Le portable
Chapitre 7
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Il paraît que ce sont les cordonniers qui sont les plus mal chaussés. La règle ne vaut pas pour les garagistes. Pas pour moi en tout cas. En même temps, je ne suis pas tout à fait garagiste, le terme est abusif, un titre que je m’attribue pour qualifier mon métier qui n’en est pas un. Je suis propriétaire de garages, répartis sur trois sites, dans Paris. Je les ai acquis à ma majorité, à une époque où les prix défiaient toute concurrence, il y a vingt ans. Depuis, je les loue à l’unité à des particuliers qui acceptent de payer une fortune pour ranger leurs véhicules dans des boxes en béton, deux cents à deux cent cinquante euros par mois, en ce moment. J’en ai confié la gestion à un administrateur de biens. Et j’encaisse. Un job peinard, j’en conviens, improductif, indécent, mais il faut admettre que c’est lucratif, un garage, pas de souci pour trouver preneur, pas d’entretien, peu de frais, alors quand on en possède une soixantaine… Je bénis chaque jour mes parents d’avoir eu un fils unique, ma tante Annie de m’avoir légué sa fortune considérable, et la vie de m’avoir épargné les horaires, les contraintes, les comptes à rendre et les problèmes de fins de mois.
Or donc, je suis bien chaussé et dispose d’un triple garage en sous-sol, repeint à neuf, chauffé, alimenté en eau, équipé d’une alarme, pourvu d’une ouverture automatique des portes par commande à distance, deux étages en dessous de ce loft immense, où j’habite en principe seul. Dois-je le préciser ? Oui, j’ai décidé d’être honnête : je n’ai même pas de voiture. Cerise sur le gâteau : j’y accède par un ascenseur privatif, sans intermédiaire, directement depuis chez moi. Pour être sincère, j’ai rarement un motif valable pour descendre ces deux étages. Cela dit, exceptionnellement, aujourd’hui…
La raideur de son corps ne me facilite pas la tâche. J’enlace ses bras autour de mon cou, l’attrape par la taille, le soulève péniblement, le traîne jusqu’à l’ascenseur, le maintiens en position verticale en le coinçant dans un angle. Arrivé en bas, je le tire sur quelques mètres et le laisse enfin tomber, sans précaution, au pied de sa future demeure. Je lui ai réservé une chambre. Froide. Le congélateur dans mon garage. Un petit cube dans un cube plus gros. Capacité de stockage : quatre cents litres. Amplement suffisant. Un cercueil parfait.
J’ouvre le couvercle. L’appareil électroménager expire une fumée blanche et glacée. De mémoire, il ne contient pas grand-chose. En effet, au fond, tout au fond, gisent trois misérables cônes à la vanille, un sachet de frites surgelées et un plat cuisiné : dos de cabillaud et sa sauce hollandaise. Je préfère ne pas extraire ces denrées alimentaires périmées. Elles lui tiendront compagnie, et réciproquement. Un vendeur de cannes à pêche devrait faire bon ménage avec un morceau de poisson.
Il m’appartient désormais de transporter cet amas de chair et d’os, de viscères et de poils jusqu’à sa destination finale, ho ! hisse ! ho ! hisse ! qu’il est lourd ! encore un effort ! ça y est, j’y suis. La carcasse est en équilibre sur le bord du congélateur. Je lui imprime une légère poussée. Elle rejoint le fond de la cuve en produisant un choc sourd. Mission accomplie. Mon gaillard est dans la boîte. Il en occupe tout le volume. Je l’arrange un peu, l’installe sur le dos, bras allongés, genoux repliés, les cônes d’un côté, le poisson de l’autre, le sachet de frites en guise d’oreiller.
Je rabats le couvercle, m’assure qu’il est correctement refermé. Et c’est tout. Pierre est enterré, ou quelque chose du genre.
Je me sens extrêmement vivant. Cela faisait très longtemps que je ne m’étais pas senti aussi vivant et heureux de l’être, et plein d’énergie, et d’entrain, tous mes sens en éveil, le cerveau qui tourne à plein régime, le cœur battant. Même pas fatigué alors que depuis plusieurs heures, je suis sacrément occupé. Ce qui n’est pas dans mes habitudes. D’habitude, je commente, je flâne, je disserte, je profite. Cultive le goût du luxe et celui des belles choses. Je n’embête personne. Personne ne m’embête. Au mieux, je méprise. Au pire, je tourne en dérision. Je ne m’implique pas, ne sollicite pas, ne transpire pas non plus. Ce qui ne comporte pas que des avantages. Garagiste est une activité qui met à l’abri du besoin. Pas forcément de l’ennui.
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