L'Épopée de Thaïs: La Traversée des épreuves (French Edition)

Épisode 41

 

Les lèvres du légionnaire caressèrent celles de la guerrière. Sa langue aux saveurs sucrées vint à la rencontre de la sienne. Son baiser était ardent, fougueux, impétueux, surprenant.

Thaïs ne comprenait pas grand-chose à ce qu’il se passait. Elle voulut le repousser, mais il l'écrasait de tout son poids. Les doigts enfouis dans ses longs cheveux d'un noir charbonneux, il captura sa lèvre inférieure et la mordilla. Son bassin se pressa davantage contre elle alors que sa main redescendait au creux de sa taille.

Voilà que maintenant, le chant était si aphrodisiaque que le légionnaire ne pouvait s'empêcher de se jeter aussi sur elle !

Elle fut prête à lui asséner un coup de poing pour l'arrêter, mais il anticipa sa réaction et plaqua sa main contre la coque de l'embarcation. Il serra son poignet, ce qui l’énerva d’autant plus. Jusqu'à ce qu'il y exerce trois pressions légères, comme une sorte d'avertissement. Elle se rendit alors compte que la musique avait cessé et que la voix de la chanteuse s'était tue. Hippolyte déposa un dernier baiser, plus doux et plus lent, puis leva la tête. Penchées au-dessus de la barque, les femmes de l'île les observaient.

— Oh ! s’exclama-t-il avec un air faussement gêné. Pardonnez-moi d'avoir tardé, je… Thaïs et moi… Enfin… Vous voyez…

Dans un raclement de gorge, il se releva et réajusta son drap pour retrouver un semblant de pudeur. Thaïs ne croyait pas une seule seconde à cette simagrée. Certaines femmes lui adressèrent un regard meurtrier.

La chanteuse, coiffée de tresses enroulées à l'arrière pour former un épais chignon, entrouvrit les lèvres. Au lieu des propos assassins que Thaïs attendait, elle se mit à striduler avec ses compagnes et la guerrière se retint de se boucher les oreilles. Comment pouvait-on chanter autant ? Ne se fatiguaient-elles jamais ? Elle s'interrogea de nouveau sur leur nature. Qui, ou plutôt qu'étaient-elles ?

Un frisson parcourut ses bras et elle se tourna vers Hippolyte. Il semblait perdu dans la contemplation des habitantes de l'île. Elle craignit qu'il ne se soit encore une fois égaré dans les méandres de son esprit.

— J'ai réussi à convaincre Thaïs que nous pourrions nous amuser tous ensemble, elle avait simplement besoin d'un peu… d'encouragements, déclara-t-il, un sourire planant sur les lèvres.

Celle-ci voulut protester, mais elle soupçonna qu'il leur mentait. Elle et lui n'auraient jamais eu le temps de mettre la barque à l'eau avant que les carnassières n'arrivent. L'embrasser n'avait été qu'une ruse, une partie d'un plan consistant à s'échapper de l'île.

Elle enjamba la coque et sauta sur le sable. Hippolyte lui prit alors la main et exerça une pression discrète qu'elle seule perçut. Son visage resta stoïque pour ne trahir aucune émotion, mais au fond d'elle, elle éprouva un profond soulagement. Il n'avait pas succombé à leur beauté tentatrice. Voyait-il désormais au-delà du maléfice ?

— Venez, chantonna l'une des musiciennes.

Thaïs fut surprise par la chaleur qui se dégageait de sa voix. Ses yeux d'un bleu givré étaient saisissants et s'accordaient à la perfection avec sa robe aux fils d'argent. Une couronne de tresses entourait le sommet de sa tête et ses traits délicats mettaient en valeur une bouche pulpeuse qui semblait avoir mordu dans un fruit couleur groseille. Au vu du climat, on se serait attendu à lui attribuer un teint hâlé, pourtant sa peau se révélait d'un beige diaphane qui lui seyait à merveille. Sa taille fine et ses bras longs et gracieux…

Thaïs se donna une gifle intérieurement. Arrête de la dévisager !

Les femmes les escortèrent de telle sorte qu'ils ne puissent s'écarter du groupe. Comment allaient-ils pouvoir s'échapper ? Plus le temps passait, plus leurs chances de partir dans la journée s'amenuisaient. Et il n'était pas certain que ces créatures cannibales patienteraient jusqu'au lendemain pour se servir d'eux comme repas.

De retour à l'édifice, la guerrière constata que le linge de lit avait été remplacé par des draps soyeux à la teinte écarlate.

Lorsqu'une des femmes s'approcha pour l'aider à ôter sa cuirasse, elle esquissa un pas en arrière. Elle devait faire diversion.

— Je… Je me demandais, ne pourrions-nous pas faire une cueillette de fruits sur l'île ? Je suis affamée et cela nous permettrait…

Remarquant son état de gêne, son compagnon prit le relais.

— Thaïs est un peu nerveuse. Ce qu'elle veut dire, c'est qu'il faudrait s'échauffer et partager une activité tous ensemble avant de passer à l'étape supérieure.

La guerrière espérait de tout cœur qu'elles n'y verraient pas d'objection. Elle n'avait pas du tout envie de regoûter aux plaisirs de la chair avec ces monstres.

— Soit, répondit l'une des danseuses d'une voix suave. Vous méritez bien de vous rassasier. La nuit va être longue.

Celle-ci les dépassa, faisant balancer la tresse qui retombait jusqu'aux bas de ses fesses. Le légionnaire en profita pour se revêtir et prendre discrètement sa besace. Mais l’une de ses semblables le remarqua.

— Vous pouvez laisser vos affaires ici, elles ne risquent rien.

— C'est pour y amasser les fruits de notre cueillette, assura-t-il avec un sourire charmeur.

La guerrière lut dans son regard qu'elle n'y croyait pas une seule seconde. Ses doigts crispés se refermèrent sur le pommeau, prêts à dégainer l'épée. Heureusement, la musicienne se contenta de lui offrir un sourire artificiel et les invita à passer devant.

Ils traversèrent une partie de l'île, sans que les femmes se détachent d'eux d'une semelle. Elles avaient été malignes puisqu'elles les avaient dirigés à l'opposé de l'endroit où était amarrée la barque. Une grande tension régnait au sein du groupe et les deux guerriers ne voyaient pas comment leur échapper.

Thaïs remarqua au loin un arbre parsemé de points colorés.

— Je parie que je l'attrape avant toi, gloussa-t-elle en désignant un énorme fruit.

— Dans tes rêves ! ricana-t-il.

Il s'élança et elle le suivit en courant. Ils détalèrent le plus vite possible afin de semer les habitantes de l'île. À bonne distance, Hippolyte arracha un fruit juteux d'une branche. Il simula un éclat de rire puis murmura en tournant le dos aux créatures qui approchaient déjà. Ils ne disposaient que de quelques secondes pour forger un plan.

— J'ai compris quelque chose. Après que tu m'as raconté cette histoire de corps dévorés, je me suis demandé pourquoi elles ne nous avaient pas mangés dès notre arrivée. Je pense qu'elles voulaient me garder en vie.

— Dans quel but ?

Thaïs surveilla par-dessus l'épaule de son compagnon. Elle crut que son cœur allait bondir hors de sa poitrine tant elle était gagnée par la nervosité.

— Parce qu'elles ont malgré tout besoin d'hommes.

— Pourquoi ?

— Pour se reproduire.

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