L'Épopée de Thaïs: La Traversée des épreuves (French Edition)
Épisode 13
En tant que seule femme dans la compétition, Thaïs serait la première à combattre. Les organisateurs du tournoi estimaient qu'elle aurait moins de chance de réussir que ses concurrents.
Celle-ci en fut quelque peu déçue, car elle comptait sur l’analyse des premiers affrontements pour remarquer les éventuelles faiblesses du Barbare. Heureusement, elle avait tout de même pu en observer quelques-uns depuis son arrivée et relever les erreurs pouvant être fatales. Elle s’était juré de ne pas les reproduire.
C’est donc dans la matinée que l’on annonça le premier duel :
— Thaïs de Perset contre le Barbare de Léros !
Hippolyte lui adressa un regard d’encouragement avant qu’elle ne pénètre dans l’arène, les jambes flageolantes. En la voyant, certains spectateurs gloussèrent.
— Elle n'a aucune chance, ricana une femme.
— Quoi ? s'exclama un homme. Ils vont laisser cette femmelette combattre le Barbare ? Ridicule ! Viens, fils ! On va aller voir si le marchand de vin est toujours là.
Thaïs n’y prêta pas attention et continua jusqu’au centre de l’arène, chacun de ses pas l’entraînant vers cette épreuve inéluctable.
Par l’entrée opposée, le Barbare fit une arrivée remarquable. Ses pieds martelèrent le sable de tout son poids et, comme simple démonstration de sa force ou pour échauffer les spectateurs, il fracassa une épaisse planche en bois. Au premier rang, certains ressentirent des sueurs froides en apercevant les veines qui se gonflaient dans le cou du colosse.
Songeant qu’il pourrait faire pareil avec l’un de ses membres, la jeune femme fut prise dans un tourbillon d’angoisses. Comment allait-elle pouvoir affronter un adversaire si puissant ? Elle hésitait à reculer, à se retirer du combat. Mais n'était-ce pas tout ce qu'elle redoutait ? Être perçue comme une petite chose fragile qui aurait peur de se mesurer à plus grand ?
Elle ne se leurrait pas, sa blessure à la cuisse la désavantageait et les chances de le vaincre s’avéraient presque nulles. Toutefois, elle se devait d'essayer. Elle se lança alors le défi de tenir au minimum deux minutes. Ainsi, elle pourrait tout de même fêter une modeste victoire. Avant d’être exécutée sur la place publique.
Le colosse se positionna face à elle, la dominant par sa taille, son poids, son agilité, sa force et son expérience. Il avait battu les plus valeureux guerriers. Il était donc probable qu'en plus de toutes ses qualités, il déborde d’assurance. L’absence de casque sur son crâne rasé et d’armure sur son corps musclé le prouvait d’ailleurs. Son glaive, d’une couleur cuivrée, étincelait au soleil, révélant le fil aiguisé de sa lame. Le Barbare se tenait en appui sur ses deux jambes. Ses cuisses se contractaient avec force et son buste était penché en avant. Thaïs, qui n’avait jamais vu le titan combattre, allait le vivre en première loge. Et peut-être d’un peu trop près…
Elle s'ancra dans le sol et sortit de son fourreau son épée qui émit un sifflement acéré. Concentrant toute son attention sur son opposant, elle attendit le signal.
Le son des buccins, désormais familier à la guerrière, déclencha le début du duel. Comme une course de vitesse, il bondit vers elle. Pour ne pas être projetée, elle fonça aussi vers lui, en poussant un cri de rage plus aigu que celui du colosse.
Il cogna son glaive contre l'épée de sa rivale. Et sa force était si impressionnante qu'elle ne put garder sa position de défense que quelques secondes. Déstabilisée, elle tenta d'esquiver ses attaques. Mais lorsqu'elle se retourna pour s'éloigner, il la saisit par le col de son armure, attrapant au passage la chaîne de son collier. Il la tira en arrière et resserra sa prise pendant que Thaïs se débattait. Le bijou comprimait sa chair, lui cisaillait la moitié du cou, et elle dut se résoudre à reculer pour amoindrir la pression. Le guerrier ne lâcha pas.
La gorge en feu, elle fut obligée d’y porter les mains et tenta de glisser ses doigts sous la chaîne. Au bord de l'asphyxie, elle donna un coup derrière elle, mais il n'atteignit pas sa cible.
Elle suffoquait. Ses yeux se posèrent sur les spectateurs qui la dévisageaient. Elle présumait que leurs mines peinées ne venaient pas de la compassion, mais du fait que son rival n'avait mis que quelques secondes avant de faire pencher la balance de son côté. Elle pouvait aussi sentir le regard pesant d’hommes politiques depuis les tribunes. Elle chercha Hippolyte, mais sa vision se brouilla.
Le Barbare, qui détenait toujours le collier entre ses mains, tira en arrière d'un coup sec. La tête de Thaïs bascula et la chaîne se brisa.
La jeune guerrière tomba à terre, prise d’une quinte de toux. À chaque bouffée d'air, sa gorge la brûlait. Des larmes s'échappaient du coin de ses yeux lorsqu’elle sentit une pointe tranchante se poser à l'arrière de sa nuque. Le grondement des buccins sonna la fin du combat.
Agenouillée au milieu de l'arène, Thaïs frappa son poing sur le sable et quelques gravillons mordirent sa chair. Quand elle se releva, elle aperçut du coin de l'œil le colosse lever les bras en l'air face à la foule. En réponse, le public ovationna le triomphateur. Celui-ci poussa un rugissement féroce et les cris redoublèrent. Les spectateurs, satisfaits, applaudirent et tapèrent des pieds avec euphorie. L’un des organisateurs du tournoi s’exclama dans un porte-voix :
— Je déclare vainqueur… Le Barbaaare de Lérooos !
Pendant qu’il se répandait en éloges sur les immenses et innombrables talents du guerrier, Thaïs quitta l'arène d'un pas sévère, faisant naître quelques railleries.
Sous les arcades, elle pouvait encore entendre les clameurs de la foule en délire lorsque Hippolyte se planta devant elle, le regard noir.
— Qu'est-ce que tu veux ? cracha-t-elle.
Elle tenta de le contourner. Or il s'obstinait à lui faire face.
— Laisse-moi passer !
— Non.
Ses traits s'endurcirent.
— Tu dois jubiler, n'est-ce pas ? Je sais que ton devoir de m’accompagner n’est qu’une corvée pour toi depuis le début. J’ai échoué, tu peux être satisfait.
— Non, je ne suis pas « satisfait ».
Il croisa les bras sur son torse.
— Ah oui, j'oubliais… ton argent. Désolée que tu n'aies pas perçu tes vingt-cinq mille resyos ! Mais tu sais quoi ? Moi je ne gagnerai rien, je ne pourrai jamais intégrer la Légion et je serai exécutée ! Donc navrée de perturber tes désirs de richesse, m…
Il la prit soudain par la gorge, réveillant ainsi les blessures que lui avait causées le Barbare et la plaqua contre un mur de granit beige.
— Ferme-la, souffla-t-il contre ses lèvres. Tu ne sais rien de ma vie, alors arrête de penser que tu es la seule à avoir des problèmes.
Elle fronça les sourcils et agrippa les mains puissantes du légionnaire pour les ôter de son cou.
— Lâche-moi, ordonna-t-elle d'une voix abîmée. Tout de suite !
Elle s'apprêtait à donner un coup de genou dans son entrejambe, mais le soldat libéra son emprise avant. Elle porta la main à sa gorge et dégaina son épée pour la pointer sur lui.
— Je ne t'ai rien demandé ! C'est toi qui as voulu m'aider et me payer tout ça. Tu savais qu'il n'y avait aucune garantie que je gagne.
— C'était un pari risqué, admit-il. Et je l'ai perdu.
Son expression changea pour laisser place à une mine affligée. Puis il se détourna sans un dernier regard. Thaïs ne baissa son arme que lorsqu'il quitta son champ de vision.
La journée passa sans qu'ils s'adressent de nouveau la parole. Le tournoi étant fini, elle supposait qu'Hippolyte était déjà reparti pour Perset. À l'ombre d'un arbre, elle avait entendu les clameurs de la foule résonner depuis l’amphithéâtre. D’après les cris, le Barbare avait gagné ce tournoi et cela n’avait rien d’étonnant. Après tout, il ne s’était pas forgé cette réputation pour rien.
D’humeur morose, la guerrière joua avec sa chaîne, qu'elle avait ramassée après le combat. Seul le verrou avait lâché et le pendentif n’avait pas été perdu, elle pourrait donc la réparer avec facilité.
Sans prévenir, les larmes coulèrent le long de ses joues.
— Je suis désolée, maman… murmura-t-elle en sanglotant.
Elle serra le collier dans sa main et contempla le ciel. Lorsqu’elle pensait à sa mère, elle regardait toujours en direction des étoiles. Bien que cela soit impossible, elle se la représentait sous forme de déesse, comme si sa vie avait tant d'importance qu’on lui avait accordé l’immortalité et une abondance de privilèges divins. Cette image était bien plus douce que de l’imaginer six pieds sous terre, dans les tréfonds des Enfers.
Car même dans les champs Élysées, cet espace dédié aux bonnes âmes, y séjournait-on heureux ? Pouvait-on y couler des jours plus paisibles qu’à l’Olympe ? Les dieux semblaient s'y prélasser puisque l’on n’entendait jamais parler d’eux, hormis dans ces histoires racontées aux enfants à l’heure du coucher.
La poitrine secouée de spasmes et la gorge nouée, elle sortit son épée de son fourreau et l'envoya valser dans les airs avec un cri de rage. L'arme s'enfouit dans les hautes herbes. Ses pleurs redoublèrent.
— Je ne voulais pas te décevoir…
Ses yeux s'arrêtèrent quelques instants sur un nuage dont la forme pouvait s'apparenter à celle d'un éclair.
— Je souhaitais être aussi brave que papa. Il a donné sa vie pour nous. Et moi, tout ce que j’ai réussi…
Ses confidences furent interrompues lorsqu'elle entendit râler une voix rauque. Elle s'empressa d'essuyer ses larmes et, toujours cachée derrière un tronc, elle observa la scène. Suivi par plusieurs femmes émerveillées, le Barbare traversait le chemin bordé d’arbres en grommelant.
Thaïs pesta entre ses dents.
— Il a gagné le tournoi, sa réputation ne cesse de grandir et il n’en éprouve même pas un peu de joie… Qu'est-ce qu'il lui faut de plus ?
Elle étudia sa démarche nonchalante et son air distrait lorsqu'une admiratrice lui présenta une corbeille de fruits bien garnie.
— Je les ai cueillis… euh… pour vous. Ils viennent de mon jardin.
Il s’en saisit et fouilla le contenu. La guerrière eut envie de profiter de l'occasion pour le prendre par surprise, mais se ravisa. Le tournoi était terminé, cela ne servait à rien.
« Tu dois battre le Barbare de Léros ». Elle avait échoué et n'aurait plus la possibilité de…
Elle se figea.
— Bien sûr ! Pourquoi n'y ai-je pas pensé plus tôt ?
Elle courut chercher son épée dans les bosquets et fonça en direction de l'auberge. Montant les escaliers à toute allure, elle faillit trébucher. Une fois devant la porte de la chambre, elle tenta de l'ouvrir, mais la pièce était fermée à clé.
— Hippolyte !
Pas de réponse. Elle y tambourina à coups de poing.
— Ouvre-moi !
Son pied la heurta à plusieurs reprises jusqu'à ce que le propriétaire des lieux vienne voir la source de tout ce raffut.
— Frappez encore cette porte et vous passerez la nuit dehors.
De toute façon, si son compagnon avait quitté Maour, c'était ce qu'elle devrait faire.
— Est-ce que vous savez s'il est déjà parti ? s'inquiéta-t-elle, essoufflée. Un légionnaire trentenaire, à peine plus grand que moi, aux yeux noirs et avec une petite barbe de trois jours qui lui donne un air un peu pouilleux.
— Oui… Il y a quelques instants. Il est peut-être encore aux écuries.
— Merci !
Elle se précipita, bousculant presque l’aubergiste. Elle dévala les marches et contourna le bâtiment pour rejoindre la cour extérieure, écrasant quelques fleurs au passage. Un soulagement l’étreignit lorsqu'elle vit le militaire attacher la cage aux tourterelles sur l'arrière-train de sa monture.
— Hippolyte !
La tête de l’intéressé se tourna et il dévoila une mine surprise juste avant de se renfrogner. Ses mouvements s’accélèrent. Thaïs se planta devant lui, le sourire aux lèvres.
— Je sais comment battre le Barbare de Léros !
— Que fais-tu là ? Ce que tu peux être sotte… Je t’offre une chance de t’enfuir et tu ne la saisis pas !
Thaïs resta interloquée. Cela ne lui était même pas venu à l’esprit. Il était vrai qu’Hippolyte aurait dû la reconduire à Perset. Or, il ne l’avait pas fait.
Elle se demandait s’il serait parti sans elle, ou s’il ne lui aurait octroyé que quelques heures avant de tenter de la retrouver. Dans tous les cas, elle fut surprise d’un tel acte de sa part pour lui éviter la mort.
— Je n’avais pas saisi… répondit-elle, troublée, avant de se reprendre. Bon, écoute-moi. Je pense avoir une solution.
— Tu souffres de problèmes de mémoire ? Aux dernières nouvelles, tu as perdu ton épreuve, laisse tomber.
— Mais non, tu ne comprends pas…
— C'est toi qui ne comprends pas ! Abandonne, Thaïs, tu as eu ta chance et elle t'est passée sous le nez.
— Mais je…
— Laisse-moi deviner… Tu cherches un endroit pour dormir ou de l'argent pour te construire ta nouvelle vie loin d'ici. Tu sais quoi ? Ne compte pas sur moi.
— Bon sang ! Vas-tu me laisser parler ?
Hippolyte secoua la tête et tira les rênes de son cheval en la contournant. Il enfourcha sa monture, la jeune femme se planta devant eux.
— Je peux encore gagner ! La règle précisait que je devais « battre le Barbare de Léros », pas que je devais remporter le tournoi !
Il réfléchit un instant à ses paroles.
— Oui, c'est vrai. Mais ça change quoi de toute manière ? Ça ne sera pas plus facile la seconde fois. Tu as bien vu que vous n'étiez pas au même niveau.
— Je sais, pas besoin de me le rappeler ! À parts égales, je n'ai aucune chance. Sauf si…
— Si quoi ?
— Je fais pencher la balance de mon côté.
— Tu veux tricher ?
— Non ! Juste me donner l'avantage.
— Rien ne m'oblige à rester. J'ai rempli ma mission. Alors, dis-moi ce que j'y gagnerais.
— Vous n'avez pas précisé à combien de reprises je pouvais essayer.
— Tu adores avoir le dernier mot.
Elle crut qu’il avait cédé. Mais il secoua les rênes et l'équidé avança.
— Tu as dit que tu voulais me voir perdre avec honneur ! lui cria-t-elle.
La monture du légionnaire s'arrêta de nouveau.
— S'il te plaît, Hippolyte…
Le soldat gardait ses yeux rivés sur le mur de l'auberge et serrait les dents.
— Tu sais que c'est important pour moi, ajouta-t-elle.
Il tourna la tête et contempla l’expression désespérée de Thaïs. Il souffla, descendit de son cheval et captura son regard pour s'assurer qu'elle comprenne bien l'ampleur de ses mots :
— C'est ta dernière chance.
Son visage s’illumina.
— Merci !
— Comment veux-tu procéder ?
Elle commençait déjà à s’éloigner.
— Tu verras bien !
Il la rattrapa et la retint par le coude avant de reprendre à voix basse :
— Attends. Avant d’agir de façon stupide, explique-moi quelle est ta stratégie.
— Je vais aller le provoquer.
— Non. Ça, c'est une réaction d’enfant. Tu es adulte maintenant, comporte-toi comme tel.
— Alors je vous en prie, grand maître, éclairez-moi de vos lumières !
— Va lui témoigner ton admiration. Il a gagné les jeux, il est évident qu'il éprouvera de la satisfaction si tu reconnais sa force. Les guerriers ont tous un ego, tu sais.
— Il est hors de question que je m'abaisse à ça !
— Tu as dit toi-même qu'il était le meilleur combattant de la Méditerranée.
— Oui, mais lui avouer reviendrait à…
— À quoi ? Remarquer les qualités des autres ne diminue pas pour autant les tiennes. Si j'ai été dur avec toi après le combat, ce n'était pas pour te rabaisser. Je ne pense pas que tu aurais pu faire mieux. Tu as progressé, mais tu as encore beaucoup à apprendre.
— Alors pourquoi ça t'a autant mis en colère que je perde le duel ? Je sais bien que ce n'est pas par empathie pour moi.
— Si, j'aurais été désolé pour toi. Mais c'est vrai. Il y a une autre raison à cela.
— Laquelle ?
— J'avais besoin de cet argent.
— Pourquoi ? Tu as l'air de plutôt bien gagner ta vie.
— Détrompe-toi, les légionnaires comme moi gagnent tout juste de quoi se payer à manger et quelques extras.
— Et pourquoi as-tu besoin de plus d'argent ?
— C'est personnel.
Elle voulut creuser, mais n'insista pas. Il n’avait pas envie de se confier, c’était son droit. Elle n’ajouta rien et, pendant qu'elle faisait le vide dans ses pensées, un plan se forgea dans sa tête.
— J'ai trouvé !
— Je t’écoute.
— Alors voilà…
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