L'Épopée de Thaïs: La Traversée des épreuves (French Edition)
Épisode 45
Thaïs, qui sentait le besoin de se décrasser après cette expédition sur l'île de Cena, se rendit aux thermes d'Asclémiria. Il était encore tôt et pourtant, les habitants étaient déjà en pleine effervescence. Des cargaisons de poissons et de vins importés se balançaient dans des charrettes pressées.
Arrivée devant le bâtiment fraîchement construit, elle passa les portes principales. Elle n'avait jamais mis les pieds dans un endroit si grand et si luxueux. À Perset, il existait bien des thermes, mais ils étaient de taille et d'apparence beaucoup plus modestes.
Un épais voile humide l’enveloppa aussitôt. L'intérieur était sombre, si bien qu’il était impossible de discerner quoi que ce soit à plus de quelques pas. La brume opaque se dégageait de trois larges bassins. L'un était réservé aux femmes, le second aux hommes et le dernier mixte. Une autre partie du bâtiment servait aux bains froids.
Thaïs se dirigea vers celui d'où provenaient les petits éclats de rire et les discussions animées de quelques femmes. Elle se dévêtit avant d'accéder au bain puis, lorsque sa peau entra en contact avec la chaleur de l’eau, tout son corps se détendit. Cette courte pause qu'elle s'octroyait entre deux épreuves lui procurait un bien fou. Ses tensions ainsi que l'angoisse persistante de ne pas réussir à intégrer la Légion se dissipèrent dans les vapeurs des thermes. Elle ferma les yeux et se laissa emporter par cet instant de bien-être.
***
Lorsqu’elle regagna l'auberge, elle trouva Hippolyte dans l'étable, brossant la robe de son destrier. À ses pieds traînaient quelques paniers remplis.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Je suis passé au marché pendant que tu te prélassais. Si on devait compter sur toi pour se nourrir, nous n'aurions plus que la peau sur les os depuis un bon bout de temps.
— Je te rappelle que je t'ai donné tout l'argent que j'avais !
— Cesse d'être sur la défensive, je te taquine.
Il lui adressa un demi-sourire sincère puis ouvrit la cage aux tourterelles qui était suspendue sur le flanc du cheval. Il saisit l'une d'elles, plaquant avec délicatesse ses ailes contre son petit corps duveteux, et la lui tendit.
— Tiens, je te laisse ce plaisir.
Surprise par son geste, elle ne sut comment attraper l'oiseau. Elle prit garde de ne pas abîmer ses ailes et sentit sous ses doigts la douceur de ses plumes gris orage.
La bête, n'attendant que de retrouver sa liberté, émit un petit roucoulement. La jeune femme ouvrit ses mains et laissa la tourterelle s'envoler. Le son de ses battements d'ailes vibra en elle. Une nouvelle épreuve réussie !
L'oiseau se fondit alors avec la couleur des nuages, emportant avec lui le glorieux message.
Les deux voyageurs se mirent en chemin pour parcourir à cheval la longue route principale qui traversait la Palyrie.
Plus au sud se trouvaient les monts givrés, une zone reculée où de rares personnes s'aventuraient. La température réussissait à refroidir la plupart des Palyriens. Hormis les natifs de cette région, il y avait peu de passage. C'était donc là que les deux guerriers devaient se rendre.
Installé à l’avant du cheval, Hippolyte tourna la tête pour que sa compagne perçoive sa voix par-dessus les claquements de sabots.
— Je nous ai aussi acheté deux fourrures chez un marchand qui les vendait à bas prix. Je n'ai jamais traversé les monts givrés, mais à ce qu'on m'a dit, il y fait si froid que tu as l'impression de brûler.
— Comment le froid pourrait-il brûler ? C'est stupide.
Le cavalier l'ignora et poursuivit, les doigts resserrés sur les rênes.
— Quelqu'un nous accueillera là-bas. Il te donnera les consignes de ton épreuve. Pendant ce temps, moi je resterai avec lui. Je ne tiens pas à me les geler.
— Tu plaisantes, j'espère ?
— Je suis on ne peut plus sérieux. Je ne suis pas obligé de t'accompagner à chacune des épreuves. Ma mission consiste simplement à vérifier qu'elles ont été exécutées. Nous verrons ce qu'il en est une fois là-bas.
Elle ne lui en voulait pas et comprenait. Elle ne put toutefois s’empêcher de le taquiner.
— Aurais-tu peur que de sublimes femmes des montagnes ne te séduisent une nouvelle fois ?
Sans répondre, il donna de légers coups de talon dans les flancs du cheval pour qu'il passe du trot au galop. L'animal s'élança, la crinière balayée par le vent. Propulsée en arrière, Thaïs se retint de justesse au bassin du légionnaire.
Lorsqu'il émit un rire espiègle, elle fut convaincue qu'il s'agissait de sa petite vengeance.
Sur leur route, ils trouvèrent quelques auberges pour se reposer et se remplir la panse. Après plusieurs jours, la Syptérienne était rassasiée de chevauchées.
À mesure qu'ils pénétraient à l'intérieur des terres, l'air se faisait de plus en plus glacial. Les guerriers purent bientôt apercevoir au loin des massifs enneigés ainsi qu'une démarcation au sol là où la végétation cessait de pousser.
Thaïs, qui grelottait depuis un moment déjà, demanda à son compagnon de s'arrêter. Il fouilla dans sa besace pour en extraire deux fourrures. Celle de la jeune femme était d'un gris argenté, balayée de poils couleur anthracite. Le légionnaire s'enveloppa dans celle d'un brun chaud parsemé d'un duvet cuivré, puis en sortit une supplémentaire qu’il noua autour de la cage aux tourterelles.
— Qu'est-ce que tu fais ?
— Si je les laisse comme ça, elles ne tiendront pas une heure, l’informa-t-il.
Celles-ci avaient en effet cessé de roucouler. Remarquant le tissu glisser sur les barreaux métalliques, Thaïs extirpa de sa besace une épingle qu'elle tendit à Hippolyte. Il la remercia d'un signe de tête et relia les deux extrémités. Protégés du vent, les oiseaux pourraient survivre jusqu'à l’arrivée dans leur prochain gîte.
Ils avaient repris la route quand la jeune femme sentit une goutte humide sur sa joue. Puis une deuxième sur son front.
En quelques secondes, celles-ci devinrent de plus en plus nombreuses.
— Dépêchons-nous ! Il va pleuvoir.
Un rire chaleureux s'échappa de la gorge du soldat.
— Ce n'est pas de la pluie. Ce sont des flocons de neige.
Son visage se constellait de petites billes fraîches. Elle détailla les cheveux du légionnaire ainsi que sa fourrure sur laquelle se déposaient de fines perles blanches qui fondaient aussitôt. Elle releva la tête vers le ciel. Des centaines de flocons tournoyaient et se laissaient porter par le vent.
Frappées par l'air glacial, ses joues commençaient à brûler, comme avait prévenu son compagnon. Ses muscles en manque d'activité congelaient malgré les multiples épaisseurs. Ses yeux larmoyaient et ses lèvres se craquelaient sous le climat hostile. Pourtant, à la vue de ce spectacle, ces montagnes givrées qui reflétaient une lumière plus blanche que l'écume, ces flocons qui dansaient joyeusement et ce calme paisible où seul le bruit du vent sifflait au loin, Thaïs fut émerveillée.
Elle en était convaincue : cet endroit était magique.
OceanofPDF.com