Le portable

Christophe Wojcik · Chapitre 5 sur 32

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Le portable

Chapitre 5

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Ses contacts, son agenda, ses mails, ses textos. À la marge, sa présence sur les réseaux sociaux. Mon nouvel ami n’y est manifestement pas accro. Peu d’amis virtuels. Quelques photos de famille, de vacances, de paysages sur Facebook et Instagram, rien sur Twitter, un compte inactif sur LinkedIn et même pas de boucle WhatsApp. Pierre ne s’exhibe pas sur la toile. Il n’y commente rien, n’y exprime aucun avis. Qu’il ne se prête pas au jeu de ces déballages obscènes me convient à merveille. Le maintenir artificiellement en vie dans un monde lui-même artificiel aurait peut-être fait beaucoup…

Il n’en demeure pas moins que tous les ingrédients sont réunis dans cet épatant rectangle épais de quelques millimètres. Du bout du doigt, en pressant sur des boutons interactifs, en activant des applications, je peux recomposer le puzzle de son existence, accéder aux renseignements nécessaires pour savoir qui il était, ce qu’il faisait, d’où il venait, où il prévoyait d’aller, comment et avec qui. De la méthode. Du flair. De l’esprit de déduction. Je dois être à la fois consciencieux et attentif dans mon travail d’investigation si je veux appréhender cet homme sous toutes ses coutures, le décortiquer. Faire la part des choses. Être pertinent dans mes interprétations. Séparer ce qui m’est essentiel de ce qui ne l’est pas. Ne surtout rien négliger. Aucun détail ne doit m’échapper.

Ses contacts, pour commencer. Pierre était apparemment du genre organisé. Il avait créé des catégories distinctes pour mieux répertorier ses relations et ses proches, un dossier pour la famille, un autre pour les amis, un autre encore pour le travail. À l’intérieur de chaque dossier, les prénoms, les noms, et, pour certains, les fonctions. Il ne s’était pas borné à enregistrer les numéros de téléphone : les champs relatifs aux adresses mail et postales sont presque systématiquement complétés, parfois même la rubrique anniversaire. La belle aubaine ! Je dispose du fichier détaillé de toutes celles et tous ceux qui, de près ou de loin, composaient l’entourage de mon mort-vivant. Pour quelques contacts est parfois associée une photo. Voilà qui fait mon affaire au-delà de toute espérance.

Au tour de son agenda. Là encore, la rigueur prévaut. En rouge, les rendez-vous professionnels, réunions, tête-à-tête, déjeuners, horaires de départ ou d’arrivée de ses déplacements professionnels assortis de la destination, avec des intitulés précis. En bleu, les rendez-vous privés, des dîners pour l’essentiel, et programmes des week-ends – pas besoin d’être détective pour relier les noms mentionnés ici à ceux qui figurent dans la liste des membres de sa famille ou dans celle de ses amis.

J’en viens à ses mails. Mon gaillard n’était pas des plus prolixes, les messages reçus sont très nombreux, ceux qu’il a envoyés, nettement moins – sauf s’il a jugé utile d’en effacer ? Le style de ses réponses n’est pas vraiment littéraire, plutôt télégraphique, dans l’air du temps, des OK, des smileys, des @+, des abréviations. Mais ils suffisent amplement à m’éclairer sur les activités qu’il menait, ses opinions, ses intentions, ce qui allait bien et ce qui ne tournait pas rond.

Ce sont ses textos qui me posent problème. Nombreux. Parfois anciens. Parfois sibyllins. Certains répondent à des interpellations qui émanent d’un « Numéro privé ». Pour le coup, il se montrait beaucoup moins scrupuleux dans le sort qu’il leur réservait, négligeant de les archiver ou, au contraire, de les supprimer selon l’urgence ou la circonstance du moment. Un patchwork incomplet, limite intelligible, de mots saisis dans l’instant. Pas grave. Je parie qu’ils m’aideront néanmoins dans mon entreprise et m’apporteront des éclairages utiles, si ce n’est dans l’immédiat plus tard…

Je n’ai pas quitté mon fauteuil de la matinée, bientôt midi. Comme le temps file ! Ma démarche exploratoire s’achève. Violation de propriété. Délit d’ingérence. Attentat à la pudeur. Voyeurisme caractérisé. Usurpation d’identité. Je devrais ressentir de la gêne. Curieusement je n’en ressens pas. Plutôt une sorte de soulagement, teinté de satisfaction, avec une touche de fierté. Sans moi, cet homme n’existerait plus. Grâce à moi, il peut continuer d’exister. Cette perspective m’excite au plus haut point.

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