Le portable

Christophe Wojcik · Chapitre 24 sur 32

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Le portable

Chapitre 24

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J’attache ma ceinture et desserre le frein à main. À l’instant d’allumer les phares, le cerbère de tout à l’heure traverse mon champ visuel, juste devant moi. Il paraît plus colossal encore sous l’effet des projecteurs. Je l’observe rejoindre de son pas lourdingue et nonchalant une grosse voiture aux vitres teintées. Ce n’est pas Aigle noir. Seulement l’un des membres de sa bande organisée, aux ordres du patron, un exécutant – un exécuteur, au choix. Je ne peux m’empêcher de le prendre en filature, passablement excité. La soirée n’est pas terminée.

Notre homme a la conduite périlleuse, nos véhicules slaloment entre les traînards endormis et les lambins éméchés, je m’accroche comme je peux. Nous prenons peu à peu de la hauteur, direction La Duchère, sa réputation sulfureuse, ses nuits de violences urbaines, ses barres d’immeubles décrépis surplombant la ville comme pour mieux offrir à leurs habitants la perspective d’une autre vie. Quartier classé en ZSP. Zone de sécurité prioritaire. Ceux qui nous gouvernent ne manquent pas d’aplomb. Qualifier de « zone » un quartier où elle règne, tout de même, il fallait oser.

Colosseman se gare au pied d’une tour parmi les tours. J’en fais autant, à quelques encablures dans un recoin sombre. Coupe le moteur. Éteins les phares. Me tasse sur mon siège et ouvre ma fenêtre, comme dans les films, la scène vue mille fois du flic en planque. Je ne pense pas qu’il m’ait repéré. J’en suis même certain : en dépit de l’heure tardive, ça s’agite et ça traficote beaucoup autour de nous. Surtout à l’entrée de l’immeuble vers laquelle mon loubard se dirige. Une vingtaine de jeunes excités entourent quelque chose ou quelqu’un. Ils s’immobilisent et se taisent à l’arrivée du mastodonte, ouvrant une brèche dans le cercle de leur réunion pour qu’il puisse y pénétrer.

Dans le halo de la lumière du hall. C’est petit. C’est poilu. C’est noir. Brisant le silence, un miaulement retentit. Si strident que ça m’en vrille les oreilles et me donne le frisson. D’autres jeunes courent en direction de l’attraction, Viens voir, mec, y’a une bête qui s’est fait rouler dessus ! Le misérable chat a l’air bien mal en point, en effet, pantelant, grelotant, désarticulé. Le grognement de Colosseman couvre un instant ses gémissements. Rien qu’un instant. Celui d’après, il plonge sa main droite dans la poche de son pantalon pour en extraire un couteau à cran d’arrêt. En fait jaillir la lame. De l’autre main, saisit la bestiole par les pattes arrière et couic ! lui tranche la gorge, comme ça, d’un coup sec.

Les spectateurs s’écartent pour éviter les éclaboussures pendant que le boucher secoue l’animal de haut en bas et de bas en haut, afin d’accélérer l’écoulement du sang. Sous l’effet de la lame, la tête tranchée du chat pendouille misérablement. Elle ne tient plus à grand-chose.

Foule hébétée. Bourreau imperturbable. Visage inexpressif. Il s’achemine de ce même pas nonchalant vers la première poubelle, en ouvre le couvercle, y balance sa victime, referme le couvercle, stationne quelques secondes devant le cercueil de fortune, bras ballants, tête rentrée dans les épaules, comme s’il se recueillait brièvement. Puis il s’essuie les mains dans un mouchoir, y fait glisser son couteau, le range et rentre chez lui en invitant l’assistance à en faire autant.

Fin du bal, dispersion générale. Soudain la rue est étrangement calme. J’entends les battements de mon cœur à l’intérieur de ma poitrine. J’inspire lentement par le nez pour provoquer l’afflux d’air dans mon ventre, expire plus lentement encore par la bouche, technique de la respiration abdominale, censée m’aider à me remettre de mes émotions avant de remettre les gaz, plein pot, pour quitter les lieux du crime.

Allongé sur le lit de ma chambre d’hôtel, je ricane nerveusement en songeant que ces types ne sont pas des rigolos. Moi non plus, dans mon genre, mais tout de même… Le sommeil me gagne. Je ferme les yeux. Des images se télescopent dans ma tête. D’un côté, Aigle noir et ses suppôts : monstres froids. De l’autre, Pierre enfermé dans sa solitude : pauvre bougre congelé. Leurs représentations s’assemblent, se superposent et s’enchevêtrent au moment de rejoindre le monde des rêves.

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