Le portable
Chapitre 9
/ 9 /
Quelle heure est-il ? Vingt heures ! J’ai dormi près de quatre heures, d’une seule traite, comme un bébé, affalé sur mon canapé. Le sommeil m’a pris par surprise, décidément, cette journée n’a rien de normal : en temps normal, une sieste d’une heure, pas plus. La sonnerie du portable n’a pas retenti. Je consulte les mails reçus sur sa messagerie, nombreux, expéditeurs divers et variés, pour la plupart identifiés. J’estime qu’ils sont d’une importance toute relative, inutile de les ouvrir dans l’immédiat, ils attendront. Ajournement qui, au demeurant, me paraît habile sur un plan tactique : les interlocuteurs de Pierre doivent s’habituer à son absence, son silence, son indisponibilité.
Il fait chaud dans mon loft, j’ouvre quelques-unes des fenêtres carrées incrustées dans mes grandes baies vitrées, laisse entrer dans le séjour l’air doux de ce joli mois de mai. Je n’aurai pas mis le nez dehors de la journée. Bientôt la nuit. Comme chaque soir, je m’adonne au rituel des variateurs que je triture un à un, avec une précision d’horloger, pour régler l’intensité d’une dizaine de lampes halogènes au design moderne, murales, suspendues ou sur pied, refermer l’espace qui m’environne, m’y confiner dans une lumière diffuse, une ambiance feutrée… Un verre de rosé. Des olives noires trop salées. Un second verre pour étancher ma soif. J’allume une cigarette puis mon ordinateur, car une question me trotte dans la tête depuis mon réveil, sujet d’actualité, besoin de satisfaire ma curiosité.
Promenade de la souris. Clic sur l’icône. Accès au moteur. Saisie du mot-clé. Lancement de la recherche. Affichage des résultats. Ces informations dont je me contrefichais éperdument jusqu’à ce matin apparaissent à l’écran. « Disparitions. » Les chiffres du ministère de l’Intérieur sont impressionnants. En France, quarante mille disparitions sont signalées chaque année. Trente mille de ces disparitions sont élucidées. En d’autres termes, dix mille d’entre elles ne le sont pas. Au cours de cette année comme au cours de la précédente et de celle qui suivra, dix mille personnes se seront volatilisées. Des affaires criminelles non résolues. Des suicides particulièrement réussis. Des décisions de tout plaquer, sans laisser de traces, repartir à zéro. Parmi ces cas innombrables, quelques-uns focalisent l’attention des médias, créent l’événement à défaut d’une catastrophe naturelle ou de soldats tués à la guerre, nourrissent le bon peuple avide de sensations. Pendant ce temps, des milliers, des dizaines de milliers d’individus viennent grossir les rangs des disparus anonymes. Ce constat est plutôt rassurant.
Pierre Lorgeron est donc un parmi tant d’autres. Encore que. Impossible de le répertorier dans la catégorie des disparitions élucidées puisque j’ignore la cause de sa mort. Et délicat de le ranger dans la rubrique des disparitions non élucidées puisqu’il est censé tenir régulièrement sa femme au courant. Une espèce à part. Un cas unique. Il n’a même pas vocation à figurer dans les statistiques officielles de la police si Mathilde ne le signale pas, comme Pierre le lui a demandé – et elle ne le signalera pas, elle lui fait confiance, je l’espère, je le crois. Je ne suis pas doué pour les calculs de probabilités. Encore moins expert en psychologie féminine. Je prends juste un pari. Celui qu’elle accepte et respecte le choix de son époux, au point de le considérer, sans nécessairement se l’avouer, comme utile, voire salutaire. Je ne sais pas encore ce qui permettra de préserver intactes ses illusions. Mais je vais trouver.
À quel moment une disparition non élucidée devient-elle une affaire classée ? Au bout de combien de mois, combien d’années ? Rien ne presse désormais. Le temps est mon plus précieux allié.
OceanofPDF.com