L'Épopée de Thaïs: La Traversée des épreuves (French Edition)
Épisode 57
Ce décor, cette femme, ce paysage, ce brin de vent trop calme, tout semblait factice. Une scène inventée de toutes pièces. Un endroit fort agréable, certes, mais qui n'était rien de plus qu'une illusion. Elle en avait conscience désormais. Et cette odeur boueuse persistante le confirma.
— Nous sommes toujours dans la grotte, affirma Thaïs.
— Ma chérie, s'il te plaît, ne me laisse pas.
— Vous n'êtes pas ma mère.
— Bien sûr que si, asséna-t-elle d'un ton tranchant qui ne fit qu'accroître ses doutes.
— Où est Hippolyte ?
— Je ne vois pas de quoi tu veux parler.
La présumée Jamila esquissa quelques pas vers elle.
— Ne vous approchez pas !
Celle-ci continua. Son regard était terrifiant, fluctuait entre la supplication et un instinct de prédateur qui ne lui faisaient aucunement songer à celle qui lui avait donné la vie.
— Cet endroit est faux. Je le sais, car mes yeux seraient éblouis en cas de luminosité trop brutale. Or je viens de fixer le soleil pendant un long moment sans éprouver aucune douleur. Tous ces détails, toutes ces couleurs, je ne pourrais pas les remarquer dans le monde réel. Alors maintenant, dites-moi où est Hippolyte et laissez-nous partir !
Tout en progressant vers elle, celle qui possédait le visage de sa génitrice se mit à fondre en larmes. Thaïs recula, mais l’inconnue tendit la main et agrippa son bras libre. La vallée ondoyante se transforma en une falaise abrupte et la femme voulait l'entraîner en bas de celle-ci.
— Lâchez-moi ! explosa-t-elle.
Les ongles de sa « mère » se plantèrent dans sa chair alors qu’elle tentait de la repousser. Elle aurait pu la frapper, mais se retrouver face à une personne qui possédait le visage de celle qu'elle aimait le plus au monde lui faisait perdre tous ses moyens.
— Vous me faites mal !
Leurs corps penchaient dangereusement au-dessus du gouffre. Un seul pas et Thaïs serait entraînée dans le vide avec elle.
— Rejoins-moi, ma chérie. Je te promets que tu obtiendras tout ce que tu as toujours désiré.
Elle se figea un instant puis secoua la tête, ferme sur sa position. Cette réponse silencieuse provoqua la colère de l’usurpatrice qui se jeta sur elle. La dague pesait un poids considérable dans la main de la guerrière. Ses muscles tremblaient, des gouttes perlaient sur son front. Autour d'elle, le paysage se déformait, se distordait, les couleurs variaient d'une teinte à l'autre.
Alors, la femme l’entraîna avec elle dans le vide. Le vent entremêlait leurs cheveux noirs. La Syptérienne vit cette scène au ralenti. Elle contempla une dernière fois les traits de sa mère. Même avec une expression aussi féroce et désespérée qu'à cet instant, elle était toujours belle. Encerclée par ses bras, Thaïs n'eut d'autre choix.
— Je suis désolée.
Sa voix n'était qu'un murmure. Une brise dans ce monde irréel. La lame de sa dague se planta dans le thorax de sa mère. Ses lèvres tordues par la douleur, celle-ci poussa un hurlement d'agonie. La chute paraissait interminable. Mais bientôt, la guerrière distingua le sol qui se rapprochait. Elle ferma les yeux de toutes ses forces, attendant le moment fatidique qui ne vint jamais.
Lorsqu'elle les rouvrit, tout avait disparu. Sa fausse mère, le paysage, la chute, tout n'avait été qu'une illusion. Elle était bel et bien dans cette grotte et était prise de sanglots incontrôlables. Constatant que sa dague n'était point tachée de sang, elle parvint à se convaincre que tout ceci n'avait pas eu lieu. Elle essuya ses joues, encore bouleversée.
Soudain, une voix furieuse au timbre grave retentit derrière elle.
Hippolyte !
Elle saisit sa torche qui continuait de brûler sur le sol graveleux puis se releva d'un bond. Accourant vers lui, elle remarqua qu'il battait des poings dans le vide. Elle le contourna et éclaira son visage. Ses yeux étaient grands ouverts, ses traits déformés par la haine.
— Hippolyte… l’appela-t-elle d'une voix douce.
Il sortit son épée et elle eut un mouvement de recul. Le regard du soldat balayait les environs.
— Hé ! Écoute-moi ! s'exclama-t-elle.
Lorsqu'il frappa son arme contre la roche, la jeune femme cria plus fort.
— Tout ceci n'est pas réel, ce n'est qu'une illusion !
Il continua de pointer son épée dans tous les sens. Elle put alors constater sa vraie maîtrise du combat et à quel point il retenait ses coups avec elle durant leurs entraînements. Agile et rapide, il fendait l'air de sa lame. Il ne prêta pas attention à ses avertissements, mais les percevait-il seulement ? Dans quel environnement violent pouvait-il être ainsi tourmenté ? Qui ou quoi contrôlait ses visions ?
La jeune guerrière les avait arrêtées lorsqu'elle avait « tué » celle qui tentait de l'emmener dans les méandres. Incitait-on son compagnon à faire de même ? Était-ce pour cela qu'il se battait ?
Elle voulait le conduire de force vers l’extérieur, mais il paraissait si déterminé que le simple fait de l'approcher était un risque pour elle. Pourtant, elle n'hésita pas une seconde. Le seul moyen était de prendre le rôle de l’assaillant qui le persécutait dans son esprit afin de le pousser vers la sortie. Peut-être même qu'elle arriverait à le désarmer, mais cela, elle n'y comptait pas trop.
Devant lui, elle dégaina l’épée de Gregorios qui émit un bruit de cisaillement aiguisé. Dans la caverne, la respiration haletante du légionnaire enragé accompagnait le son du goutte-à-goutte de l'eau sur les parois rocheuses.
Son arme tinta alors sur celle du soldat et, d'un geste bestial, celui-ci répliqua. Sa force était puissante, ses coups étaient assénés avec la plus grande des volontés, mais la guerrière ne flancha pas, car elle aussi était résolue. Il lui avait sauvé la mise, à plusieurs reprises. C'était à son tour de lui rendre la pareille.
La torche dans une main, elle n’arrivait pas à reprendre le dessus. Quand elle le faisait reculer, celui-ci se montrait deux fois plus coriace et l’obligeait à revenir sur ses pas. Elle possédait un avantage. Le militaire, perdu dans sa vision, ne pouvait la remarquer et anticiper ses gestes. Mais il frappait tant dans tous les sens qu'elle ne parvenait pas à le pousser vers la sortie. Elle se résolut alors à utiliser sa dernière option : le blesser.
Au moment où elle se positionnait derrière lui pour lui entailler le bras, Hippolyte lâcha un cri foudroyant. Il tomba sur les rotules et des plaintes déchirantes le transpercèrent. Il jeta son épée au loin et enfouit son visage dans ses paumes, déversant des torrents de larmes.
Avec prudence, Thaïs s'approcha de son compagnon. Le fait qu'il soit désarmé la rassura un peu. Elle s'agenouilla près de lui et posa la main sur son épaule. Il sursauta et la scruta. Son regard balaya la caverne puis ses sourcils s'arquèrent.
— Tout va bien, ce n'était pas réel…
Au moment où la guerrière prononça ces mots, la roche émit un grondement sourd et le fond de la grotte se fractura. Comme par magie, une autre issue se dévoila devant eux.
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