L'Épopée de Thaïs: La Traversée des épreuves (French Edition)
Épisode 71
Non, non, non…
La guerrière comprenait sa fureur, mais c'était tout le contraire de la réaction à adopter. Se venger sur l'armée palyrienne les mènerait à leur perte. Voyant que d’autres rejoignaient l’avis de cette femme, Thaïs ressentit des palpitations.
Un peu plus loin, des cris bestiaux s’intensifiaient, annonçant que le combat avait commencé. Les battements de son cœur devinrent plus brusques, comme s’il menaçait de bondir hors de sa cage thoracique.
— Non ! S'il vous plaît, ne cédez pas à la colère !
Elles s'arrêtèrent de vitupérer, leurs regards pleins d’animosité se posèrent sur leur chef.
— Je sais ce que c'est d'être animée par une soif de vengeance. Vous pensez que cela vous procurera un sentiment satisfaisant, que vous n'aurez plus à supporter cette douleur dans votre poitrine, mais la rancœur ne s'éteint jamais, pas même en tuant les responsables d'actes injustes et barbares. Au contraire, elle se rallume et grandit, jusqu'à vous emporter sur son passage. Vos intentions premières étaient louables, généreuses. Ne combattez pas contre vos hommes, mais avec vos hommes. Il est certain que bon nombre d'entre eux ne veulent pas que vous luttiez à leurs côtés, mais tous ne sont pas de cet avis. Vous en avez eu l'exemple ici même avec Ornitha.
Les traits de la majorité des soldates se radoucirent. Thaïs enfonça le dernier clou.
— Si vous vous révoltez contre votre propre armée, ce n'est pas un, mais deux ennemis qui tenteront de vous embrocher ! Ne causez pas davantage de morts.
Toutes acquiescèrent, sauf une. Elle se mesura à leur chef la tête relevée.
— Et qu'est-ce qu'on y gagne ? En fin de compte, on se fera massacrer.
La guerrière pouvait difficilement la contredire. Beaucoup perdraient la vie, et elle s'en voulait d'avoir amorcé cette idée. Mais le sort de la Palyrie se jouait ici et maintenant.
— La satisfaction de savoir que vous avez tout mis en œuvre pour sauver votre pays.
En la regardant de plus près, elle discerna mieux ses traits qui lui étaient familiers. Son visage s'était arrondi et son corps devenu plantureux. Pourtant, elle éprouva peu de difficulté à reconnaître l'une des marchandes de Perset.
Enfant, elle lui volait quelques fruits sur son étalage lorsqu'elle était délaissée par sa mère adoptive. Elle ne s'était jamais fait prendre et c'est probablement ça qui l'incitait à continuer aujourd'hui encore.
Depuis deux ou trois ans, la commerçante avait été remplacée par sa fille aînée. Thaïs en avait compris la raison quand elle l’avait revue le ventre rond puis, quelques mois plus tard, tenant un nourrisson dans ses bras.
— Vous avez un enfant né il y a peu, n'est-ce pas ?
Sans répondre, les yeux de la marchande s'écarquillèrent, validant ainsi sa question.
— Vous ne souhaiteriez pas laisser un pays en paix ? demanda Thaïs. En tant que mère, c'est aussi votre devoir de veiller au futur de vos enfants.
— Justement ! Nous pourrions fuir.
— Cela se reproduira ailleurs. Syptéros, Belmia, et maintenant Perset. Si nous ne nous défendons pas aujourd'hui, le ferons-nous demain ?
Elle semblait perdue dans ses pensées. La guerrière voulut la presser puisque la bataille faisait rage. Heureusement, une autre femme posa sa main sur son avant-bras et l'incita à se ranger aux côtés de leur chef.
— Elle a raison. Nous devons inculquer les bonnes valeurs à nos enfants, leur montrer que nous ne devons pas fuir lorsque la situation dégénère.
La commerçante soupira puis saisit fermement son glaive, dressant la pointe vers le ciel.
— Pour la Palyrie !
Des cris s'élancèrent et ses consœurs levèrent leurs armes en répétant ces mêmes mots. Thaïs sourit et les contempla, toutes réunies pour la première fois.
Face à elle, marchandes, voisines, épouses de marins ou mères au foyer, toutes avaient fait ce choix. Peu importait que certaines n'aient pas été formées à l'art du combat, qu'elles ne soient pas vêtues d'armures étincelantes, qu'elles n'aient pas toutes la morphologie musclée que l'on attendrait d'un soldat. Ce matin-là, par leur ambition et leur bravoure, toutes étaient devenues de véritables guerrières.
La Syptérienne adressa une prière silencieuse en direction des cieux : « Que l'esprit de Palyria soit avec nous ».
À l’écart de la zone boisée, un affrontement d'une violence inouïe faisait rage. Les deux armées s'étaient mêlées. Le bruit macabre des fers qui s'entrechoquent résonnait dans chacune des poitrines. Pourtant, les courageuses ne reculèrent pas. Dans un cri de guerre commun, elles s’élancèrent, le poing levé.
Quelques visages se tournèrent vers la source de ce brouhaha, offrant une occasion à leurs adversaires de leur planter le glaive dans la gorge. L’heure n’était pas à la négociation, seule la victoire de cette bataille importait aux combattants. À ce stade, il était impossible d’estimer les pertes de chaque camp.
Les femmes s'infiltrèrent dans la mêlée, mais aussitôt l'une d'elles fut blessée. Sa voisine, elle, fut poignardée à l'épaule et exhala une plainte qu'elle tentait malgré tout d'étouffer.
Heureusement, celles qui s’étaient équipées d'un bouclier ramassé dans l’enceinte réussirent à éviter les assauts de leurs opposants. Ces derniers, déjà accaparés par les attaques des légionnaires palyriens, ne virent pas arriver les guerroyeuses derrière eux. Elles plantèrent alors leur arme dans leurs adversaires, laissant l'occasion à leurs alliés d'achever les victimes.
Au bout de quelque temps, ils durent bien admettre que les femmes les aidaient à prendre l'avantage sur leurs rivaux. Qu'elles soient une simple diversion ou qu'elles soient réellement capables de tuer des ennemis, même les militaires les plus sceptiques furent convaincus de leur utilité. Au moins pour le moment.
La lame de Thaïs fouetta l'air avant de trancher la gorge de son assaillant. Elle pouvait repérer les moins aguerris du coin de l'œil – ceux qui n'avaient pas encore l'expérience acquise par plusieurs années de batailles –, et éprouvait moins de difficultés à s'en débarrasser. Le tournoi lui avait permis d'en apprendre plus sur les techniques, et pour cela, elle remerciait son compagnon. Et en même temps qu'elle songeait à lui, elle put discerner, entre deux corps, l'expression endurcie d'Hippolyte, jouant de son épée.
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