Le portable

Christophe Wojcik · Chapitre 19 sur 32

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Le portable

Chapitre 19

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Nuit courte et agitée. J’aurais voulu dormir d’un sommeil profond pour qu’elle passe plus vite. Sans succès. Mes pensées en boucle n’ont eu de cesse de graviter autour d’une seule et unique préoccupation : être constamment en avance d’un malheur. Éviter toute déconvenue. M’épargner tout désagrément. Que des événements impromptus, échappant à mon contrôle, altèrent le déroulement de mes projets et fassent capoter mes plans. Je balaie l’éventail des scénarios peu plausibles. A priori.

Et si Mathilde était au courant des dettes contractées par Pierre ? Si c’était elle qui les avait contractées ? Si elle était moins naïve qu’il n’y paraît ? Si elle se doutait de quelque chose, me concernant ? Si c’était elle, le commanditaire du passage à tabac de Pierre ? Si les raisons étaient à chercher ailleurs ? Si l’argent n’était qu’un prétexte et le crime passionnel, finalement ? Si je me fourvoyais à propos d’Aigle noir ? S’il était plus intimidant que dangereux ? Si la causalité que j’ai spontanément établie entre la menace pesant sur Pierre et la blessure qui a occasionné sa mort n’était que le produit de mon imagination ? S’il s’était bêtement cogné la tête contre un lampadaire, sans l’intervention de qui que ce soit, par accident, ni plus ni moins ?

Supputations insensées. Du grand n’importe quoi. J’aurais mieux fait de prendre un somnifère, plutôt que de partir dans mes divagations…

Dix heures. Je viens d’achever une promenade dans le parc de la Cerisaie pour me dégourdir les jambes et me rafraîchir les idées. Retour dans ma chambre d’hôtel pour finir de me préparer. En vérité, je n’ai rien à finir : je suis déjà prêt. Nous déjeunons dans deux heures. Peut-être pas inutile que j’en remette une petite couche d’ici là ?

Texto de Pierre à Mathilde (plus bateau et maladroit, tu meurs) :

Ça va ?

Je patiente quelques minutes en prenant le pari qu’elle ne répondra pas. C’est manifestement le cas. Je peux embrayer. En optant pour une rafale de messages courts, lourds, limite délirants, dont je me dis qu’ils auront le don de l’agacer, une multitude de piqûres de guêpes, plus désagréables qu’une seule piqûre de frelon.

J’ai eu tort…

Je sais que je suis impardonnable.

Tout ce que j’ai commis est impardonnable.

Je n’ai pas le droit de te demander pardon.

Je me comporte comme une ordure.

Comment ai-je pu te faire subir ça ?

À toi et aux enfants ?

C’est indigne…

C’est honteux…

Je suis indigne…

Je suis honteux…

Tu ne dis rien ?

Tu as donc tout oublié ?

Tout ce que nous avons vécu, toi et moi ?

Dis quelque chose.

S’il te plaît…

Non. Après tout, c’est mieux ainsi.

Je ne mérite pas mieux.

Je ne mérite rien.

N’importe quoi cette nuit. N’importe quoi ce matin. Il va falloir que je me ressaisisse si je ne veux pas rater mon retour dans le monde réel, tout à l’heure, face à Mathilde. Je ne serais pas tout à fait honnête si je n’admettais pas qu’au début, tout cela n’était qu’un jeu pour moi. Rocambolesque et romanesque. Fantasque et fantastique. Trouble et troublant. Mais avant tout un jeu pour rompre un quotidien monotone.

Le principe d’un jeu, quel qu’il soit, est qu’il soumet celui qui s’y prête à une alternative : perdre ou gagner ; célébrer sa victoire ou reconnaître sa défaite ; s’enorgueillir ou se résigner. Je déteste perdre. Je ne suis pas d’un tempérament défaitiste. Je n’ai pas le goût de la résignation.

À partir de midi, je ne joue plus.

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