Le portable
Chapitre 4
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Si j’avais fait des études, j’aurais obtenu un doctorat en contemplation avec mention spéciale du jury : j’adore ça. L’épaisseur d’une thèse ne suffirait pas à consigner la somme de mes expériences en la matière, dans la variété des sujets et des lieux, des postures adoptées et des effets induits – entre divertissement et jubilation.
Ce canapé, en l’espèce, est l’un de mes espaces favoris pour pratiquer « l’art du rien » – ce que les charlatans du bien-être dénomment « méditation » pour se donner de la consistance. Son occupation par un autre corps inerte que le mien me trouble un brin, je dois l’avouer. En principe, le type inanimé et impassible, affalé sur ces cuirs moelleux pour mieux y éprouver le temps, c’est moi. D’ordinaire, celui qui accomplit l’effort de s’extraire de lui-même pour transporter son âme vers d’autres destinations, c’est ma pomme. Personne d’autre. Jamais. Sauf aujourd’hui. Sauf Pierre. Dieu sait où son âme s’est envolée. Ce qui est sûr, en tout cas, c’est qu’il m’a bel et bien piqué ma place. Plus exactement : je la lui ai cédée, à mon corps défendant.
Je l’admets. Il est arrivé à d’autres visiteurs de poser leurs fesses sur mon vieux compagnon de route. Mais pas pour ça. Pas comme ça : allongé, immobile, le regard clos. Certains, assis, pour parler affaires. D’autres, parmi la gent féminine, pour siroter une coupe sur fond de musique douce. Quelques-unes, plus rarement, pour adopter des positions acrobatiques quand l’heure de la cabriole avait sonné. Mais se poser en silence, horizontal, sur mon canapé, jusqu’à présent, j’en détenais l’exclusivité. Que cet hôte inopiné se retrouve là, à m’imiter telle une pâle copie de moi-même, fût-ce involontairement, le rend plutôt sympathique à mes yeux. Cela nous fait un point en commun.
Des points communs, nous en avons sans doute d’autres. Des différences aussi. Je les découvrirai, et tout le reste, par le truchement de son téléphone. Tout de même… Drôle de hasard… Si j’avais eu mon portable sur moi dans la rue, au moment de le secourir, j’aurais évidemment composé un numéro d’urgence, et basta. S’il ne m’avait pas remis le sien à l’instant de mourir, je ne l’aurais certainement pas cherché dans sa poche. S’il n’avait pas exprimé son souhait en termes aussi clairs, je n’y aurais vraisemblablement pas prêté attention. Si je n’avais pas reçu dans la foulée un texto de son épouse, je n’aurais probablement pas réagi de la sorte.
Conjonction de « si », comme pléthore de signes qui ne trompent pas. C’est pour cela que j’aime à ce point la contemplation. Contemplation introspective, il est vrai. Mais des autres aussi. Fixer un geste ou une attitude, l’expressivité d’un visage ou le choix d’un vêtement, ce qui se cache derrière les mots prononcés ou les soupirs qui en disent long, toutes ces petites manifestations extérieures, souvent insignifiantes en apparence et qui pourtant veulent dire tant… Observer, interpréter, comprendre. Supputer, imaginer, se raconter des histoires. Pour le plaisir. Pour rien. Pour passer le temps.
Sauf ce matin.
Ce matin, depuis que je suis sorti, je ne contemple pas. Je n’assiste pas au spectacle ; j’en suis acteur. Je ne commente pas les événements ; je les vis. C’est assez perturbant. Plus encore, c’est très excitant. Je n’avais rien éprouvé de tel depuis des lustres. La sensation d’exister. Mes sens en éveil. Mon cerveau en ébullition. Une farouche envie de me mettre en mouvement. J’en ai des picotements dans les doigts. Il faut qu’ils tapotent sur quelque chose. J’appuie sur le bouton central de son téléphone en y posant le pouce, puis commence à promener mon index sur l’écran…
Allez, au boulot !
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