Le portable
Chapitre 8
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Je regagne mon appartement en restant dans le thème : du congélo au frigo, j’ai faim et j’ai soif, normal, c’est l’heure du déjeuner. Deux bâtonnets de surimi, une tranche de jambon et un yaourt à la fraise avalés à la va-vite, un verre de jus de pamplemousse frais. Je mouille ensuite une éponge avec laquelle je frotte les taches de sang qui souillent le cuir de mon canapé. Impeccable, tout disparaît, comme si de rien n’était.
Une douche, j’ai envie de prendre une douche, puis d’enfiler des habits propres. Ma toilette achevée, je ramasse mes vêtements du matin, les jette en vrac dans le tambour de la machine à laver, sélectionne le programme, la mets en marche. C’est comme ça qu’ils font, dans les films, après avoir commis un forfait, ils nettoient, effacent, éliminent les traces pour ne rien laisser derrière eux – ça ne suffit pas toujours, mais il faudrait être un idiot pour ne pas les imiter. Derrière moi, une succession d’événements improbables. Autour de moi, un vide immense. Devant moi, un avenir exaltant. Sous mes yeux, le portable de Pierre. Action !
En mon absence, quelqu’un a appelé. Sans laisser de message. Il s’agissait de Ludo. Pas important. L’essentiel est ailleurs. D’abord, régler son sort professionnel.
Je me fends d’une lettre claire, nette et précise, que j’envoie par mail au directeur commercial de l’entreprise qui l’employait, avec copie au directeur des ressources humaines, deux adresses qui figurent en bonne place dans la liste de ses relations de travail.
Mention : Prioritaire.
Objet : Rupture de contrat.
J’ai l’honneur de vous présenter ma démission, pour raisons personnelles. Je vous prie de bien vouloir prendre acte de cette décision unilatérale, irrévocable et à effet immédiat. Je cesse aujourd’hui même toute activité et, dans ces conditions, renonce à toute forme d’indemnité.
Avec mes remerciements pour la confiance que vous m’avez accordée et mes meilleures salutations.
Pierre Lorgeron.
Voilà qui est fait. Je suppose que ses supérieurs n’en resteront pas là, stupéfaits d’apprendre ce départ précipité, sans parler de la méthode utilisée pour l’annoncer, pas très classe, voire choquante. Ils voudront le convaincre de revenir sur sa décision ou, a minima, obtenir des explications. Ses collègues aussi, à un moment ou un autre, risquent de se manifester. Libre à eux. Leurs tentatives échoueront, ils se heurteront à un silence de mort qui les découragera progressivement, n’insisteront plus, finiront par renoncer, pas le choix. Cela dit, l’hypothèse qu’ils s’en fichent complètement n’est pas non plus à exclure. Ni celle qu’ils poussent un soupir de soulagement. Pierre était peut-être mal noté, peu apprécié, inapte, incompétent, qui sait ? Ce qui est sûr, c’est que « Monsieur Lorgeron ne fait plus partie des effectifs de la société », selon l’expression consacrée. Rayé des tablettes. Hors-jeu. Aux abonnés absents. Et muet comme une tombe.
Muet pour ses employeurs mais pas pour Mathilde, condition sine qua non si je veux respecter mes engagements, envers elle, envers lui. Ne pas couper les ponts, par conséquent, ne pas rompre ce lien qui le maintient artificiellement en vie pour une durée indéterminée. Ce matin, Pierre a promis à sa femme qu’il lui donnerait de ses nouvelles. Il va faire mieux. Il va lui en redonner dès ce début d’après-midi. Des nouvelles pas trop rassurantes, pas trop inquiétantes non plus. Mais des nouvelles quand même, et c’est déjà ça. L’exercice est acrobatique. Je dois faire preuve de finesse, de créativité, de hardiesse, d’empathie – autant de qualités que j’hésite à me prêter. Je soupèse chaque mot :
Ma chérie. Je veux juste te prévenir.
Je suis parti loin. Très loin. Il le fallait. Ces temps-ci,
j’étais au plus mal. J’ai besoin de faire le point. De me
reconstruire de l’intérieur. Ça risque d’être long. Prends
bien soin de toi et des enfants.
Ton Pierre.
Je suis assez satisfait de ce message qui a un double mérite : celui de confirmer l’éloignement dans l’espace et dans le temps, et celui d’entretenir l’espoir.
Je l’expédie. Elle réagit aussitôt :
Tu me diras quand ça ira mieux ?
Quand ça ira mieux, tu reviendras ? Promets-moi.
Je souris tandis que j’envoie la réponse qui convient :
Oui. Deux fois oui. Je te le promets.
Un dernier texto dans la foulée :
Je t’écrirai à nouveau demain.
Je t’embrasse…
J’aurais préféré qu’elle m’embrasse en retour, mais elle se tait.
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