Le portable
Chapitre 6
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Je saisis une chaise dans la cuisine, la déplace jusqu’au salon, m’y assieds à califourchon, à quelques centimètres du corps inerte.
– Il faut que je te parle…
Les épaules de travers, la tête en arrière, la bouche ouverte, les bras pendants n’ont rien de naturel. Pas très engageant pour entamer la conversation. Je me relève pour changer le cadavre de position, le cale entre deux coussins, bien droit, arrange sa veste, place ses mains sur ses cuisses, referme sa bouche, puis me rassieds face à lui.
– Bon. Alors. Tu t’appelles Pierre Lorgeron. Tu parais légèrement plus âgé que Mathilde, ton épouse, trente-sept ans, au demeurant fort jolie sur les photos. Vous avez deux enfants : Mélanie, en maternelle, et Victor, en CP. Vous vous en occupez remarquablement, à en juger par la quantité d’activités que vous leur proposez, école du cirque et initiation musicale tous les mercredis, spectacles, parcs d’attractions, piscine, et cinéma à chaque sortie d’un Disney. Vous ne rechignez pas non plus à les laisser certains week-ends chez les parents de madame qui, par bonheur, habitent à proximité, ce qui vous autorise des escapades : une virée à la montagne, un concert, un dîner en amoureux. En semaine, vous sollicitez régulièrement la baby-sitter pour des soirées entre amis. Vos dernières vacances tous les quatre remontent à quelques semaines, lors des congés de Pâques, une location en bord de mer à Cassis. J’ai tout bon jusque-là ?
Il n’acquiesce pas, mais il ne conteste pas non plus. Son teint est devenu blafard. La bouillie d’hémoglobine qui a séché dans ses cheveux forme une épaisse couche brunâtre qui tire sur le noir – on dirait qu’un steak haché lui est tombé sur la tête. Le visage est bizarrement coupé en deux par une fine coulure de sang qui se prolonge dans le cou.
– Vu sous cet angle, tu remplis tous les critères qui font de toi un bon mari et un bon père de famille. Seul bémol, ces trois textos énigmatiques, le premier envoyé par Mathilde il y a quatre jours, Arrête, je t’en prie !, les deux autres que tu lui as adressés avant-hier, en enfilade, C’est toi qui as raison, suivi d’un laconique Pardon. Peut-être aucun rapport entre eux, ou pas, peut-être une engueulade, une tension passagère entre vous, des motifs graves ou trois fois rien, je l’ignore… À part ça ?
J’allume une cigarette, en souffle la fumée sur sa face blême, il ne bronche pas. Bref coup d’œil au reste de son corps. Mains fines et soignées, la bague au doigt. Tenue vestimentaire dans un style décontracté mais chic, chemise blanche cintrée, jean bleu même pas délavé, élégantes chaussures noires. Sa veste est froissée. Je remarque une boursouflure côté cœur. Elle contient quelque chose, dans une poche intérieure, son portefeuille probablement. Je ne l’extrairai pas pour fouiller ce qu’il contient. Je fouille déjà dans son portable, c’est bien assez.
– À part ça, tu aimes le foot dans la mesure où tu te rends régulièrement au stade. Tu achètes de la musique sur la toile, de la variété française pour l’essentiel. Tu joues aux courses puisque tu as l’application du PMU, qui t’envoie les notifications sur les prochaines réunions hippiques. Ta vie sociale n’a rien d’exubérant, quelques amis solides que tu vois régulièrement pour boire un verre, en général au Café des négociants. Léon et Ludo sont des prénoms qui reviennent dans ton agenda. Ainsi que ce rendez-vous étrange, programmé presque toutes les semaines, le lundi soir, à vingt et une heures, deux mots dont je me demande ce qu’ils peuvent bien cacher : Aigle noir. Tu ne voudrais pas m’éclairer ?
Il ne veut pas. Il s’est tu à jamais. Voici quelques minutes, à l’aide de mon téléphone, j’ai composé le numéro de son portable, inscrit en signature de la plupart de ses mails, pour réentendre sa voix et écouter son message vocal, texte sobre, ton neutre, Pierre Lorgeron, je ne peux pas vous répondre pour le moment, laissez-moi un message ainsi que vos coordonnées, je vous rappellerai, à bientôt ! Je suis sensible à la voix. Je range la sienne dans la catégorie de celles qui, intuitivement, m’inspirent de la sympathie.
– Sinon, tu fais un métier surprenant, vendeur de cannes à pêche, ma foi, pourquoi pas ? Plus exactement, tu exerces des fonctions commerciales au sein d’une entreprise de taille moyenne, leader du marché, spécialisée dans la fabrication et la commercialisation de ces produits pour le compte de détaillants, en France et à l’étranger, tous types de cannes pour la pêche en eau douce, au lancer, à la mouche, à l’anglaise, au coup… Tu entretiens ton portefeuille de clients, tous localisés dans la région sud-est, en prospectes de potentiels, leur présentes de nouvelles gammes, vantes les plus récentes innovations, communiques les tarifs, passes des commandes fermes ou optionnelles, fréquentes les salons professionnels, remplis de jolis tableaux pour communiquer les résultats de tes démarchages auprès de ta hiérarchie… Sais-tu que cela nous fait un point en commun ? Ta marque, je la connais ! Adolescent, j’étais un grand amateur de pêche en rivière, eh oui ! Au carnassier, exclusivement, la perche, le sandre, le black-bass, le brochet surtout.
Il feint l’indifférence. Sa coquille vide ne laisse transpirer aucune émotion, pas même quand une mouche vient lui chatouiller l’oreille en cherchant à s’y introduire. Son portable continue pourtant de recevoir des mails, quelques publicités, ainsi que des sollicitations de son boulot.
– Non, tu ne sais pas. Moi, je sais. J’en sais beaucoup sur toi, par exemple pourquoi tu es à Paris, alors que tu habites Lyon, dans le quartier de la Croix-Rousse. Je me suis promené sur Internet tout à l’heure. Le Mondial de la Pêche au parc des expositions, porte de Versailles, c’est là que tu t’es rendu, n’est-ce pas ?
Je me lève pour lui donner une tape amicale sur l’épaule. Il me répond en se laissant glisser, tout doucement, sur le côté. Le coussin installé pour le caler dans le canapé ne supporte plus son poids. Je recule un peu, interloqué par ce mouvement imprévu, le laisse finir de s’affaler, la tête échouée sur l’accoudoir, nez écrasé, bouche rouverte, langue pendante, buste tordu, posture ridicule de pantin désarticulé. Je reste debout face à lui, immobile, circonspect.
– Je résume. Pierre, Lyonnais, la quarantaine, marié, deux enfants, un travail, des loisirs, des amis. Un type ordinaire a priori, qui meurt d’une façon extraordinaire…
La mouche virevoltante se repose au même endroit, comme si elle tenait absolument à chuchoter un message au creux de son oreille. Un ange passe. Je retiens ma respiration.
– Et je fais quoi, moi, de toi, maintenant ?
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