L'Épopée de Thaïs: La Traversée des épreuves (French Edition)
Épisode 49
Thaïs avait gravi la moitié du sommet. C'était une bonne nouvelle. Enfin, cela aurait pu l'être. La majeure partie de l’après-midi s'était écoulée et elle devait maintenant faire face à une éventualité à laquelle elle n'avait pas songé : passer la nuit sur la montagne.
Elle savait le mont imposant, mais elle pensait pouvoir faire l'aller-retour en une journée de marche. Ses estimations s'étaient avérées inexactes. Il lui faudrait au moins le double de temps.
Ses cuisses étaient engourdies et ses dents claquaient. Ce bruit aurait pu être supportable, si ses tympans ne se révélaient pas enflammés. Et pour couronner le tout, la réverbération de la lumière sur la surface enneigée engendrait de forts picotements à ses yeux rougis.
Pourtant, elle ne pouvait pas abandonner. Elle ne voulait pas abandonner.
Elle resserra la fourrure qui couvrait sa tête et ferma les paupières quelques instants, tout en continuant d'escalader le mont. Hélas, elle constata qu'il était bien difficile de garder l'équilibre, surtout lorsque ses bottes s'enfonçaient dans une masse moelleuse.
Le soleil déclinant, elle réfléchit à la manière dont elle allait pouvoir dormir. Aux alentours, la neige s'étendait à perte de vue et elle ne voyait rien qui puisse faire office de couche. Aucune roche, aucune végétation et encore moins d'habitations. La forêt qu'elle pouvait apercevoir en contrebas lui signala qu'elle avait déjà atteint une certaine hauteur. Recouverts d’un duvet blanc tacheté de vert profond, les conifères semblaient avoir rapetissé.
Chaque pas supplémentaire devenait plus laborieux que le précédent. La fatigue et la soif venaient s'ajouter à la douleur. Thaïs ne savait plus si elle était gelée ou si elle avait tellement chaud que sa peau la brûlait. Hippolyte avait peut-être raison tout compte fait. Mais elle refuserait de l'admettre devant lui, au risque d'en entendre parler pendant des jours.
Plus elle gagnait en altitude, plus son souffle lui manquait. Elle s'arrêta pour reprendre sa respiration. Sa langue passa sur ses lèvres gercées par le froid et un léger goût métallique s’infiltra dans sa bouche.
Elle se sentait frigorifiée, pourtant les épaisses fourrures l'étouffaient avec l'effort. Elle se gifla mentalement d'avoir eu l'idée d'enfiler sa cuirasse au métal glacé pour grimper cette montagne. Elle s'attendait à ce que des dangers s'imposent à elle, que l'aigle surgisse pour la déchiqueter à tout moment, mais tout ce qu'elle percevait était un linceul blanc qui s'étendait à perte de vue.
À ce moment, elle ne se voyait plus la retirer pour se changer. La simple idée d'être dévêtue et vulnérable face au climat l’horripila.
Des perles de sueur coulaient le long de ses côtes et de son dos. Mais cette soudaine chaleur se transforma bientôt en un violent coup de froid. Tremblant de tout son être, elle essaya de sautiller sur place, mais ses pieds refusaient de lui obéir. Elle sentait ses membres durcir et se raidir. Chacun de ses pas devenait une souffrance.
Le jour allait sombrer et le peu de douceur qu’offrait le soleil allait disparaître d'un instant à l'autre. Thaïs décida donc de s’arrêter pour la nuit. D’ici peu, elle n'y verrait plus rien et elle n’avait de toute façon pas la force de poursuivre.
Elle déposa l'une de ses fourrures sur l'épaisse couche de neige puis s’assit dessus. Cela lui prodigua un court instant d'apaisement avant que la douleur ne ressurgisse. Elle frotta ses yeux en feu, mais une autre lancination la fit geindre. Ses mains avaient pris une teinte presque aussi blanche que cette montagne.
Après quelques mouvements de friction, elle sortit de son sac un peu d'eau qu'elle avala d'une traite. Le liquide la frigorifia deux fois plus. Elle mâchonna sans appétit ni plaisir les ailes de « l'oiseau suspendu » qu'avait chassé Noor la veille. Un bout de bois aurait certainement été plus goûteux et plus tendre. Mais même les arbres venaient à manquer à cette altitude.
Épuisée par ces heures d'escalade, Thaïs s'allongea et s'enveloppa dans toutes les épaisseurs dont elle disposait. Seule une petite fente pour son nez lui permit de respirer. À chacune de ses inspirations, l’air glacial brûlait ses narines.
Elle avait affronté des guerriers redoutables, supporté les entraînements intenses d'Hippolyte, échappé à des créatures mangeuses d'hommes, vaincu une mer déchaînée. Pourtant, sur le flanc de cette montagne, elle se sentait mourir à petit feu.
Son dernier échange avec quelqu'un, autre que son propre esprit, remontait au matin. Or elle avait l'impression de gravir ce mont depuis une éternité. La solitude la pesait. Elle aurait aimé qu'Hippolyte soit là pour la rassurer et lui apporter quelques conseils. Mais elle ne pouvait pas lui en vouloir. À sa place, elle aussi aurait été tentée de rester près d'un feu dans une hutte…
Du feu ! Pourquoi n'y avait-elle pas pensé plus tôt ?
Par des gestes lents et malhabiles, elle réussit à sortir de sa besace sa torche, son couteau et sa pyrite. Les muscles raides, elle frotta la pierre contre la lame afin de faire jaillir une étincelle.
Allez… Je t'en prie, rien qu'une étincelle !
Des larmes de désarroi coulaient sur ses joues, elle ne demandait que cela… un tout petit feu pour se réchauffer.
Après plusieurs dizaines d'essais, une bluette permit d'enflammer la torche. Thaïs remercia les dieux pour leur bonté. Hélas, le vent l'éteignit aussitôt, emportant avec lui les derniers espoirs de la jeune femme. Il redoubla et sembla prendre un malin plaisir à souffler sur son visage comme s'il se moquait d'elle.
Thaïs se rallongea. Elle n'avait plus la force de bouger, même pour frotter ses membres les uns contre les autres. Elle pouvait à peine sentir les flocons gifler ses joues brûlantes.
Elle se promit de continuer sa route dès le lever du jour quand elle aurait récupéré un peu d’énergie et que son corps lui obéirait de nouveau. Ses yeux enflammés se fermèrent et ne se rouvrirent pas.
Une voix murmura son prénom, une main caressa son front et un petit rire tinta près de son oreille… Mais elle savait que tout cela n'était que le fruit de son imagination. Il ne pouvait en être autrement.
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