Le portable
Chapitre 10
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Mardi matin, nuit courte mais sommeil réparateur. Il faut dire que la journée d’hier a été éprouvante. Mes batteries sont rechargées. Celles du portable aussi, je n’ai pas manqué de le brancher avant de me coucher pour qu’il reprenne des forces, il en avait besoin. Nous voici tous les deux regonflés à bloc pour la suite. Quelle suite ? Il y a vingt-quatre heures, je vivais dans un confort serein que rien ne venait jamais troubler. Les événements ont tout chamboulé. Leur intensité milite en faveur d’un moment de répit. Sortir, prendre l’air, me changer les idées.
Quartier du Marais, mon quartier. Un chien tournicote autour du lampadaire où j’ai ramassé Pierre à l’agonie, dégage sale clébard ! Je poursuis mon chemin, traverse la place des Vosges, arpente les rues attenantes, mains dans le dos, tête baissée. Je longe des boutiques de fringues tendance et de chaussures hors de prix, d’objets de décoration improbables et de plantes exotiques, d’œuvres d’art inaccessibles et de mobilier ultracontemporain – lieux que je vois tous les jours, mais qui m’indiffèrent aujourd’hui. Je fais escale dans un café, rue des Blancs-Manteaux, l’un de mes favoris parmi ceux où j’adore traînasser pour lire le journal, regarder défiler les clients, saisir des bribes de leurs conversations en me délectant d’une bière pression. Là, non. Je ne tiens pas en place, passe commande, trépigne, bois une gorgée de bière, paie et repars vite. Je continue de marcher, sans but précis, des heures durant, ne m’arrêtant qu’une fois pour m’acheter un panini tomate-mozzarella que je jette à la poubelle après trois bouchées.
Je ne pense qu’à elle, cette jeune veuve ignorante de sa condition. Lui, je lui ai parlé, je l’ai touché. D’elle, j’ignore tout ou presque, une voix entendue sur messagerie, quelques mots échangés, un âge, une situation familiale, une adresse, une photo. Bien sûr, c’est lui qui m’a demandé de ne pas mourir. Mais c’est elle qui est en vie. Elle est au cœur de l’histoire. Elle lui donne tout son sens. Je lui envoie un texto :
Je pense fort à toi.
Puis un autre :
Rassure la famille, les amis, s’il te plaît. Dis-leur que je
vais bien et de ne pas s’inquiéter. Explique-leur que j’ai
dû m’absenter mais que je reviendrai. Je vous embrasse,
toi et les enfants. Ton Pierre.
J’attends quelques minutes. Pas de réponse. J’émets des hypothèses sur les raisons de son silence. A-t-elle choisi de lui ficher la paix ? Veut-elle l’inquiéter au point qu’il décide de rentrer ? Aurait-elle déjà abdiqué ? Je voudrais qu’elle réponde. Elle ne le fait pas. J’en ressens une sorte d’état de manque, ainsi que de l’angoisse. Étrange paradoxe. En principe, c’est elle qui doit être dans cet état. De nous deux, c’est elle qui est censée être la plus angoissée. À chacun de mes pas, je mesure un peu plus l’ampleur de la situation. Des vases communiquent. Des mouvements s’inversent. Sur terre, un homme a disparu. Dans mon existence, une femme, la sienne, fait son apparition.
Je relève la tête et regarde autour de moi. Jardin du Luxembourg. Je me suis éloigné de mes bases. L’après-midi tire à sa fin. J’ai vraiment beaucoup marché. Vu l’heure avancée, je n’exclus pas d’avoir traversé tout Paris sans m’en être aperçu. Je file droit pour rejoindre au plus vite mon appartement. Arrivé chez moi, je m’empresse d’allumer mon ordinateur dans le but d’accomplir les formalités nécessaires. Réservation du billet de train, départ : gare de Lyon demain dix heures, classe : première, destination : gare de Lyon-Part-Dieu. Puis d’une chambre d’hôtel, arrivée : demain en début d’après-midi, catégorie : individuelle, localisation : quartier de la Croix-Rousse. Pierre a pris ses distances avec Mathilde. Je décide de me rapprocher d’elle pour compenser.
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