L'Épopée de Thaïs: La Traversée des épreuves (French Edition)
Épisode 20
— Maman, j'ai faim… dit Yiorgos d'une voix fluette.
Thaïs éprouva de la peine pour ce garçon chétif. Prise dans l'action, elle n'y avait pas songé, mais à son évocation, elle sentit soudain ses entrailles se serrer avec un grondement sourd. Son dernier vrai repas remontait à la veille. Elle aurait tout donné pour du pain et quelques fruits bien juteux. Hélas, ce n'était pas dans cet endroit qu'elle allait se rassasier.
Gregorios, qui avait entendu les plaintes de Yiorgos, réagit :
— Vous pouvez rester ici. Il commence à faire nuit et Kallias et moi tenons à vous garder sains et saufs. Nous possédons trois autres chambres et de quoi manger. Enfin, je ne vous garantis pas un dîner plantureux, concéda-t-il avec un sourire désolé.
— Nous ne voudrions pas piocher dans vos victuailles, répondit Vassilis. Vous vous êtes déjà montrés si généreux l'année dernière en nous offrant de votre vin. Nous ne pouvons vous demander cela.
— J'insiste. Votre père a sauvé le mien plusieurs fois avant qu'il ne perde la vie. C'est la moindre des choses. Et je sais que vous feriez de même si les rôles étaient inversés.
La famille endeuillée eut le cœur réchauffé par le soutien que leur apportaient leurs voisins. Vassilis hocha la tête, ne sachant comment lui témoigner sa gratitude.
Kallias quitta la pièce un instant avant de revenir, les mains chargées de couverts. Il déboucha une petite amphore de vin et proposa une autre boisson aux saveurs amères. Quelques morceaux de pain furent déposés sur la table ainsi qu'une bouillie de légumineuses. Comme personne n'osait se servir, Gregorios prit l’initiative de garnir l'assiette d'Alessia, mais celle-ci la repoussa.
— Merci, je n'ai pas faim.
L'ambiance retomba d'un coup et un froid glacial traversa la pièce. Comprenant que la perte de sa sœur avait coupé l'appétit de la jeune femme, il n'insista pas. Il remplit en silence le reste des assiettes et s'assit à côté de son compagnon, après avoir effleuré sa nuque d'un geste tendre.
Dans cette région de la Méditerranée, les hommes qui vivaient ensemble étaient bien intégrés. La société palyrienne ne voyait pas l'intérêt de garder ces relations secrètes puisque tout le monde savait qu'elles existaient. Ainsi, chacun pouvait mener la vie qu'il souhaitait avec la personne de son choix sans créer l'illusion d'une famille d'apparat.
Thaïs se saisit d'un morceau de pain dont la mie rassise avait un arrière-goût de moisi. Affamée, elle prit tout de même le temps de le déguster et changea de sujet pour tenter de détendre la lourde atmosphère.
— Comment vous êtes-vous rencontrés ?
Kallias offrit un regard complice à son compagnon qui lui rendit un sourire charmeur.
— Nous nous connaissons depuis notre plus jeune âge, répondit Kallias. Nos mères se retrouvaient au temple chaque jour. Au début, nous jouions beaucoup, un peu comme deux frères. Mais au fil des ans, je me suis rendu compte que c'était bien plus qu'une simple amitié. Chaque matin, je me réveillais excité à l'idée de me rendre au temple. Et cela n'avait rien à voir avec mon amour de la prière.
Il ricana et la tablée l'imita. Il contempla son compagnon d'un regard empli de désir avant qu'un voile gris ne teinte ses beaux yeux bleus.
— Puis un jour, j'ai rejoint Gregorios chez lui, dans cette maison. À ce moment-là, nous évitions d'aller au temple avec nos mères, feignant la maladie, pour nous retrouver rien que tous les deux. Nous avons entendu des hurlements dans la rue. J'ai cru que c'étaient des rebelles qui voulaient assiéger la cité, mais lorsque nous sommes sortis sur le pas de la porte, nous avons vu ces saletés de serpents. Tout était si violent. Nos voisins, nos amis étaient attaqués par des dizaines de reptiles. Gregorios et moi nous sommes vite réfugiés à l'intérieur de la maison. Sa mère est arrivée peu de temps après.
Sa voix se tordit. La gorge nouée, il peinait à continuer. Son compagnon prit sa main sur le rebord de la table pour l'encourager. Il poursuivit alors :
— Elle m'a annoncé que la mienne ne reviendrait pas. Et plus tard, j'ai appris que mon père faisait lui aussi partie des victimes. Nous n'étions pas particulièrement proches, mais j'étais détruit. Je n'avais qu'eux. Je n'avais aucune autre famille, aucun ami… À part toi.
Ses yeux larmoyants ne se détachèrent pas de Gregorios, sa voix n'était plus que brisures.
— Sans toi, je serais mort à l'heure qu'il est. Ta mère et toi m'avez accepté chez vous, avez pris soin de moi, avez su rassurer l'adolescent terrifié que j'étais à l'époque. Je vous dois tout. Et pour cela, je ne pourrai jamais rembourser ma dette.
Gregorios saisit d'un geste passionnel et désespéré la nuque de Kallias et pressa son front contre le sien. Un « merci », presque imperceptible, fut soufflé. Tous deux les yeux fermés, des larmes miroitantes roulèrent dans une symétrie parfaite. Thaïs fut frappée par leur beauté.
— Et votre mère à vous, est-elle… s’adressa-t-elle à Gregorios sans pouvoir terminer sa phrase.
— Tuée. Il y a quelques mois, au cours d'une sortie pour nous réapprovisionner en eau.
— Je suis désolée.
Elle nota que les yeux d’Hippolyte s’étaient posés sur elle.
— La vie est injuste, lâcha Alessia, son regard immobile rivé sur la table.
— Mais elle peut aussi s’avérer pleine de cadeaux. À nous de les remarquer, conclut Gregorios.
Lorsqu'ils eurent fini de manger, Kallias et Gregorios conduisirent leurs invités dans leur chambre respective. Comme la famille devenait d'humeur maussade, le couple préféra écourter la soirée pour leur laisser la possibilité de se reposer.
Après avoir traversé le mégaron et monté un étage, Yiorgos, Alessia et leur mère s'installèrent dans une pièce qui disposait de trois lits. Thaïs songea que la famille de Gregorios avait dû être très fortunée.
Une autre pièce, dotée de deux sommiers, fut attribuée à Vassilis et au grand-père, même si dans la pénombre, il était difficile de remarquer quoi que ce soit.
Au bout d'un couloir, les deux guerriers se virent partager une chambre de dimension plus modeste que les deux premières, mais qui n'en restait pas moins luxueuse. Plusieurs meubles en bois brun bordaient les murs d'un vert olive et accompagnaient deux lits. De ce côté de la maison, quelques faisceaux lunaires passaient au travers des lattes qui scellaient la fenêtre.
Une odeur de renfermé perturbait malgré tout la beauté des lieux et agressait les narines de Thaïs.
— Voilà votre chambre. Reposez-vous bien, leur dit Gregorios avec un petit sourire en coin.
Lorsque le couple les quitta, les deux guerriers se retrouvèrent seuls. La lumière tamisée éclairait leurs visages embarrassés.
Le légionnaire ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais la referma aussitôt. Il fronça les sourcils, puis se détourna d'un geste vif. Il s’empara de sa besace et sortit de la pièce sans un mot, laissant une Thaïs déroutée.
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