Le portable
Chapitre 1
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Huit heures quinze, l’objet rectangulaire déposé sur le plan de travail de la cuisine s’éclaire soudain, vibre et sonne, un dring-dring sec et strident qui rappelle celui de nos téléphones d’antan, accélération des battements de mon cœur, ne pas décrocher, surtout pas. Je lis son prénom qui apparaît sur l’écran : Mathilde. La sonnerie s’interrompt, je n’en éprouve aucun soulagement, je tremble un peu, depuis les événements de la nuit je tremble tout le temps. Deux ou trois minutes d’un silence pesant. Puis ce qui devait arriver arrive, Mathilde récidive, sonnerie agaçante, je ne décroche toujours pas, évidemment. L’instant d’après, l’écran annonce la réception d’un message que je m’empresse d’écouter. La voix est douce quoique dépourvue d’intonations, charge émotionnelle faible à nulle, phrase prononcée d’un seul tenant, dans un souffle, pour ainsi dire machinalement, Pierre, c’est moi, j’espère que tout va bien, les enfants sont sages, ils ont bien dormi, ils voulaient te souhaiter une bonne journée, rappelle-moi, bisous !
Je rejette l’appareil qui manque de basculer dans l’évier et m’en éloigne en le regardant d’un air effrayé, comme si c’était le diable ou un pestiféré, un virus, un monstre hideux. Réfléchir, vite et bien. Agir, sans tarder. Le soleil commence d’entrer dans le loft par les fenêtres supérieures, éclaire le fauteuil sciemment orienté pour accueillir ses premiers rayons, première caresse, première chaleur, j’aime bien me poser là d’ordinaire, au lever, immobile dans la lumière, les yeux mi-clos. Je m’assieds dans le fauteuil. M’en extrais aussitôt, impossible de tenir en place. Je tourne autour de la table du séjour, autour du canapé, des meubles bas, des tapis. Je tourne, tourne, tourne en rond, retourne toutes les hypothèses dans ma tête. L’une d’entre elles m’aspire et m’appelle, la réponse qui convient, je n’en vois pas d’autre, depuis que l’idée s’est instillée en moi, je sais que je ne résisterai pas à la tentation, que je la concrétiserai – mais quelle drôle d’idée ! Concrétiser, donc, inutile de tergiverser.
Alors voilà. Je me rapproche du portable, l’attrape de la main gauche et, de l’index droit, sélectionne « Mathilde » dans la liste des contacts. J’ouvre la fenêtre qui commande l’envoi d’un texto, apparition d’un curseur clignotant sur fond blanc, clavier tactile en dessous, sur lequel je tapote des lettres qui génèrent des mots qui génèrent des phrases qui génèrent un message qui génère un drame :
Ma chérie,
Besoin de faire une pause, loin de toi, loin de tout. Je
vais prévenir le travail.
Si on te demande, dis que je suis en déplacement à
l’étranger pour quelque temps.
Embrasse les enfants. Je t’aime. Pierre.
J’envoie le texto. À peine l’a-t-elle reçu que la sonnerie retentit à nouveau. Je fais le mort. Cette fois, elle ne laisse pas de message vocal. Mais son texto tombe dans les secondes qui suivent :
Appelle-moi, s’il te plaît !
Je ne l’appelle pas. Puisse cet autre texto suffire à la faire taire :
Il le faut. C’est vital. Pour moi. Pour nous. Je te donnerai
des nouvelles. Ne me cherche pas. Ne préviens pas la
police. Respecte mon choix. Je reviendrai.
À bientôt.
Minutes interminables au cours desquelles je m’entends respirer… Apparemment, mon vœu s’exauce. Mathilde en reste sans voix, oui, c’est manifeste, elle n’insiste pas. Pression qui retombe, soupir de soulagement et sourire crispé.
Ce que je viens d’accomplir n’est pas chose aisée. Je ne regrette pas de l’avoir fait. J’en suis même assez satisfait. Il n’empêche. Le plus difficile, à l’évidence, est devant moi.
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