Le portable
Chapitre 23
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Après avoir pris un café, nous avons marché jusqu’au parc de la Tête-d’Or. Nous avons arpenté de larges allées bordées de platanes, slalomé entre des oies en liberté sur la pelouse, admiré des pivoines et des rhododendrons en fleurs, longé un carrousel, traversé la roseraie. Nous nous sommes arrêtés devant chacun des postes d’observation des animaux sauvages, l’enclos des girafes, la fosse aux ours, la plaine africaine, l’île aux flamants roses, les cages en verre des singes, les panthères derrière des barreaux. Il était près de midi lorsque nous avons fait le tour du plan d’eau. J’ai failli lui proposer une promenade romantique en barque ou à pédalo, mais je me suis ravisé, d’autres occasions se présenteront. En lieu et place du déjeuner, nous avons dégusté des gaufres à la chantilly en admirant les tortues géantes des Galapagos. C’était l’occasion de l’interroger pour savoir si elle avait reçu des nouvelles de son mari. Elle m’a dit que oui, quelques mots pour lui demander comment elle allait, auxquels elle n’a pas répondu. Je me suis gardé de tout commentaire.
Le travail de Mathilde l’attendait. Avant de nous séparer, nous avons convenu qu’il était peut-être temps, après le café et le déjeuner, de dîner ensemble. Je lui ai indiqué que des affaires importantes me rendaient indisponible en cette fin de journée. Nous avons décidé de nous retrouver le lendemain, devant sa boutique, au moment de la fermeture. Je l’ai quittée au pied de la Croix-Rousse pour me diriger vers l’enseigne que j’avais repérée la veille : un loueur de véhicules. J’ai choisi un modèle quelconque, roulé sur quelques kilomètres pour m’assurer que je n’avais pas perdu les réflexes élémentaires de conduite. Ensuite, j’ai attendu. Le message que Ludo avait laissé sur la boîte vocale fixait le rendez-vous chez lui, à vingt et une heures, comme chaque lundi. La semaine dernière, Pierre ne les avait pas accompagnés. Il ne les accompagnera pas non plus cette semaine. Moi, en revanche, si.
Vingt heures cinquante. Je suis au volant de la voiture, moteur coupé, stationné à quelques mètres de la maison de Ludo. Caluire-et-Cuire, banlieue chic de l’agglomération lyonnaise, une impasse où se succèdent des demeures bourgeoises aux jardins soigneusement entretenus. Dehors, tout est calme. À l’intérieur, j’imagine les deux compères qui espèrent l’arrivée du troisième larron. Ils ne sont manifestement pas très patients. Cinq minutes après l’horaire convenu, deux types élégamment vêtus, la quarantaine, l’un bedonnant, l’autre pas, sortent sur le perron tandis qu’une femme – celle de Ludo, probablement – les salue d’un geste de la main. Ils s’engouffrent dans une grosse berline rangée sur le trottoir et démarrent. Je les imite en respectant une distance suffisante pour qu’ils ne se doutent de rien, comportement irrationnel, de quoi pourraient-ils se douter ? Le trajet est court. Il nous ramène sur les bords de Saône, à la lisière du Vieux Lyon, quartier sombre, façades grises, quelques restaurants discrets. Les acolytes entrent dans un parking souterrain pour s’y garer. J’en fais autant et leur emboîte le pas nonchalamment. De retour à la surface, ils filent droit jusqu’à une espèce de bistrot peu avenant en dépit de son nom évocateur, inscrit en lettres rouges qui clignotent : Le paradis. Ils y pénètrent. Je les suis de près, ils ne me prêtent guère attention, je ne fais pas partie du programme, tant mieux. Je m’établis au comptoir tandis qu’ils disparaissent au fond de la salle. Une bière bue d’une traite. La filature reprend. Je traverse l’établissement clairsemé de clients qui dînent. À droite, la porte des toilettes. À gauche, la porte des cuisines. Je pousse celle d’en face, m’engage dans un couloir mal éclairé qui débouche sur une autre porte. La mention « Privé » ne me dissuade pas de frapper. Le colosse qui m’ouvre n’est pas là pour plaisanter, visage sévère, regard inquisiteur. Il occupe tout le volume d’un vestibule minuscule. Derrière lui, un rideau de velours.
– C’est pour quoi ?
– Pour me joindre à vous. On m’a conseillé l’adresse.
– Qui ?
– Un ami.
– Quel ami ?
– Un ami qui vient souvent.
– Il est là ?
– Non.
– S’il n’est pas là, vous ne pouvez pas entrer.
Le rideau s’écarte. Un homme qui pue l’alcool quitte les lieux en titubant. Durant une fraction de seconde, je peux apercevoir ce qui se trame de l’autre côté. Des tables ovales, des tapis verts, des jetons empilés, de l’argent qui circule, des cartes en mains. Des hommes jouent. Au poker, je suppose.
– Tant pis…
– C’est ça. Déguerpissez maintenant, allez, du vent !
Je rebrousse chemin, m’installe dans un recoin de la salle de restaurant, opte pour un bœuf en daube et son gratin dauphinois. Pour faire traîner, je commande une tarte au citron, puis un café. Je retourne au zinc, m’assieds sur un tabouret haut, bois un scotch à petites gorgées… Autour de minuit, Léon et Ludo ressortent enfin du tripot. Ils ont l’air abattu, la tête basse et les épaules tombantes. Je saisis des bribes de leur conversation lorsqu’ils passent à ma hauteur, Putain… La poisse… Quand ça ne veut pas… Plumés… Je les abandonne à leur funeste destin, finis mon scotch sans me presser et retourne à la voiture.
Assis au volant dans le parking, j’envoie un texto à Mathilde :
J’ai commis de graves erreurs. J’en paie aujourd’hui le
prix fort. Je ne sais pas si je m’en remettrai. J’espère
pouvoir te dire un jour la vérité.
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