Le portable
Chapitre 26
/ 26 /
Dîner dans un restaurant aux sonorités locales, Des Canuts et des Gones. Pour les Canuts, je vois à peu près, pour les Gones, j’apprends qu’il s’agit du terme généralement employé pour désigner les gamins de Lyon. Mathilde parle beaucoup, de sa ville, de son travail, de ses enfants. Je l’interroge sur ses centres d’intérêt. Elle évoque sa passion pour la culture des cactus miniatures, son goût pour les comédies musicales, son attirance pour la montagne en été, ses projets – s’initier à l’aviron, prendre des cours de salsa, partir en voyage dans le Colorado. Le ton est léger. Elle est d’humeur joyeuse. Son visage est détendu. Il me plaît de penser que je connais la cause de cette belle gaieté, mais je préfère en avoir la confirmation. Je mets les pieds dans le plat…
– Vous avez reçu un texto de votre mari aujourd’hui ?
Ma question pourrait la crisper. Au contraire. Elle rayonne.
– Non. Pas de texto. Mais un mail…
– Un mail ?
– Oui. Un mail. Un long mail.
– Qui dit quoi ?
– Attendez…
Elle tapote sur l’écran de son téléphone portable pour sélectionner le message et me tend l’appareil.
– Lisez ça…
Je m’exécute à voix haute :
Mathilde,
Je n’ai pas trouvé la force de te le dire alors que je l’ai su dès le premier jour. Assez de mensonges. Il faut que je te l’écrive. Je ne reviendrai pas. Nous ne nous reverrons plus. Je ne serai bientôt plus qu’un souvenir pour toi.
Ne me cherche pas. Épargne-toi cette peine. Je t’ai assez fait perdre de temps comme ça. Et de toute façon, tu échouerais. Oublie-moi.
Je t’ai dit hier que j’ai commis de graves erreurs. C’est pire. J’ai commis l’irréparable. Je suis allé trop loin, jusqu’au point de non-retour. J’ai manqué à tous mes devoirs. J’ai trahi ta confiance. J’ai été lâche. Mais je ne peux plus faire marche arrière. Vraiment plus. Il est trop tard.
Les motifs de mon départ sont ce qu’ils sont. Je ne te les détaillerai pas, ce serait trop douloureux, trop dégradant. Je préfère, si tu en es encore capable, que tu gardes une image plus gratifiante de moi, celle de l’homme qui, à un moment de sa vie, a essayé de te rendre heureuse. Même si je n’y suis pas parvenu.
Mélanie et Victor sont des enfants merveilleux. J’ignore ce que tu dois leur dire à propos de leur père. Tu sauras trouver les mots. Ils s’habitueront à mon absence. Les enfants s’habituent à tout. Ils absorberont le choc. Tu seras attentionnée et douce avec eux, comme tu l’as toujours été, la meilleure des mamans. Tu portes à présent seule la charge familiale. Tes épaules sont solides. Tu ne manques ni d’énergie ni de courage. Ce ne sera pas facile tous les jours. Ça le deviendra si tu te persuades d’une chose : tu mérites mieux que ce que j’avais à te proposer. Je te demande de me croire si je t’affirme que ma disparition est une chance pour toi.
Je souhaite que tes vœux soient exaucés, que tu fasses des rencontres pleines de promesses, que tu construises de nouveaux projets.
Je t’ai fait du mal. Mais tu surmonteras cette épreuve. Rien n’est grave, Mathilde. Sauf la mort. Puisses-tu me pardonner un jour.
Adieu. Pierre.
Je lui rends son portable en feignant la surprise.
– C’est donc la fin ?
– Oui.
– Vraiment ?
– Vraiment.
– Vous ne trouvez pas cela… comment dire… un peu… abrupt ?
– Vous vouliez que je vous tienne informé. Je vous tiens informé. Mais pardonnez-moi de vous le dire comme je le pense : cela ne vous regarde pas. C’est une affaire entre lui et moi.
– D’accord. Excusez-moi.
– Vous n’avez pas à vous excuser.
Elle boit une gorgée de vin, s’essuie les commissures des lèvres, avance ses mains sur la table, se penche délicatement vers moi et m’adresse un sourire radieux.
– Je vais bien.
– Tant mieux.
– Cela fait longtemps que je ne me suis pas sentie aussi bien.
– Et pour nous deux ?
– Comment ça, pour nous deux ?
– Vous avez dit que c’est la fin entre vous et lui. Et pour nous deux ?
– Vous aimeriez que ce soit le commencement ?
– J’aimerais…
Elle pose sa main sur la mienne. Je tourbillonne, je m’évapore, je tachycarde et je fonds.
OceanofPDF.com