Le portable
Chapitre 22
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Dimanche solitaire. Alternance de sorties (marché le matin, balade de square en square l’après-midi) et de réflexions dédiées à mes interlocuteurs de prédilection.
Ce pauvre Pierre, je l’ai manipulé. Au sens propre, pour l’enfermer dans mon congélateur. Au sens figuré, par l’intermédiaire de son téléphone. Au début, au tout début, j’ai agi pour lui, par sens du devoir, pour porter assistance à une personne en danger. Après ? Après, je me suis servi de lui. J’ai prétendu vouloir respecter ses dernières volontés pour justifier mes actes. Vaste fumisterie ! La vérité est que j’ai rapidement pris du plaisir à me mettre en danger. À envoyer bouler mon existence plan-plan. Vibrer, frissonner, il me semblait que je n’avais aucune attirance pour cela. Je me trompais. Pierre est mon adrénaline. Je me shoote à lui. Mais le curseur de mes émotions s’est déplacé vers Mathilde. Elle l’a devancé dans la hiérarchie de mes attentions. Ce n’était pas prémédité, je le jure. Je contrôlais ma vie. J’ai voulu contrôler sa mort. Mes sentiments pour elle, en revanche…
C’est grâce à lui que je l’ai rencontrée. Ce n’est pas rien. Je lui en suis sincèrement reconnaissant. Mais ma reconnaissance est froide, comme lui. Mon raisonnement était bancal. Je suis allé trop vite en besogne. Ce n’est pas parce quelqu’un est mourant ou mort que c’est quelqu’un de bien. C’était peut-être un sale type, menteur, malfaisant, odieux, colérique, bourré de défauts, mauvais père, mauvais mari, je ne sais pas. Dans le doute, je le réduis au minimum : un outil. Un contact utile. Dont j’ai encore besoin. Pour elle. Mathilde.
Je suis venu. Je l’ai vue. Elle m’a vaincu. J’ai déposé les armes au pied de son immeuble. Je me suis surpris à le faire sans opposer la moindre résistance. Choc immédiat. Les verrous qui cadenassaient mon cœur pour lui épargner des désillusions ou des déboires ont sauté à l’instant où elle a traversé mon champ de vision.
Comment est-ce possible ? Comment cela a-t-il pu m’arriver, à moi qui suis en principe si méfiant, pour ne pas dire sceptique ? Son mari y est pour quelque chose, bien sûr, à son corps défendant. Il a établi la liaison entre nous, liaison téléphonique d’un genre nouveau que je n’ai pu me résoudre à laisser en l’état. Il me fallait me connecter à elle de façon tangible, palpable, m’assurer qu’elle appartenait au monde des vivants alors que Pierre venait de le quitter. Cette démarche nécessaire n’offrait pour autant aucune garantie. Je n’avais pas d’idée préconçue. En la voyant, j’aurais tout aussi bien pu éprouver de la tristesse. Ou de la compassion. Ou de l’indifférence. Mais non. Rien de tel. C’est de la joie qui m’a envahi, celle d’une rencontre dont j’ai aussitôt compris qu’elle allait changer le cours de ma vie.
Depuis, je ne suis plus seul. J’ai crevé la bulle égoïste dans laquelle j’étais enfermé. Je n’évolue plus en vase clos, comme si je venais de renoncer à vivre en autarcie. J’ai besoin d’elle. Et j’ai la prétention de croire qu’elle a besoin de moi. Qu’elle en ait conscience ou non, qu’elle l’exprime ou pas, je le souhaite avec ardeur, au point d’en faire un but ultime : être là où elle voudra que je sois, en toutes circonstances, toujours présent au rendez-vous. Elle m’a appelé son sauveur. Mais ce qu’il lui faut en priorité, c’est un protecteur. Quelqu’un qui la défende contre les agressions et les tourments, la bêtise et la méchanceté. Quelqu’un qui fasse preuve de délicatesse et de douceur. Quelqu’un qui l’accompagne, la rassure, l’épaule, à l’heure où elle négocie le tournant… Oui, j’ai terriblement envie de la protéger.
Je ne suis pas dans mon état normal. En règle générale, je l’ai suffisamment dit, je végète et je contemple. Je navigue dans les eaux limpides d’une mer tranquille, voiles rentrées, rames relevées, cabotant le long des côtes de la paresse et de l’oisiveté. Je fais partie des privilégiés. J’assume ma condition. Je suis affranchi des contingences matérielles. Je ne m’oblige à rien. Je ne rends des comptes à personne. Je ne regarde jamais le prix des choses. Je ne m’inquiète pas de l’heure qu’il est. Tout chez moi, en moi, autour de moi est organisé pour que je mène une vie facile. La facilité, je n’y résiste pas, y compris sur le plan sentimental. En vérité, ma vie amoureuse n’en est pas une. Mes histoires n’en sont pas, tout au plus des aventures, d’un soir, d’une nuit, jeux de séduction et plaisir consommé sans conséquence ni engagement.
Mais depuis quelques jours, la mer est agitée. Je me découvre hyperactif. Je consulte ma montre. Je cogite et me fais des nœuds au cerveau. Méconnaissable, en somme. Je n’y suis pour rien, c’est la faute du destin. Il m’a lancé un défi. Je l’ai relevé. Les effets induits sont étonnants. De l’excitation. De la curiosité. Des trépidations. Je m’éveille. Je frétille. Mon palpitant s’emballe. Gonflé à l’intérieur de ma poitrine, il bouillonne, comme si j’étais de nouveau ce jeune homme de vingt ans plein d’espérances et d’idéaux. Oserais-je dire que je revis ?
Le plus incroyable, c’est que j’en demande plus, content mais pas contenté. En lieu et place du carpe diem, je me projette dans l’avenir. Demain, il y aura d’autres péripéties, forcément. Je m’en réjouis. Je m’y prépare. Et j’avance. Jusqu’où ? Je n’en connais pas encore les limites. Les règles ont changé. Je m’attache à Mathilde.
Vivement demain.
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