du Talmud : il est leur livre sacré et personne ne doit le remettre en cause ! C’est le monde juif tout entier qui est diaboliquement attiré par le péché de chair et de blasphème ! Même les juifs de l’Europe du Nord se sont fermés à la Bible, séduits par les fables talmudiques qu’ils suivent pour se vautrer dans la luxure et la débauche. Et après eux, ce seront les chrétiens ! Ces rabbins, qui se font appeler les tossafistes, sont de dangereux hérétiques qui agissent en secret contre l’Église, contre notre bien-aimé roi et contre leur propre foi !

– Nicolas Donin, intervint la reine mère, veuillez préciser à présent vos griefs contre le Talmud, afin de commencer le débat et d’entendre vos contradicteurs. Outre les rêves, et le péché originel, que trouve-t-on de si dangereux dans ce livre ?

– Ma reine, le premier chef d’accusation contre le Talmud est son antichristianisme. Pour attester mes dires, je prendrai un exemple précis : on y trouve écrit qu’il est permis de tuer un chrétien. Le deuxième grief est que le Talmud est rempli de stupidités et d’obscénités. Que dire de tous les passages idiots ou indécents, comme celui où Adam copule avec les animaux avant de rencontrer Ève, ou celui où Cham castre son père, Noah ?

» Il me faut aussi évoquer les odieux anthropomorphismes indignes de figurer dans un texte saint et qui font de ce livre un panégyrique de la perversité humaine et sensuelle !

– Messieurs les rabbins, interrompit la reine, à vous de prendre la parole afin de réfuter les accusations graves qui pèsent sur vous. Est-ce vrai que le Talmud contient des histoires obscènes ?

– Pour ce qui est des histoires, dit sire Vives, il est important de différencier la Aggadah, les homélies, et la Halakha, la Loi. Les parties de la Aggadah n’ont pas la même importance que celles concernant la Halakha. La Aggadah ressemble davantage à un jeu symbolique de l’esprit. Les récits qu’elle rapporte ne doivent pas être pris au pied de la lettre. Jésus lui-même ne s’en est-il pas inspiré pour élaborer les paraboles qui illustraient son enseignement ? Est-il normal, est-il juste, de comprendre les paraboles de Jésus d’une façon symbolique et non celles du Talmud ? Quant au sujet de la contestation du christianisme, il faut dire tout simplement que le Talmud n’en parle pas.

– Faux, s’écria Nicolas Donin, le Talmud blasphème depuis plusieurs centaines d’années et se moque même des enseignements évangéliques !

Sire Vives se tourna vers la reine.

– Votre Majesté, je vous en prie. Le Talmud est très ancien et personne ne s’en est jamais plaint. Je pourrais aussi, dans le respect que je vous dois, vous rappeler les critiques acerbes contre les juifs que nous lisons dans les Évangiles, et en particulier contre les pharisiens. Vous savez que le père de l’Église Jérôme a lu le Talmud sans y trouver rien à redire. D’ailleurs, on l’appelle de ce nom, Talmud, qui signifie « enseignement », à cause du commandement du Deutéronome où il est dit : « Vous l’enseignerez à vos enfants. »

– Ainsi que sire Vives l’explique, intervint sire Morel de Falaise, il ne s’agit pas seulement d’instruire par la réflexion, mais d’éduquer en faisant appel à l’imagination. Dans certains passages, il est des choses extraordinaires, difficiles à croire pour les sceptiques, les hérétiques ou les schismatiques. Mais aucune décision pratique n’en dépend. Si ces textes du Talmud paraissent sortis de l’imagination, je vous rappelle qu’on en trouve des similaires dans l’Écriture sainte elle-même et dans les Évangiles, ou même dans ce que vous nommez « les merveilles », qui sont des récits de miracles inspirés parfois de nos fables sacrées. Il y a par exemple celui qui raconte que la femme de Loth s’est transformée en un pilier de sel parce qu’elle s’est retournée sur son passé, celui où l’ânesse de Balaam s’est mise soudain à parler, celui encore d’Elisha, le disciple du prophète Élie qui ressuscite les morts, tout comme l’Évangile rapporte l’histoire incroyable de la résurrection de Lazare et les guérisons miraculeuses.

» D’autre part, sans le Talmud, nous ne serions pas capables de comprendre des passages de la Bible qui paraissent en contradiction avec d’autres. Par exemple, un texte de l’Exode ne dit-il pas que Dieu sanctionne « les péchés des pères sur les enfants », alors qu’un autre texte du Deutéronome stipule que « les enfants ne seront pas mis à mort à cause de leurs pères » ? De même, un passage annonce : « Dieu est descendu sur le mont Sinaï », et un autre, « du haut des cieux je parle avec vous ». On dit aussi : « Aucun Ammonite ou Moabite ne peut pénétrer dans la congrégation divine. » Et pourtant, il est écrit que David descendait d’une Moabite, Ruth. Comment comprendre ces messages contradictoires ?

 » Ce genre de difficultés sans fin, le Talmud parvient à les résoudre. Et s’il y a une différence d’opinion au sujet du sens donné au texte et de la loi conséquente, le Talmud propose qu’on tranche la question par la décision de la majorité. Ou encore, en ce qui concerne les commandements du respect du chabbat, la Bible en fait état brièvement, alors que le Talmud pousse très loin la réflexion jusqu’à définir exactement les concepts de travail et de loisir dans leurs moindres détails.

– Le Talmud, demanda la reine Blanche, a-t-il donc toute autorité pour décider de la Loi ?

– Il en décide, ma reine, répondit Judah Ben David de Melun, et il en dispute. Il est difficile, voire impossible, de comprendre l’Écriture sans étudier le Talmud. Celui qui tenterait de le faire serait comme un homme à qui on aurait donné les clefs intérieures des chambres d’une maison sans les clefs extérieures, celles qui lui permettraient d’y entrer.

– Sire Vives, dit la reine, pourquoi ne répondez-vous pas à la question concernant les nombreuses absurdités que semble contenir le Talmud ?

– Avant qu’il ne procède, dit Nicolas Donin, j’aimerais citer le passage suivant : la Torah interdit à un homme de « sacrifier l’un de ses enfants au dieu Moloch », s’il le faisait, il serait justiciable. Cependant, le Talmud conclut que si quelqu’un sacrifiait tous ses enfants au Moloch, il ne serait pas justiciable. Qui peut admettre cette absurdité ? Comment comprendre que quelqu’un qui a tué un de ses enfants est susceptible d’être puni, mais que celui qui a occis tous ses enfants serait libre ? Quelle est cette justice, Messire ?

 

Il y eut un silence. Que voulait suggérer Nicolas Donin ? Que les juifs justifiaient le sacrifice humain, en particulier celui des enfants, puisque ce mal n’était pas puni selon le Talmud ? Ou peut-être était-ce une allusion à Déborah ?

– Le Talmud encouragerait-il de tuer les enfants ? poursuivit Nicolas Donin, confirmant ce que je pensais.

– Répondez, sire Vives, demanda la reine.

– Votre Majesté, dit-il, qui est le plus grand pécheur, celui qui tue un homme ou celui qui en tue deux ?

– Celui qui en tue deux, répondit-elle. Et le plus de gens on tue, le plus grand fauteur on est.

– Vous avez raison, Majesté, la Torah prescrit quatre sortes de punitions, et quiconque doit être châtié par l’une d’elles doit confesser ses fautes avant son exécution. Le Moloch était le nom d’une divinité du peuple ammonite. Il est représenté par une statue d’homme à tête de taureau. On lui sacrifiait par le feu des victimes humaines et surtout des nouveau-nés. Mais écoutez, je vous prie, ce que dit Bible à ce sujet : « Ne livre aucun de tes enfants en offrande au Moloch, pour ne pas profaner le nom de Dieu. »

– Alors, pourquoi ne pas punir celui qui le fait ?

– Un rabbin du Talmud proposa l’interprétation suivante : Il y a des fautes impardonnables qui ne relèvent plus de la justice humaine. Punir celui qui sacrifie toute sa progéniture par le feu ne suffit pas à l’acquitter comme de toute autre faute pardonnable. Personne ne peut l’en libérer. Sa culpabilité est éternelle. Elle relève de Dieu, pas des hommes. Un autre rabbin pense qu’un juif qui sacrifie son fils au Moloch doit être jugé et condamné par son peuple. Celui qui sacrifie toute sa progéniture au Moloch ne peut être jugé par un tribunal juif. Il est païen et c’est le tribunal de son peuple qui le condamnera. De plus, selon le Talmud, les conditions réunies pour qu’un homme soit exécuté par un tribunal sont tellement improbables qu’aucun homme n’a jamais été frappé de sentence mortelle par le Sanhédrin.

– Pas d’exécution capitale ? demanda la reine. Même pour les criminels ? Et qu’en est-il de ceux qui tuent les enfants ?

– En pratique, non, dit sire Vives. Jamais. Pourquoi infliger à l’autre ce qu’on lui reproche de faire ?

Il y eut un silence. Le roi jeta un regard à la reine mère, qui opina de la tête.

– Comment exercer la justice sans infliger la peine de mort ? demanda-t-elle.

– Ma reine, répondit sire Vives, pardonnez-moi, je vous prie. Comment exercer la justice en infligeant la peine de mort ? Nous parlons ici de justice, pas de vengeance.

– Une religion qui ne punit pas les criminels est une religion satanique, fit observer Guillaume d’Auvergne.

– Bien entendu, il faut punir les criminels, nous disons bien : « Œil pour œil, dent pour dent », et nous poursuivons, plus que tout au monde, la justice. Mais pas par la peine capitale, ni par la torture, qui contredisent la loi « Tu ne tueras point ». C’est pourquoi ce ne sont pas les juifs qui ont tué Jésus : le tribunal n’avait pas le droit d’infliger la peine de mort. Même dans le cas où un homme avoue son crime. En effet, une loi du Talmud précise qu’un aveu spontané ne peut être retenu contre celui qui le fait.

– Donc, dit la reine, si quelqu’un avoue un crime, on ne le croira pas ?

– On le relâchera, c’est la façon la plus efficace de lutter contre les aveux extorqués par la menace ou la torture. Je crois, ajouta sire Vives, qu’il y a beaucoup trop de gens martyrisés, brûlés et tués sur nos places. Messire, ma reine, il n’y a qu’un moyen d’arrêter la torture, c’est de ne pas accepter les confessions spontanées ni les aveux.

Cette réponse parut étonner la reine, qui ne répondit pas.

– Ma reine, je vous en conjure, ne vous laissez pas séduire par ce tour de rhétorique, dit Nicolas Donin. Le Talmud, qui professe apparemment tant de morale, contient nombre de blasphèmes contre Notre-Seigneur Jésus. Par exemple, il dit que Notre-Seigneur est un sorcier et qu’il mérite l’enfer !

– Nicolas Donin, répliqua sire Vives, depuis que tu t’es séparé de nous, tu as cherché à nous piéger, mais tu ne dis pas la vérité et tu persévères dans cette voie du mensonge et de la calomnie.

– C’est vous qui calomniez Notre-Seigneur. Comment justifiez-vous ce qui est écrit à son sujet ?

– De nombreuses personnes étaient prénommées Jésus à cette époque, même des révolutionnaires recherchés par les Romains, comme Jésus Barabbas. Le nom mentionné par le Talmud était celui d’une autre personne, qui portait ce prénom très courant. Celui-ci s’est moqué de l’enseignement des sages et de leurs interprétations. On peut l’affirmer sans erreur, car il n’est pas appelé « Jésus de Nazareth », mais simplement « Jésus ».

– Pourtant, répondit Nicolas Donin, le Talmud contient bien des références à Jésus sous le nom de Ben Stada, ou encore de Ben Pandera. Jésus y est décrit comme un disciple de Joshua ben Perahia ; il aurait sombré dans l’idolâtrie après avoir été rejeté par son professeur… Cela vient précisément du traité Sanhédrin 107b. Nous l’avons étudié ensemble, sire Vives, l’auriez-vous oublié ? ajouta-t-il avec un sourire sinistre.

– Ces textes, dit sire Vives, ne se réfèrent pas à Jésus de Nazareth, mais à un autre Jésus puisqu’il s’agit de Joshua ben Perahia qui a vécu cent trente ans avant Jésus de Nazareth.

– Comment croire à ces balivernes ? s’insurgea Nicolas Donin. Ma reine, ce juif est en train de vous mentir afin de perturber votre jugement !

– Votre Majesté, dit sire Vives en se tournant vers le roi, tous les Louis sont-ils des rois de France ?

Il y eut un silence. La réponse de sire Vives à la question avait surpris.

– Je répète que Jésus était un prénom courant à l’époque, poursuivit sire Vives, et les références à Jésus dans le Talmud sont en contradiction avec l’Histoire et la chronologie de votre Seigneur.

– En vérité, ajouta Moïse de Coucy, comme sire Vives vient de le dire, le Talmud fait référence à Jésus le fils de Joshua ben Perahia, qui est né avant le Jésus chrétien, sous le règne d’Alexandre Jannée. Et aussi à Jésus Ben Stada, ou Ben Pandera, qui a vécu longtemps avant Jésus, du temps de Pappus ben Judah, vers 130 avant l’ère courante. Le Talmud ignore le christianisme à l’exception de deux ou trois occurrences, alors que la patristique chrétienne parle beaucoup des juifs en les méprisant et en les condamnant comme dans les Évangiles.

– Très bien, dit Donin, je ne suis pas étonné de tant de mauvaise foi, et j’avais bien prévu ma réponse, poursuivit-il en montrant un manuscrit, qu’il ouvrit devant tous. Voici un traité du Talmud. Je vais lire un passage tiré de Sanhédrin 43a, qui donne bien le nom de Jésus de Nazareth. Mes amis, ajouta-t-il à l’adresse des théologiens, hommes de foi, veuillez m’accorder toute votre attention pour comprendre comment ce peuple, qui vit parmi vous, méprise notre Dieu. Le Talmud dit : « Quand Jésus a été lapidé, un héraut est venu pendant quarante jours, qui criait : “Jésus de Nazareth est lapidé parce qu’il a pratiqué la sorcellerie, qu’il commet l’idolâtrie, et il a perverti ceux d’Israël.” Quiconque qui sait quelque chose à ce sujet et pourrait le défendre, laissez-le venir et parler en sa faveur ! »

Il y eut soudain une vague de murmures dans l’assistance. Tous se regardèrent avec effroi. La reine Blanche fronça les sourcils et considéra le roi.

– Poursuivez, dit-elle.

– Voici un autre passage dans lequel Jésus et Marie sont l’objet de blasphèmes : il vient du traité babylonien, Sanhédrin 67a. Ce texte dit qu’un homme appelé Ben Stada, également connu sous le nom de Ben Pandera, a été pendu à Lydda la veille de Pessah. Le nom de sa mère était Myriam, « la coiffeuse ». Le nom de son père était Pappus ben Judah, et le nom de son amoureux, Pandera. Marie est qualifiée de femme adultère par le Talmud !

À nouveau, il y eut des cris d’indignation.

– Comment croire qu’ils sont témoins, alors qu’ils se fourvoient et propagent des insultes à notre égard, dit Guillaume d’Auvergne. Espérons que Celui qui a dispersé Israël à travers le monde entier à cause du péché commis contre le Christ va les rassembler dans l’Église pour les convertir à sa foi. Il va les mener dans les pâturages de l’éternel bonheur, celui qui vit à jamais à travers le Christ !

 » Prenez exemple sur certains d’entre eux, ajouta-t-il en se tournant vers Nicolas Donin, qui ne sont pas tous des rebelles. Il est de notre devoir de recevoir ceux qui nous rejoignent, avec joie et volonté de se faire pardonner, comme le dit Isaïe : « La fleur fanée qui fait l’éclat de sa verdure sur la cime de la vallée fertile sera comme une figure qu’on aperçoit avant la récolte : à peine dans la main, elle est aussitôt avalée. »

» Les convertis sont les fleurs des figuiers, et nous devons les féliciter et avoir compassion pour eux. Il est dit dans les Saints Évangiles que Dieu a eu pitié de la foule parce que certains étaient venus de loin et n’avaient rien à manger. Il a ordonné alors qu’on les nourrisse de peur qu’ils ne s’évanouissent. Certains convertis ont des pères riches et ils donnent toute leur fortune pour le Christ. Comme le troupeau est rassemblé à l’intérieur de peur qu’il ne soit dévoré par les loups, ainsi notre maison a été faite pour ces hommes et ces femmes de toutes conditions qui viennent y vivre, au lieu d’errer dans les tavernes et les endroits d’infamie. À l’inverse, contre ceux qui se détournent de la foi chrétienne pour étudier le Talmud, nous serons sans pitié et nous les démasquerons.

À ces mots, le regard de Guillaume d’Auvergne se fixa sur moi et je sentis mon estomac se nouer. Assis juste à côté de mon maître, je sursautai. Pour quelle raison avait-il prononcé cette phrase en me regardant ?

Il y eut un silence. Le roi et la reine Blanche de Castille me considérèrent un instant.

– Qui êtes-vous, vous qui accompagnez les rabbins ? demanda Guillaume d’Auvergne.

– Je suis Éliézer Cohen, disciple de sire Vives.

– Je vous connais, pourtant.

Je vacillai.

– Je suis élève de la maison d’études, chez les perushim.

– N’es-tu pas plutôt Luc d’Apremont, que j’ai connu à l’Abbaye-aux-Hommes, en terre normande ?

– Non, dis-je d’une voix que je voulus forte. Je suis Éliézer Cohen, tel est mon nom.

– Pourtant, il me semble bien que tu y étais moine. Et je peux me vanter d’avoir une excellente mémoire. Approche-toi, dit Guillaume d’Auvergne.

Le silence se fit et tous les regards se tournèrent vers moi. Soudain, je compris qu’ils allaient m’arrêter, me juger et me pendre. Je regardai autour de moi, l’assistance, la Cour royale, les gardes, il était impossible de fuir ! Je me levai et me présentai en faisant une profonde révérence, ainsi qu’il était d’usage.

– Si tu es Luc d’Apremont, dit Guillaume d’Auvergne, cela signifie que tu t’es converti au judaïsme.

Je tentai de maîtriser les battements de mon cœur. Que répondre ? Je pensai à Déborah et à son enfant, et à la promesse que je lui avais faite. Je devais trouver un moyen de m’en sortir. Mais lequel ? J’ouvris la bouche, mais sous le coup de l’émotion, aucun son n’en sortit.

– Éliézer Cohen fait partie de notre communauté, intervint sire Vives. Nous certifions qu’il est né dans le judaïsme et qu’en tant que Cohen il est fils de Cohen.

– Bien, dit Guillaume d’Auvergne. Dans ce cas, jurez donc que vous me répondez dans la vérité, et non dans la fausseté ou la subtilité ! Jurez que cet homme ne s’appelle pas Luc d’Apremont et que vous le connaissez depuis l’enfance.

Sire Vives me regarda : il cherchait une façon de se sortir de ce piège. Allait-il commettre un parjure devant la Cour ? porter un faux témoignage ? Selon le Talmud et nos dix commandements, il est interdit de jurer et de mentir, le théologien savait qu’il lui demandait là l’impossible. Mais comment ne pas le faire, si c’était pour sauver la vie d’un homme ?

– Jurez, répéta Guillaume.

– La Torah permet le serment dans les cas d’enjeux financiers, non dans les propos spirituels, dit sire Vives. C’est une enquête, non un jugement. Vous n’êtes pas mon juge, ou si vous l’êtes, je suis aussi le vôtre !

– Ma reine, dit Guillaume, que pensez-vous de cet homme qui refuse de jurer devant vous ? N’est-ce point une offense ?

Sire Vives fronça le sourcil et se lissa la barbe, décidé à rester sur sa position, ayant fait preuve d’autorité. Mais Guillaume d’Auvergne l’avait poussé dans ses retranchements, il allait lui faire perdre sa crédibilité et nous envoyer tous au bûcher…

– Sire Vives, intervint Blanche de Castille, étant votre reine, je vous demande de jurer. Vous avez assuré connaître cet homme depuis la naissance, et nous voulons en être sûrs.

– Ma reine, je n’ai jamais juré de ma vie, répondit sire Vives. En outre, notre Torah nous ordonne ceci, « Tu ne prononceras pas le nom de Dieu en vain », ce qui signifie qu’il ne faut pas galvauder la parole divine dans des querelles terrestres. Mais je vous assure que je dirai la vérité, et si j’ai quelque difficulté à répondre, mes collègues plus sages que moi le feront. Car je suis le dernier de tous, et venir parler devant cette assemblée d’éminents ecclésiastiques n’était pas mon choix.

– S’il refuse de jurer, dit Nicolas Donin en me montrant du doigt, comment le croire sur les autres sujets ? Lui et ses disciples lisent des blasphèmes dans leur Talmud. À cause de cela, ils ont tué l’enfant chrétien ! Pour toutes ces raisons, ces hommes méritent la mort !

OceanofPDF.com