L'Épopée de Thaïs: La Traversée des épreuves (French Edition)
Épisode 47
Hippolyte fut aussi surpris que Thaïs.
— Deux épreuves ?
— J'ai rajouté cette dernière. Le commandant a exigé que si cette femmelette n'achevait pas sa mission, je devrais le lui rapporter. C'est donc dans votre intérêt de réussir cette deuxième tâche.
— Mais vous n'êtes pas sérieux ! s'indigna la guerrière.
— Cet aigle nous empoisonne la vie, il chasse tout le gibier.
— Mais débarrassez-vous-en vous-même ! C'est hors de question que je fasse le sale boulot à votre place !
— Comme vous voudrez, mais dans ce cas, je serai dans l'obligation d'avertir le commandant de votre échec.
Hippolyte s'interposa entre eux.
— C'est ma mission que de lui rapporter les échecs ou non de cette jeune femme. Croyez-vous être plus apte à être entendu qu'un de ses légionnaires ?
— Cela se pourrait bien. Le messager m'a relaté que le commandant aimerait beaucoup voir la tête de cette fillette tomber. Il se moquera éperdument de savoir qui a raison et qui a tort dans cette histoire pour satisfaire son propre intérêt.
Les mâchoires du soldat se contractèrent avec violence. Il savait que c'était l'entière vérité.
— Je vous laisse réfléchir à ma proposition. Vous, le légionnaire, vous logerez dans la hutte d'en face. Et vous…
L'homme ravala ses mots avant de poursuivre :
— Vous coucherez chez ma traîtresse de femme. Sur ce, au revoir !
Ce fut tout juste s'il ne les flanqua pas à la porte. Contrariés au milieu des habitations faiblement éclairées, les guerriers se contemplèrent d'un air déconfit.
— Nous trouverons une solution.
— Tu sais bien qu'il n'y en a pas… Bonne nuit, Hippolyte, conclut-elle avant de se détourner.
À la façon dont l'homme avait dévisagé sa voisine, elle devina qu'il s'agissait de sa « traîtresse de femme ». Elle revint à la première hutte et frappa deux petits coups. La porte ne tarda pas à s'ouvrir. Craintive, l’habitante passa la tête dans l'entrebâillement.
— C'est moi… annonça Thaïs d'une douce voix. Navrée de vous déranger une nouvelle fois. Votre époux m'a dit que je devais loger chez vous cette nuit.
Elle acquiesça et l’invita à entrer. Thaïs se sentait minuscule. Elle lui enviait sa taille et sa carrure imposante. Avec ces atouts, elle pourrait effrayer et vaincre tous ceux qui se dresseraient sur son chemin. Mais son hôtesse ne semblait pas les assumer. Effectuant de petits gestes lents, elle utilisait peu d'espace et se recroquevillait presque sur elle-même.
À l'inverse de la hutte de son mari, celle-ci possédait un mobilier plus spartiate. Près du feu, un lit étroit prenait place. Quelques écuelles, une cruche pleine, une marmite ainsi qu'une broche reposaient à côté. Puis à l'entrée se trouvait une grande jatte remplie d'eau.
— Avez-vous faim ?
La guerrière hocha la tête, déposa sa besace au sol et en sortit quelques figues fraîches. Hippolyte en avait acheté sur le marché et elle avait profité du fait qu'il se soit détourné pour lui en dérober quelques-unes. Ce geste n'était d'aucune utilité puisqu'il partageait désormais ses réserves avec elle, mais elle espérait qu'il pique une petite colère en le découvrant. Cependant, cela faisait trois jours et il n'avait toujours rien remarqué.
— Tenez.
La Syptérienne lui tendit les fruits glacés par la température extérieure.
— Oh ! Des figues !
C’était la première fois qu’elle lut un sourire sincère sur ses lèvres. Ce simple geste parut lui prodiguer un véritable baume au cœur.
— Nous n'en trouvons pas ici. Mais j'ai eu l'occasion de goûter ce fruit une fois, c'est délicieux ! Merci…
Son hôtesse la fixa dans l’attente qu’elle lui révèle son prénom.
— Thaïs.
Ses traits s’adoucirent un court instant.
— Merci, Thaïs.
Elle se dirigea dans un coin et souleva un tissu que la guerrière n'avait pas remarqué. Un haut-le-cœur s'empara d'elle lorsqu'elle découvrit une bête achevée, la robe tachée de sang. Doté de deux grandes ailes noires sans plumes et d'un nez ratatiné, l'oiseau était d'apparence étrange.
— Je n'ai jamais vu pareil animal. Qu'est-ce que c'est ?
— Nos ancêtres lui ont donné le nom d’« oiseau suspendu » parce qu'il dort la tête en bas. Sa viande n'est pas exceptionnelle, mais, faute de mieux, nous nous en contentons.
La femme prit la bête par les pattes et se saisit d'un couteau aiguisé. Lorsqu'elle lui trancha la tête, Thaïs crut qu'elle allait vomir. Pas parce qu'elle la voyait dépecer l'animal – elle avait regardé sa mère adoptive le faire de nombreuses fois –, mais parce qu'elle devrait faire de même le lendemain. Avec un aigle, qui plus est.
Sa fourrure toujours sur les épaules, elle soupira et s'assit près du feu. Son hôtesse remarqua son attitude pensive et lui demanda la raison de ses tourments. Thaïs lui expliqua alors la situation et les deux missions qu’on lui imposait. La femme réagit par un hochement de tête.
— Je ne veux pas défendre mon époux, mais je le comprends. Le gibier manque depuis plusieurs mois, nous avons tout juste de quoi nous nourrir.
— Comment un aigle pourrait-il causer autant de dégâts ?
— Peu d'espèces habitent les forêts voisines et il semblerait qu'il soit doté d'un gros appétit.
— Combien êtes-vous ?
— Quarante-deux.
Elle embrocha l'étrange oiseau et le plaça au-dessus des flammes.
— Comment se fait-il que vous parliez sulirien ? J'ai cru comprendre que ce n'était pas votre langue maternelle.
— En effet, nous possédons un langage inculqué par nos ancêtres : le houajdu. Cependant, nous avons été contraints d'apprendre le sulirien. Il nous arrive de nous rendre dans les cités voisines lorsque la nourriture vient à manquer ou que nous avons besoin de matériel.
Excepté un léger accent sur les « u » qu'elle prononçait « ou », et le bec d'oiseau qui perturbait son élocution, Thaïs trouvait qu'elle le parlait très bien. Surtout pour quelqu'un qui ne devait pas souvent le mettre en pratique.
— Ici, le temps passe lentement, reprit-elle. Les journées sont courtes et fraîches. Hormis la chasse et la préparation du repas, nous avons peu à faire. Surtout pour moi…
Elle émit de nouveau ce petit rire dénué de toute chaleur qui lui était propre.
— Pourquoi dites-vous ça ?
La femme prit une profonde inspiration, laissa son regard se perdre sur l'animal qui grillait, puis pivota la broche d'un quart de tour.
— Mangeons, si tu veux bien.
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