Le portable

Christophe Wojcik · Chapitre 3 sur 32

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Le portable

Chapitre 3

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Pourquoi me suis-je comporté de la sorte ? En toute logique, j’aurais dû remonter chez moi en courant, appeler les secours et leur signaler sa présence sur le trottoir. Ou du moins, les prévenir quand il était dans mon appartement, encore en vie. Ou au pire après son décès. Quand bien même sa mort m’aura pris de cours, j’aurais a minima pu annoncer la triste nouvelle à sa femme. Je n’ai rien fait de tel. J’ai agi en dépit du bon sens. Me suis mis délibérément dans le pétrin. Pourquoi ?

Je sais la raison qui a guidé mon choix. Ce n’est pas une peur panique qui m’aurait fait perdre toute forme de lucidité, si c’était le cas, les dés étant jetés et le calme revenu, je pourrais rattraper le coup, dire la vérité, donner des explications ; or, je n’en ai nullement l’intention. Ce n’est pas non plus par manque de courage, celui dont j’aurais dû faire preuve à l’instant de m’entretenir avec cette Mathilde, Allô, comment ça ? Pierre ? Non, ce n’est pas Pierre, ah oui, vous êtes sa femme ? Il faut que je vous dise, il est mort, là, sous mes yeux, je le vois, inerte, la tête en sang, mes sincères condoléances, vraiment… Je ne la connais pas, l’épreuve n’aurait pas été insurmontable, un passage obligé, désagréable, mais bon. Ce n’est même pas l’ennui, celui qu’il m’arrive de croiser au détour de cette existence facile, monotone, à peu près dénuée de motifs d’exaltation ; je n’ai pas le goût du danger ou du risque inconsidéré qui régalerait de délicieux frissons dans le dos.

Non, la raison est ailleurs. Pas besoin de chercher bien loin. J’ai agi de la sorte parce qu’il me l’a demandé, tout simplement. Il ne voulait pas mourir. Il me l’a dit, à plusieurs reprises. C’était sa dernière volonté. On ne refuse pas une dernière volonté – fût-elle absurde ou incongrue. Lorsqu’il m’a adressé cette supplique, j’ai lu dans son regard qu’il ne le faisait pas seulement pour lui-même. Il le faisait aussi, et sans doute d’abord, pour les êtres qui lui sont chers, qui tiennent à lui, qui seraient effondrés de le perdre. Sa femme et ses enfants le croient vivant. Pour l’heure, j’ai accompli sa dernière volonté. Il va me falloir rivaliser d’imagination pour ne pas les décevoir sur la durée, ni lui ni eux…

Mais j’ai son portable et son portable contient tous les renseignements utiles pour mettre mon plan à exécution. Le modèle en sa possession – en la mienne à présent – est des plus récents, smartphone à la pomme. J’ai à peu près le même, donc pas de souci pour recharger sa batterie. La première fois qu’il s’est mis en veille, j’ai craint le pire. Un code PIN personnalisé et mes projets tombaient à l’eau. Je me suis empressé de composer un quadruple zéro en croisant les doigts… Miracle ! Les icônes de ses applications sont apparues à l’écran. J’ai interprété ce succès comme un signe du destin, une invitation. Petite précaution supplémentaire pour éviter d’être repéré : dans les « Réglages », j’ai bloqué la géolocalisation. Mission accomplie. Vannes ouvertes. Possibilités infinies. Je contemple l’appareil avec un sourire satisfait.

Les téléphones sont partout, qui peut encore s’en passer ? Ils nous accompagnent, nous relient au monde, nous informent, nous suppléent. Ils disent tout sur nous : nos emplois du temps, nos centres d’intérêt, nos habitudes, avec qui nous échangeons. Ils nous assistent. Ils sont notre prolongement. Sans eux, nous sommes perdus, comme s’ils nous étaient devenus littéralement vitaux. Ils n’existaient pas quinze ans plus tôt – pas avec ces multiples fonctionnalités en tout cas. Qui sait ce qu’ils feront de nous dans quelques décennies ? Jusqu’où iront-ils pour rapprocher le monde réel du monde virtuel ? Jusqu’où convergerons-nous avec eux ? Et s’ils étaient le « chaînon manquant » du clonage humain, le vrai, le complet, dans une version électronique, une séquence d’ADN pour le patrimoine génétique, la puce du portable pour qualifier la personnalité, l’un pour le contenant, l’autre pour le contenu, on mélange le tout, on réalise la synthèse et on obtient une reproduction à l’identique, un double parfait ?

Ces objets fascinants ne sont pas comme les autres. Ils sont constitués d’un système central innervé par des connexions. Ils ont de la mémoire. Ils parlent. Ils voient. Ils dialoguent entre eux. Ils nous contiennent. Nous les rendons vivants, d’une certaine manière, en leur confiant des fonctions essentielles à nos vies. Pourquoi la règle, ici, chez moi, ce matin, en la circonstance, ne vaudrait-elle pas ?

– D’accord, Pierre, tu ne vas pas mourir. Tu vas jouer les prolongations et je vais t’y aider. L’encéphalogramme de ton premier cerveau est plat. Mais ton second cerveau demeure actif. Si tu veux vivre, je vais devoir explorer ce qu’il contient.

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