Le portable
Chapitre 27
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Mercredi après-midi, ciel sans nuage. Le parc de la Tête-d’Or est peuplé de badauds, étudiants qui font l’école buissonnière, joggeurs qui transpirent, mères qui promènent leur progéniture, personnes âgées qui trompent le temps. Conditions idéales pour que je puisse manœuvrer sans risquer d’être remarqué, dilué dans la foule, anonyme parmi les anonymes.
J’avais donné rendez-vous devant les alligators. Ce sont en fait des crocodiles du Nil, Crocodylus niloticus, longueur maximale de six mètres, poids jusqu’à une tonne, effectif total estimé à cinq cent mille, réputation de mangeurs d’hommes fondée sur plusieurs cas avérés, dixit la description qui en est faite sur un panneau explicatif. Ils sont enfermés dans une baraque en pierre, visibles depuis d’épaisses vitres mal lavées, étalés sur une plage de béton, au bord d’une eau saumâtre, parfaitement immobiles, amorphes, les yeux clos. Je fais semblant de m’y intéresser. Sous leur peau cuirassée, les mouvements de leur respiration ne sont même pas perceptibles. On les croirait en cire, en latex, ou empaillés. Je ne m’éternise pas devant ce spectacle soporifique, un grand dadais comme moi fasciné par des animaux inertes, cela pourrait éveiller les soupçons. Avant d’entrer dans le parc, j’avais pris la précaution d’acheter Le Progrès chez un marchand de journaux. Je m’assieds sur un banc situé à proximité, quelques dizaines de mètres en retrait de la cabane aux reptiles, et me planque derrière les pages ouvertes du canard local, stratagème efficace pour voir sans être vu. Il est seize heures. Je suis en principe invisible parmi tous ces quidams, ce qui ne m’empêche pas d’avoir un peu d’appréhension. Qui sera présent au rendez-vous ? Et si c’était celui qui assurait le comité d’accueil, lundi soir, devant le repaire d’Aigle noir ? Et s’il me reconnaissait ?
Ce n’est pas lui, heureusement. Un autre, coulé dans le même moule, costume sombre, carrure de déménageur, muscles saillants, surgit soudain. Inutile d’être devin pour comprendre que ce visiteur aux lunettes de soleil, équipé d’une discrète oreillette, n’a pas fait le déplacement pour se promener en calèche, admirer la floraison des bégonias ou manger de la barbe-à-papa. Il arrive à hauteur des crocodiles, leur tourne le dos, écarte les jambes, croise les bras sur sa poitrine et commence à scruter les environs. Je regarde aux alentours. Et c’est là que je les remarque. À ma gauche, debout sous un arbre, un deuxième affreux jojo, copie conforme du premier. Le troisième n’est pas loin, stationné sur ma droite, à côté d’un vendeur de jouets et de ballons. À mon avis, Aigle noir n’est pas l’un d’eux. Ce sont ses sbires, et ils n’ont pas l’air commodes, mais alors pas du tout. Je plaindrais les crocodiles s’ils devaient s’y frotter.
Un quart d’heure s’écoule. Numéro un interroge numéro deux à distance en pointant le menton dans sa direction. Il lui répond par un haussement d’épaules qui traduit son désœuvrement. Numéro un renouvelle l’opération auprès de numéro trois qui réagit en hochant la tête. La plus épaisse des brutes épaisses arrange alors son oreillette et pianote sur le clavier de son portable. Ses lèvres se mettent à bouger. De toute évidence, il est en conversation avec le grand chef. Lui rend compte. Recueille des consignes. Au terme de ce bref échange, il lève un pouce et le fait glisser sur son cou pour mimer la gorge qu’on tranche, Couic ! Pas besoin d’interprète. Celui qui se paie leur tronche est un homme mort. Et si jamais cet inconscient était caché dans les parages dans l’idée de jouer au chat et à la souris avec eux, il est au courant à présent.
Brutus invite ses coéquipiers à le rejoindre. Ils s’éloignent pendant que je replie les pages de mon journal, me lève et quitte à mon tour les lieux, prenant soin d’emprunter le chemin radicalement opposé.
En narguant Aigle noir, je prévoyais d’en retirer quelque satisfaction, la victoire du vengeur masqué sur les puissances du mal, le Petit Poucet qui terrasse l’Ogre, David contre Goliath. Il n’en est rien. Aucune jouissance intérieure. Plutôt de l’épouvante. Et la nausée. Ces loubards sont réellement effrayants. Je ne regrette pas de les avoir titillés. Mais ils ont eu leur dose, et moi la mienne, affaire classée.
Je ne peux toutefois m’empêcher de penser que si j’avais été Pierre – je veux dire : Pierre encore en vie –, je n’aurais pas hésité un seul instant. Ma dette envers Aigle noir, je l’aurais acquittée sur-le-champ.
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