Le portable

Christophe Wojcik · Chapitre 21 sur 32

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Le portable

Chapitre 21

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Nous marchons un long moment sans nous adresser la parole, côte à côte, à pas lents. Nos bras se frôlent parfois. Je suppose qu’elle réfléchit. Ce n’est pas mon cas. Mon cerveau est trop vidé – ou trop rempli – pour penser. Je me contente de savourer sa présence enveloppante, les mouvements de son corps, ce qui se dégage d’elle et qui me touche sans que j’aie besoin de la toucher.

Le portable de Pierre vient troubler nos divagations. Je le laisse sonner dans la poche de mon pantalon.

– Vous ne prenez pas votre appel ?

– Ça attendra.

– J’attends… Le téléphone attend… Et vous, vous attendez quoi ?

– Je ne sais pas. Que vous me disiez la vérité ?

– Vous croyez que je vous ai menti ?

– Non. Mais j’ai la conviction que vous ne m’avez pas tout dit. Hier matin, vous m’avez rattrapé sur le trottoir. Aujourd’hui, vous déjeunez avec moi. Nous déambulons dans Lyon. Alors que votre mari s’est volatilisé. Vous devriez être paniquée. Consacrer chaque seconde à le rechercher. Avoir prévenu la terre entière. Réclamer du secours. Alerter les forces de police. Vous ne l’avez pas fait. Vous ne le faites pas. Avouez que c’est un comportement qui peut paraître bizarre, vu de l’extérieur…

Nous passons devant un banc. Elle s’y assied. Je l’imite.

– Il me semble qu’il a disparu depuis bien plus longtemps. Nous étions en ménage, comme on dit. Nous élevions nos enfants. Nous avions une vie sociale. Mais je me rends compte que je ne l’aimais plus. Le Pierre dont j’étais tombée amoureuse n’a pas attendu ces derniers jours pour s’évanouir dans la nature. Je le pressentais, sans l’admettre vraiment. La flamme était éteinte. Je l’ai compris à présent. Évidemment, je suis surprise. Je ne comprends pas ce qui a motivé sa décision. Je m’inquiète pour lui. Mais au fond de moi, malgré moi, égoïstement, j’éprouve une sorte de soulagement. J’ai l’impression d’être libérée d’un poids. Je vais étrangement bien… Je vous choque ?

– Non. Ce serait vous juger. Je ne juge jamais.

– Et puis c’est son choix. Pourquoi est-ce que lui choisirait alors que moi je devrais subir ? J’ai envie de lui dire merde. Et merci. C’est terrible, n’est-ce pas ?

– Peut-être…

– Quelle heure est-il ?

– Cinq heures et quart.

– Je dois aller récupérer Victor et Mélanie chez mes parents. Vous remontez quand à Paris ?

– Pas dans l’immédiat.

– Vous êtes devenu mon confident. Vous voulez bien continuer d’être mon confident ?

– Volontiers.

– Demain, c’est ma journée avec les enfants. Je leur ai promis de les emmener à la piscine et au cinéma. Mais je ne travaille pas lundi matin. On prend un café ?

– Avec plaisir.

– Disons vers dix heures, sur la place de la Croix-Rousse ?

– Parfait.

– À lundi, alors.

– À lundi…

Elle s’éloigne et s’engouffre dans une bouche de métro.

J’écoute le message vocal laissé à la suite de l’appel tout à l’heure : Salut Pierrot, c’est Ludo, je suis avec Léon. Dis donc, canaille, tu nous as fait faux bond cette semaine, espèce de lâcheur ! On compte sur toi lundi soir, rancard chez moi, on décolle vers vingt et une heures, comme d’habitude. Viens avec une brouette pour ramener les billets. La bise.

Il n’est manifestement pas inutile que je reste encore quelque temps à Lyon.

Je bois une bière sur la place de l’Hôtel-de-Ville avant de regagner tranquillement mes pénates. Vers vingt heures, Pierre adresse un texto à Mathilde :

J’espère que tu as passé un agréable samedi. Bonne

soirée.

Des mots creux et distants. Ils me paraissent amplement suffisants.

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