Le portable

Christophe Wojcik · Chapitre 17 sur 32

Pages du PDF

Le portable

Chapitre 17

/ 17 /

 

 

Comment pourrais-je en rester là ? Impossible. Quelle raison sérieuse m’obligerait à reprendre le train pour Paris ? Je n’en vois aucune. Pourquoi devrais-je me résigner à rebrousser chemin ? Je ne le souhaite pas. Depuis le début, j’ai peut-être agi à la légère, de manière inconsidérée ou inconséquente, laissant libre cours à mes intuitions. Mais je l’ai fait. J’assume. De toute façon, je suis allé trop loin pour reculer et pas assez pour me satisfaire de la situation. Avancer, donc. Un doigt dans l’engrenage. Les pieds à la Croix-Rousse. Et la tête dans les nuages. Depuis notre rencontre de la veille, j’éprouve un sentiment d’exaltation proche de l’euphorie.

Même la perspective de côtoyer des animaux domestiques ne me révulse pas. Dieu sait pourtant si je ne les porte pas dans mon cœur. J’ai vraiment du mal avec ces créatures insignifiantes. Avec ceux qui les chérissent aussi. Passe pour les malvoyants, les personnes âgées isolées, les victimes d’une avalanche ou d’un éboulement. Mais que d’autres de nos semblables puissent trouver du plaisir ou du réconfort dans la compagnie bestiale échappe à mon entendement, m’afflige et m’attriste. Ce qui ne m’empêche pas de pousser joyeusement la porte de l’animalerie.

Odeurs écœurantes de croquettes, poissons rouges de couleur orange, piaillement hystérique de volatiles ébouriffés, cages pour hamsters amorphes et lapereaux nains suçant les mamelons boursouflés de leur mère assoupie. Je fais semblant de m’intéresser à tout ce que cette boutique contient, des gadgets absurdes, des ustensiles barbares, des écailles qui poissent, des plumes qui donnent des allergies, des poils qui ne sentent pas bon. Mathilde finira par se présenter à moi, forcément, c’est elle qui a ouvert le magasin, à neuf heures précises, en soulevant le rideau de fer avant d’allumer les néons et de changer le prix des os en caoutchouc exposés en vitrine.

Une ombre se déplace pendant que je suis penché sur les litières pour chats.

– Bonjour, monsieur. Je peux vous aider ?

Un gros bonhomme chauve et voûté m’offre le spectacle navrant de son regard obséquieux et de son rictus niais. Je prends sur moi pour ne pas m’enfuir à toutes jambes, pour feindre la décontraction.

– Oui… Bien sûr… Merci…

– Que recherchez-vous ?

– En fait… C’est-à-dire… Plus exactement… Une épuisette. Vous en avez ?

– Évidemment ! Si vous voulez bien me suivre…

Je m’exécute en lui emboîtant le pas tel un toutou docile.

– Voyez. Nous avons plusieurs modèles, avec un cerceau carré ou un cerceau rond. En plusieurs tailles. Tout dépend de l’espèce. Vous avez quoi comme poissons ?

– Des piranhas.

Son visage de commerçant aimable se crispe un peu. Il fronce les sourcils et se gratte le front.

– Ah ! Dans ce cas, je vous recommande celle avec le manche le plus long, ça vous évitera d’avoir à plonger l’avant-bras dans l’eau.

– Excellente idée. J’achète !

– Autre chose ?

– Ça ira.

Je m’empresse de payer et de quitter l’endroit, aussi soulagé que dépité. À peine suis-je sur le trottoir qu’une main délicate se pose sur mon épaule. Je frémis. Me retourne. La vois. Elle m’a touché. Elle est tout près de moi, et moi tout près de m’évanouir.

– Excusez-moi. Vous me reconnaissez ? Je suis la maman de Mélanie. Et vous, notre sauveur d’hier soir.

– Sauveur, vous y allez un peu fort !

– Si si, j’y tiens ! Vous nous avez sauvés d’une situation qui semblait désespérée.

– La preuve qu’une situation n’est jamais tout à fait désespérée… Vous étiez aussi dans cette animalerie ?

– J’y suis toute la journée. J’y travaille.

– Je ne vous y ai pas vue.

– J’étais dans la remise. Pour être sincère, je vous ai un peu espionné.

– Vous espionnez souvent les clients ?

– Jamais. C’est à cause de votre voix. Je me suis dit qu’elle ne m’était pas inconnue.

– Heureusement que je n’ai pas contracté une angine dans la nuit !

Elle me sourit. Je suis content.

– En effet… Votre épuisette vous plaît ?

Je l’agite dans l’air ambiant.

– Beaucoup. Regardez. Ça pourrait fait un super attrape-doudous qui tombent du ciel !

Elle me sourit encore.

Je ne regrette pas mon achat.

– N’oubliez pas de venir avec votre attrape-doudous la prochaine fois que vous vous promenez sous mon balcon.

– Je vous le promets.

Elle jette un œil vers la boutique.

– Je n’ai pas envie d’y retourner. Mais il va le falloir.

– Je comprends.

– Vous habitez la Croix-Rousse ?

– Non.

– Vous travaillez dans les parages ?

– Non… Pourquoi me demandez-vous cela ?

– Pour rien… Vous n’habitez pas ici. Vous ne travaillez pas ici. Ma fille a son doudou. Vous avez votre épuisette. Il y a peu de chances que nous nous croisions à nouveau, n’est-ce pas ?

Le gros bonhomme passe une tête par la porte en rugissant, Mathilde, il y a du monde, j’ai besoin de vous ! Je sens que le moment est venu de mettre un terme à notre conversation.

– Accepteriez-vous que nous déjeunions ensemble ?

Elle pousse un strident J’arrive ! en direction du roi des animaux.

– Demain, c’est samedi. J’ai mon après-midi. Les enfants sont chez mes parents. Douze heures, même endroit.

Elle s’échappe sans attendre ma réponse. Je me retrouve seul sur le trottoir avec mon épuisette à la main.

– D’accord !

OceanofPDF.com