Le portable
Chapitre 20
/ 20 /
Douze heures dix. Je trépigne. Elle arrive enfin. – Bonjour.
– Bonjour.
– Désolée pour le retard.
– J’ai cru que vous me posiez un lapin…
– Je ne vous en posais pas. J’en vendais un. Le client hésitait entre le mâle et la femelle.
– Et ?
– Il a pris le couple.
– Vous êtes persuasive.
– J’étais surtout pressée. Je lui ai fait un prix. Vous avez faim ? On va déjeuner ?
– Volontiers. À deux conditions. C’est vous qui choisissez l’endroit. Et c’est moi qui vous invite.
– J’en ajoute une troisième : nous ne mangerons pas de lapin. D’accord ?
– D’accord !
– Si vous voulez bien me suivre…
Douze heures vingt. Comptoir en étain, luminaire art déco, chaises bistrot, nappes Vichy et serviettes en papier. Les bouchons lyonnais ressemblent trait pour trait aux brasseries parisiennes, avec des affiches de Guignol en plus pour faire couleur locale. Elle a choisi la banquette. Je nous sers de l’eau pétillante. Nous nous cachons derrière nos menus.
– C’est sympa ici. Et ça a l’air bon.
– Je confirme. Vous connaissez le tablier de sapeur ?
– Absolument pas.
– De la panse de bœuf marinée dans du vin blanc, puis panée et frite. C’est gras. C’est bizarre. Si vous avez le goût du risque… Et en supplément, je vous recommande le gratin de macaronis. Il est divin.
– Va pour le gratin et le tablier… Et vous ?
– En principe, non.
– Vous voulez dire : non pour le gratin ou non pour le tablier ?
– Non pour le risque. En principe, je n’en ai pas le goût.
– Moi non plus. Mais je maintiens tout de même mon choix : tablier.
– Alors je vous suis.
– On boit un peu de vin ?
– Oui !
Douze heures quarante-cinq. Nous terminons notre deuxième verre de côtes-du-rhône à jeun. J’ai la tête qui tourne. Elle a les yeux qui brillent. Nous papotons.
– Vous me parlez de vos enfants. Vous ne me parlez pas de leur père. Ils ont un père, non ?
– Attention, les macaronis arrivent ! Regardez, ils trempent dans un bain de crème fraîche, c’est ça le secret, la crème fraîche, plus onctueuse que le lait, et tellement plus savoureuse !
– J’en salive d’avance…
– Et maintenant, les tabliers. Ne vous brûlez pas, le plat est chaud.
– Vous non plus, ne vous brûlez pas. Ça m’a l’air bien consistant. Vous saviez que c’était servi avec des pommes de terre ? En plus des macaronis !
– Oui. Je savais. De vous, en revanche, je ne sais rien. D’où vous venez, ce que vous faites…
– J’habite à Paris. Je travaille dans l’immobilier. Je suis à Lyon pour affaires.
– C’est pour cela que vous étiez au pied de mon immeuble ? Pour le vendre ? L’acheter ?
– Ni l’un ni l’autre. Je suis spécialisé dans l’acquisition de garages. J’étais là parce que je musardais. J’avais du temps devant moi. J’ai souvent du temps devant moi.
– J’en ai bien l’impression. Sinon, pourquoi acheter une épuisette à Lyon ? C’est un produit en rupture de stock à Paris ? Vous ne vouliez pas rentrer sans cadeau pour vos piranhas ?
– Oui, c’est ça. Un souvenir de ma virée lyonnaise. Je suis sûr qu’ils vont adorer.
– C’est gentil pour eux. Mais c’est méchant, les piranhas, non ?
– Un peu. Je vous le concède. Ce ne sont pas exactement des animaux de bonne compagnie. Mais voyez-vous, pour être franc, je déteste les animaux de bonne compagnie.
– Confidence pour confidence, je les déteste aussi.
– Vraiment ?
– Vraiment !
– Mais alors, votre travail ?
– Alimentaire et pratique. Correctement payé et proche de chez moi. Un chef plutôt conciliant. Cela fait dix ans que je bosse dans cette boutique. Je me suis habituée à tout. Même à ces animaux. Mais de là à les porter dans mon cœur, ah ça, non, jamais ! Ils puent…
– Ils crottent…
– Ils pissent…
– Ils griffent…
– Ils grognent…
– Ils mordent…
– Ils aboient…
– Ils sont cons !
– Mort aux cons !
– Mort aux animaux de compagnie !
– Trinquons !
Treize heures cinq. Je lui parle de moi puisqu’elle me l’a demandé, des clichés sur Paris, des banalités sur ma vie, mon célibat, sans intérêt. Depuis le troisième verre de vin, je la sens absente. Elle n’a pas d’appétit. Elle triture les pommes de terre du bout de sa fourchette, se force à avaler quelques morceaux de gras-double, délaissant les macaronis.
– Leur père…
– Pardon ?
– Le père de mes enfants. Mon époux. Il est parti.
– Il est parti… définitivement ?
– Je l’ignore.
– Il est parti… depuis longtemps ?
– Une petite semaine.
– Il est parti… loin ?
– Apparemment.
– Il est parti… pour une autre ?
– Je ne crois pas.
– Vous vous êtes disputés ? Vous n’êtes pas obligée de répondre à mes questions si vous les trouvez indiscrètes ou déplacées.
– Nous nous disputons régulièrement. Tous les couples se disputent. Enfin, je crois.
– Il y avait un motif particulier à ces disputes, ces temps-ci ?
– Il me paraissait nerveux, préoccupé. Il en devenait désagréable. Je le lui ai fait remarquer. Il s’est emporté. Je lui ai demandé d’arrêter. Il m’a promis de faire des efforts. C’était quelques jours avant son départ. J’aurais peut-être dû insister pour qu’il m’explique.
– Et c’est arrivé comment ? Il a pris ses cliques et ses claques, comme ça, et il s’en est allé ?
– Pire. Il était en déplacement pour son travail. Il n’est pas revenu.
– Vous n’avez aucune nouvelle ?
– Il m’envoie des textos.
– Des textos qui disent quoi ?
– Rien ou presque. Qu’il est ailleurs, qu’il va bien, qu’il pense à moi, aux enfants.
– Et son travail ?
– Il a démissionné. J’ai reçu la lettre de son employeur qui en accuse réception.
– Et votre famille ? Elle en pense quoi ?
– J’ai prétendu qu’il suivait une formation qualifiante de longue durée, à l’autre bout de la France, dans le cadre d’un projet de reconversion professionnelle. D’où son indisponibilité cette semaine, ce week-end, et la semaine prochaine. Je crois qu’ils ont gobé. De son côté, il n’a presque plus personne, il est fils unique, ses parents sont décédés.
– Et vos amis ?
– Il a deux amis très proches auxquels il n’a pas donné signe de vie. Ludo s’est inquiété de son silence. Je lui ai dit que tout allait bien et que je transmettais le message. Quant à Léon, il nous a invités à dîner ce soir. Il a essayé de le joindre. Comme il n’y parvenait pas, sa femme m’a appelée. J’ai prétexté un autre engagement pour décliner. Et pour ce qui est de mes copines, je ne leur en parle pas.
– Vous ne pourrez pas tenir ce genre de discours, mentir ou vous taire éternellement.
– J’en ai conscience. Mais mettez-vous à ma place…
– Pas facile de se mettre à votre place. Ni à la sienne…
– Un autre verre de vin s’impose, non ?
Treize heures trente. Le fondant au chocolat est un dessert difficile à réaliser. Celui-ci est succulent. Elle se contente d’un café.
– Mathilde…
– Comment connaissez-vous mon prénom ?
– Votre patron, hier, quand il vous a appelée. Si je comprends bien, je suis la première personne à qui vous en parlez ?
– Oui.
– Pourquoi moi ? Vous aviez besoin d’en parler à quelqu’un et avez trouvé plus commode de vous confier à un inconnu ? C’est pour cette raison que vous avez accepté ce déjeuner ? Je comprendrais, vous savez…
– Non. Je vous assure que non. Ça n’avait rien de prémédité. J’étais juste contente d’accepter votre proposition. Cela étant, je ne regrette pas de vous en avoir parlé. Maintenant que c’est fait, vous voulez bien me dire ce que vous en pensez ?
– Sincèrement ?
– Sincèrement.
– Je m’en fiche.
– Ah…
– Je me fiche de la raison pour laquelle il a agi de la sorte. Il y a nécessairement une raison : une crise existentielle, une maîtresse, l’appel du large, de gros soucis… La raison est valable ou pas, qu’importe. Le résultat est là. Je vois une femme anxieuse, perdue, dans l’expectative. Il n’a rien partagé avec vous. Il ne vous a pas laissé le choix. Même pas une chance de le retenir. Même pas une explication. C’est un manque de respect. Et de courage. Il fuit. Laissant derrière lui deux enfants qui n’ont rien demandé et ne doivent rien y comprendre. C’est inexcusable. Pardon d’être un peu brutal, mais vous m’avez demandé mon avis. Voilà, vous l’avez !
– Au moins, c’est direct !
– Ce n’est que mon avis. C’est le vôtre qui compte. Ce que vous avez ressenti quand il vous a annoncé qu’il ne rentrerait pas. Ce que vous avez ressenti au cours de ces jours d’absence. Et à la réception de ses textos. Vous lui en voulez ?
– À mort.
– À ce point ?
Elle pique la dernière part de fondant au chocolat dans mon assiette.
– En fait, je crois que je préfèrerais qu’il ne revienne pas.
Elle se lève. Je l’imite. Je paie l’addition et nous sortons.
OceanofPDF.com