Le portable
Chapitre 13
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Je n’ai aucune attirance pour les trains, les bousculades dans les couloirs, les contrôleurs avec leurs casquettes ridicules, la climatisation mal réglée, les toilettes sales, les bagages entassés, cette promiscuité obligée. Un mauvais moment à passer, en l’occurrence pas trop long, deux heures à peine, tant mieux. Une femme d’une cinquantaine d’années a l’idée saugrenue de venir poser ses fesses sur le siège en face du mien. Elle exhibe des formes opulentes prisonnières d’une robe étriquée. Ses bijoux en toc brillent de mille feux. Son parfum acidulé agresse mes narines. Maquillée à outrance, le contour de ses yeux peinturluré en vert pomme, ses pommettes rouge cerise et sa bouche en forme de quartier d’orange la font ressembler à une corbeille de fruits. Ou une nature morte. Elle me sourit, s’évertue à capter mon regard, cherche ostensiblement à me faire du genou, en frôlant mes jambes trop grandes que je ne parviens pas à rétracter. Je ferme les yeux pour mieux lui échapper et me réfugier à l’intérieur de moi-même.
Je repense à Aigle noir, cette affaire sordide. L’appel téléphonique de la conseillère bancaire de Pierre prend soudain une signification nouvelle. Sans doute avaient-ils besoin de se voir urgemment pour évoquer une situation très préoccupante, des paiements différés, des termes échus, des comptes dans le rouge, un déraisonnable niveau d’endettement. Je songe aussi à ces mails auxquels je n’avais guère prêté attention, ceux de sa banque, ainsi que d’autres en provenance d’organismes de crédit à la consommation. Je me force à rouvrir les yeux pour les consulter. À plusieurs reprises, la banque informe Monsieur Lorgeron qu’il a dépassé le montant autorisé de son découvert, ce qui a pour conséquence immédiate son inscription au fichier national des incidents de remboursement, en clair : interdit bancaire. Contrairement à ce que j’avais pu croire, les messages des organismes prêteurs ne sont pas des spams : ils constatent son insolvabilité et le menacent d’engager des procédures en recouvrement. Mon gaillard était dans une sacrée panade. Les faits l’attestent. Ce qu’ils ne précisent pas, c’est la part de responsabilité qui incombe à Aigle noir. Était-il impliqué dès le départ ou plutôt envisagé, en ultime recours, comme celui qui pourrait résoudre ses problèmes ? Est-il sa ruine et sa perte ? Ou seulement sa perte ? L’enquête suit son cours. Les réponses viendront.
La dame provocante, clinquante, odorante, entreprenante, me dévore du regard. Je n’ai pas faim. Je soulève la tablette qui est devant moi, puis l’accoudoir, m’extirpe de ma place, traverse la rame, ouvre la porte coulissante et m’installe sur un strapontin à proximité de la porte de sortie. À quelques mètres de là, un gamin s’excite sur une console de jeu, impavide, immobile, exception faite de ses deux pouces repliés qui actionnent des boutons. J’imagine qu’il mène un combat homérique, dont il espère sortir vainqueur, contre des monstres très méchants. Venue de nulle part, la voix du chef de bord annonce une arrivée imminente en gare de la Part-Dieu, enfin ! Je descends le premier du train, valise dans une main tandis que de l’autre, je tâte la poche arrière gauche de mon pantalon pour vérifier qu’elle contient le portable de Pierre. Ma console de jeu à moi.
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