Le portable

Christophe Wojcik · Chapitre 12 sur 32

Pages du PDF

Le portable

Chapitre 12

/ 12 /

 

Un maître-chanteur. J’ai affaire à un maître-chanteur. Je n’en avais jamais fréquenté avant Aigle noir – et celui-là ne m’a pas l’air des plus commodes. Une maîtresse-chanteuse, en revanche… Je l’avais presque oubliée. Pourtant, à l’époque (l’histoire remonte à cinq ou six ans), elle était au centre pour ne pas dire au cœur de toutes mes attentions.

Les circonstances de notre rencontre m’avaient mis dans les meilleures dispositions. Et pour cause. Quelle est la probabilité que deux personnes de sexe opposé se retrouvent au même moment, à la terrasse du même café de la rue de Lévis, simplement séparées par deux tables, pour y commander, à quelques minutes d’écart, une tisane à la sauge bio ? Quasi nulle. Forcément, ça crée des liens. L’envie de brancher le décodeur, de décrypter ces signaux prometteurs, motifs extrêmement valables de prolonger l’élan et, pourquoi pas, de tenter un rapprochement.

Elle s’y hasarda la première, pour me demander du feu. En allumant sa cigarette, je ne manquai pas de lui faire remarquer que nous consommions le même breuvage. Elle me sourit. Oui, elle m’avait entendu commander, ça l’avait intriguée. Je lui rendis son sourire. Nous avons commencé à papoter. La connexion était établie. Elle comme moi n’étions manifestement pas décidés à en rester là.

Au fil des semaines, de rendez-vous galants en montées au septième ciel, je lui proposai de venir s’installer chez moi. Elle était ravissante, enjouée, spirituelle et drôle. Tous les voyants étaient au vert pour que je me décide, pour la première fois dans mon existence de bohème, à la partager avec quelqu’un, au quotidien, pour de bon. Erreur fatale. Les débuts furent pourtant engageants, nous roucoulions tels deux tourtereaux. La suite, nettement moins. Compatibilité de nos caractères inversement proportionnelle à celle de nos corps, à l’épreuve de notre vie en commun. Elle, trop exubérante et volubile, trop extravertie et sociable, réclamant sans cesse des sorties en ville et des soirées avec ses amis. Moi, pas assez disponible pour la satisfaire, dissimulant de plus en plus mal mon agacement face à ses innombrables sollicitations et à sa présence envahissante, aspirant à créer du vide autour de moi. Mesure compensatoire. Pour l’obtenir, ce vide, je me mis à pratiquer le remplissage. De ses poches. Avec de l’argent. Beaucoup d’argent. De quoi occuper ses journées entières à le dépenser. Acheter la paix pour qu’elle me la fiche, en somme. Pas très glorieux, comme méthode. Mais d’une redoutable efficacité.

La jeune femme y prit goût, naturellement, au point de préférer le luxe à la luxure, l’odeur des billets de banque à la mienne. Nous nous en accommodâmes quelque temps. Mais ça ne pouvait pas durer. Elle fit monter les enchères, trop vite, trop haut. Lorsque je lui annonçai que le moment était venu de mettre un terme à notre histoire, elle me fit comprendre que toute chose avait un prix. À défaut, elle se déverserait en propos calomnieux à mon égard, auprès de mon entourage et sur les réseaux sociaux. Pas de chance pour elle. Je n’ai pas d’amis. J’ai coupé les ponts avec ma famille. Et je n’existe pas sur les réseaux sociaux. Ses menaces glissaient sur moi comme l’eau sur le galet. Elle se rendit compte que son plan machiavélique ferait pschitt. Une ultime tentative de m’extorquer quelques fonds pour au moins passer l’hiver. Je lui montrai la porte. Elle la prit. Je n’eus plus jamais de ses nouvelles.

Depuis cette mésaventure, j’évite soigneusement la rue de Lévis. Je ne bois plus de tisane à la sauge bio. Je n’invite plus aucune de mes conquêtes dans mon loft au luxe ostentatoire. On ne m’y reprendra plus.

Aigle noir ne me fera pas chanter.

Il déchantera.

OceanofPDF.com