L'Épopée de Thaïs: La Traversée des épreuves (French Edition)

Épisode 32

 

— Tu l'as tué !

— N'exagère pas… Il bouge encore, regarde.

La guerrière porta de nouveau son attention sur l'homme étendu au sol, baignant dans une mare de sang. Ses doigts remuaient dans le liquide grenat.

— Vite ! On doit le sauver ! réagit-elle.

— On pourrait le laisser se vider encore un peu…

Elle se figea et ses yeux bruns s'écarquillèrent.

— Mais qu'est-ce qui cloche chez toi ?

— C'est bon, la furie. C'était une blague, on se détend.

D’après le calme du soldat, elle n'en était pas sûre.

— Je vais chercher Kallias et Gregorios, ils sauront quoi faire. Toi, tâche d'aider cet homme !

Elle sortit de la chambre, non sans jeter un regard incriminateur vers Hippolyte qui commençait à comprimer la plaie sanguinolente.

Traversant la rue à toute allure, elle trouva les deux hommes sur les marches du temple et perçut leurs rires éméchés. Gregorios, quelque peu alcoolisé, était soutenu par son compagnon. Au vu de leur différence de taille, Kallias avait du mal à le faire tenir debout.

Lorsque celui-ci remarqua la présence de la jeune femme, son sourire s’évanouit. Il se redressa, l’expression inquiète.

— Thaïs ? Je te croyais à la villa. Qu'y a-t-il ?

— Nous avons besoin d'aide ! Un homme a essayé de m'attaquer, Hippolyte est intervenu et… nous avons perdu le contrôle de la situation.

Il la suivit sans tarder, tout en incitant son conjoint à placer un pied devant l’autre.

Dans la chambre, le corps de l’agresseur n'avait pas bougé. Face à l'étendue de sang, Kallias hoqueta.

— C'est ce que tu appelles perdre le contrôle de la situation ? Rassure-moi, c'était involontaire ?

Le légionnaire la fixait, attendant de voir ce qu’elle allait répondre.

— Hippolyte a voulu me défendre…

Davantage préoccupé par l’état de l’homme, Kallias réagit vite.

— Gregorios et moi possédons quelques notions de médecine. Espérons que cela suffise, car notre dernier médecin officiel est mort il y a quelques années. Allongez-le. Je vais chercher le nécessaire.

Gregorios s'assit sur le deuxième lit et s'effondra aussitôt en marmonnant des paroles inintelligibles.

Quelques instants plus tard, Kallias revint avec une bassine en bronze remplie d'eau chaude, des aiguilles, du linge propre ainsi que de grandes feuilles séchées et une boue à l'odeur âcre. Il s'approcha du blessé et le légionnaire cessa de comprimer la plaie pour montrer les dégâts causés par son arme.

Thaïs examinait le visage de l'homme pâlir de minute en minute, mais elle avait confiance dans les facultés de son hôte. Celui-ci déposa sur la zone l'une des feuilles qui se teinta aussitôt de sang, puis la pressa un moment avant de la retirer. Il réitéra l’opération avec deux autres feuilles et le flux diminua.

L’expression concentrée, Kallias recousit l'entaille à l'aide d'un fil et d'une aiguille. La guerrière avait pratiqué ce soin plusieurs fois sur elle-même, pourtant, elle ne put s'empêcher d'éprouver de l'écœurement. Elle détourna le regard et attendit que le travail soit terminé.

Une fois la lésion nettoyée, Kallias se redressa en soufflant.

— Aucun organe vital n’a été touché. Il devrait s'en tirer.

Soulagée mais encore sous tension, Thaïs sortit pour respirer l'air nocturne. Quelques insectes ponctuaient la nuit de leur chant apaisant quand un bruit de porte grinça. Une silhouette à la chevelure blonde traversa la rue.

— Je t’ai vue revenir avec Kallias et Gregorios, dit Alessia. Tu semblais paniquée.

Dans un soupir, Thaïs fixa le sol barbouillé de taches de sang et de fluides.

— Un homme m’a attaquée. Il me juge responsable de la mort de sa femme pendant la bataille.

— Et tu vas bien ? s’inquiéta-t-elle.

— Oui…

Grâce à Hippolyte, qui lui était une fois de plus venu en aide. Pourtant, les paroles de son assaillant avaient tout de même réussi à atteindre son esprit pour y créer quelques nœuds. Et le sentiment de culpabilité savait se montrer cruel.

— Non, avoua-t-elle.

Alessia s'assit près d'elle, sur les marches en pierre blanche de la villa.

— Même si cela a permis de se débarrasser des reptiles, je ne peux pas m'empêcher d'avoir toutes ces morts sur la conscience…

— Ne te triture pas l’esprit. L'avis de cet homme est déformé par son aversion pour toi. Cela n’a échappé à personne que tu es une femme guerrière. Hippolyte nous a appris que tu passais des épreuves et tu sais bien qu'une femme ne devrait pas intégrer la Légion, selon la loi. Pour beaucoup d'hommes, cette croyance est enracinée depuis des générations. Ta présence dérangera toujours l'un d'eux, alors ne te taraude plus. Ne vois-tu pas à quel point tu nous inspires, nous les femmes ? Nous n’avons pas cessé de parler du courage dont tu as fait preuve en t’aventurant ici pour nous aider.

Thaïs en éprouva un certain réconfort.

— J’aimerais être comme toi, confia finalement Alessia. Tu es belle, déterminée, brave, et tu n’as peur de rien.

Thaïs faillit laisser échapper un petit rire. Était-ce vraiment ainsi qu’on la percevait ? Une femme délestée de toutes peurs ? Elle ne l’était pourtant pas. Et rien que de penser à la présence de cet inconnu dans sa chambre, sa peau se couvrit de frissons.

Elle voulut rétorquer, la rassurer, et lui certifier qu’elle était tout aussi humaine que n’importe qui, mais Alessia se releva.

— Je ne sais pas me battre, mais si des Sermates viennent pour assiéger Mélyos, il est certain que je ne resterai pas les bras croisés. Je me défendrai et protégerai ma famille, au péril de ma vie s’il le faut.

Alessia lui délivra un sourire, à demi plongé dans l’obscurité, à demi illuminé par l’astre lunaire. Et alors que Thaïs l’observait rentrer chez elle, une idée germa dans son esprit.

À l’intérieur de la villa, elle retrouva Kallias, en train de brûler dans l'âtre l'un des linges utilisés pour les soins. Son mouvement se suspendit quand elle s’approcha de lui.

— Serait-il possible de vous réunir demain matin, toi, Gregorios ainsi que les femmes qui ont combattu ?

L’importance dans sa voix attisa sa curiosité.

— Oui, je pense que c’est dans mes cordes, même si Gregorios m’en voudra sûrement de ne pas le laisser décuver dans un coin, livra-t-il dans un éclat de rire avant de reprendre plus sérieusement. Je peux te demander pourquoi ?

***

Le lendemain, à l’aube, le groupe fut mobilisé à l’intérieur du temple. Quand Thaïs arriva, les traits tirés par sa nuit écourtée, elle croisa le visage amical de Kallias. Gregorios, qui aurait sans doute préféré calmer le tapage dans sa tête, semblait tout de même content d’être là.

Les femmes, elles, n’avaient toujours aucune idée de la raison de ce rassemblement. Elles n’étaient qu’une quinzaine, mais par souci de discrétion, Thaïs privilégiait une réunion plus intime dans un premier temps. Même Hippolyte n’était pas au courant. Elle avait confiance en lui, mais son rôle de légionnaire exigeait qu’il rapporte ses faits et gestes au commandant. Elle ne se voyait pas le mettre dans une situation qui pourrait compromettre son poste, voire pire.

— Pourquoi nous a-t-on fait venir ? demanda l’une des femmes.

— Je souhaitais vous parler, déclara Thaïs. Comme vous le savez, la guerre fait toujours rage. Et après vous avoir vues combattre hier, j’ai le sentiment que vous voudriez savoir vous défendre par vous-mêmes. C’est pourquoi Kallias accepte de former celles qui le désirent à l’art du combat.

Son franc-parler récolta des regards éberlués.

— Mais c’est interdit… murmura une jeune femme. Si cela remontait aux oreilles de l’armée, nous serions toutes sévèrement punies.

— Thaïs a raison, s’imposa Alessia. Nous devons réagir. Nous avons été capables de réduire ces monstres à néant. Avec un entraînement, nous pourrions au moins essayer de lutter contre nos ennemis. Moi, je veux apprendre.

D’autres Méléennes, comme elle, avaient pris goût à la sensation jouissive de puissance qu’avait fait naître la bataille contre les reptiles. Elles s’étaient rendu compte qu’elles aussi détenaient un pouvoir, que leur condition de femmes n’était pas source de faiblesse. Et c’était une expérience qu’elles voulaient réitérer.

Après quelques échanges, toutes acceptèrent et Gregorios proposa également de les accompagner dans cet apprentissage. Le couple serait leur mentor. Cela devrait bien entendu rester secret et les entraînements seraient donnés tôt et à l’écart de la cité, mais certaines femmes tenteraient d’évoquer la question avec d’autres qui n’avaient pas combattu. Chaque nouvelle recrue serait un atout.

Alors que le soleil se levait et que les Méléens reprenaient doucement leur quotidien, le groupe se dispersa. Thaïs laissa Kallias et Gregorios rentrer à la villa avant elle pour ne pas éveiller de soupçons.

À son retour, elle trouva Hippolyte dans le mégaron. Il nettoyait sa lame à l’aide d’un tissu, apaisé par ce rituel.

— Tu étais où ? demanda-t-il sans relever la tête.

Sa voix ne reflétait aucune suspicion, seulement de l’intérêt, et l'idée de lui mentir déplut à Thaïs.

— J'étais au temple.

Il devait probablement penser qu'elle était allée implorer les dieux, afin de l'aider dans ses prochaines épreuves.

— Prépare tes affaires, on y va, annonça-t-il.

— Déjà ?

Malgré les atrocités de ces derniers jours, Thaïs n'était plus aussi pressée de partir. Elle aimait la compagnie des rencontres qu’elle avait faites.

— Oui, une longue route nous attend, déclara le légionnaire alors que Kallias faisait irruption dans la pièce. Merci pour votre accueil.

Fidèle à lui-même, leur hôte leur offrit un au revoir chaleureux.

— C'est nous qui vous remercions ! Gregorios dort à poings fermés, mais il est évident qu'il vous souhaiterait bon voyage.

La jeune femme lui répondit par un sourire pincé.

— Tu es sûr que cet homme va s'en sortir ?

— Certain ! Il a prononcé quelques mots à son réveil. Nous veillerons à son rétablissement.

Rassurés, ils quittèrent la villa. Hippolyte enfourcha son cheval, la guerrière le suivit en traînant des pieds, sa besace sur le dos.

Hippolyte souffla avant d'ouvrir la bouche :

— Allez, monte.

Elle n'en revenait pas. Les yeux arrondis de surprise, elle ne se fit pas prier et s'installa derrière lui. Dans la lumière de l'aurore, le destrier trottina tandis que des reflets couleur or se présentaient à la fenêtre voisine, désormais délestée de ses planches. La jeune femme y devina le visage fin et chaleureux d'Alessia et un pincement au cœur la saisit. Elle émit un petit signe de la main avant que le cheval n'entame sa longue progression dans le désert.

 

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