L'Épopée de Thaïs: La Traversée des épreuves (French Edition)
Épisode 56
— Tu as tellement grandi, Thaïs. Regarde-toi, tu es magnifique !
Le corps de la jeune femme tremblait devant la revenante.
— Comment c'est possible…? Tu es morte, je t'ai vue, tu étais dans la maison lorsque tout s’est écroulé.
— C'est ce que tu as pensé toutes ces années ? s’étonna sa mère, Jamila. Oh, ma chérie. Je suis désolée que tu en aies souffert. Mais je suis là maintenant.
Elle s'approcha et la prit dans ses bras. Tendue au début, Thaïs resta immobile. Mais l’impression d’être à nouveau complète, de ressentir un sentiment oublié la poussa à s'abandonner à cette étreinte. Des étreintes que la jeune femme avait affectionnées plus que tout. Elle se sentait si bien, enveloppée de tout l'amour maternel dont elle avait manqué ces dernières années.
Pourtant, après un instant, elle n'arrivait toujours pas à élucider certains points. Son esprit demeurait brumeux, comme s’il détenait tous les éléments, mais que ceux-ci ne s'emboîtaient pas parfaitement.
— Je ne comprends pas… Comment as-tu survécu ? Pourquoi m'as-tu laissée ?
Un air peiné passa sur le visage de sa mère qui ancra ses yeux dans les siens.
— Je ne le voulais pas, crois-moi, si j'avais pu être auprès de toi, je l'aurais fait sans hésiter. Tu es ce que je chéris le plus dans ce monde. Tu m'as tellement manqué.
Des larmes roulèrent sur les joues de sa fille, exprimant ainsi toute la tristesse d'un temps qui leur avait été volé et qui ne reviendrait jamais, mais également la joie d'enfin la retrouver. Comment et pourquoi, cela n'avait plus d'importance. Elle l’enlaça et la serra de toutes ses forces pour ne plus qu'elle s'en aille.
— Toi aussi tu m'as manqué, maman.
Caressant la chevelure de jais de sa fille, elle se mit à fredonner une berceuse qu'elle avait l'habitude de lui chanter étant petite. Au bout de quelques minutes, elle s’interrompit.
— Que fais-tu ici, ma tourterelle ?
Thaïs se détacha d’elle et contempla ses prunelles, emplies de tendresse maternelle.
— Je dois effectuer des missions sous l'ordre d'un commandant. C'est le seul moyen pour moi d'intégrer la Légion.
La mine de sa mère se rembrunit d'un coup.
— Tu n'es pas sérieuse ! Ce n'est pas un métier pour une femme, c'est trop dangereux !
La guerrière s'écarta davantage et haussa d’un ton :
— Comment peux-tu dire une chose pareille ? C'est toi qui me répétais que papa était un combattant hors pair, que grâce à lui nous avions été sauvées. Je veux être comme lui !
— C'est différent, c'était un homme et il avait le sens du devoir. Je te connais, tu es fougueuse, impétueuse, tu ne te conformes pas aux lois. Ce n'est pas un monde pour toi. À la guerre, il y a des règles à respecter, tu ne peux pas te permettre de faire comme bon te semble.
— Je pensais que toi tu comprendrais…
— Ma chérie, je t'aime et ton bonheur m'est important.
— Alors, soutiens-moi ! Les épreuves me donnent un avant-goût de ce qui m'attend au camp. Certes, c'est dangereux, mais crois-moi… Je ne me suis jamais sentie aussi vivante que depuis que je frôle la mort.
— Le commandant ne te laissera jamais rejoindre les rangs.
Elle saisit sa main, mais sa fille la rejeta et recula aussitôt.
— Nous pouvons être ensemble maintenant, relança sa mère. C'est ce que tu as toujours voulu, n'est-ce pas ?
Le cœur de la guerrière se serra.
— Bien sûr…
Jamila amorça un pas vers elle et caressa l'une de ses joues, à la peau encore abîmée par les effets du froid.
— Tu dois faire un choix. C'est la Légion ou moi, Thaïs.
— Tu ne peux pas me demander ça, répondit-elle, effarée.
— C'est pourtant le cas, je ne supporterai pas que ma fille se mette en danger volontairement.
— Et à quoi j’occuperais mes journées ? Laver et étendre le linge ? Traîner dans les rues ? Attendre que le temps passe ? Qu'est-ce que cela m'apporterait ?
— Moi.
Pendant des années, c'était ce qu'elle avait toujours désiré. Peut-être qu'enfant, elle aurait accepté sans une once d'hésitation. Cependant, elle avait grandi, chérissait de nouveaux rêves et de nouveaux objectifs qu'elle ne pouvait éjecter de son esprit. Elle avait d'autres ambitions que l'amour d'une mère ne saurait combler.
— Je ne peux pas.
Ces mots étaient affirmés, mais à l'intérieur elle peinait à prendre cette décision. Elle ne souhaitait renoncer ni à l'un ni à l'autre.
— S'il te plaît, viens avec moi, insista la jeune femme.
Elle tenta de l’attirer vers la sortie de la grotte, mais sa parente eut un violent geste de recul.
— Non.
Son timbre était grave, pointu, presque sombre. Sa fille ne l'avait jamais entendue parler ni vue réagir ainsi. Cela ne ressemblait en rien au souvenir qu'elle s'était construit d’elle.
— Pourquoi ne veux-tu pas sortir pour en discuter ? demanda-t-elle, de plus en plus méfiante. D'ailleurs, que fais-tu dans cette grotte ?
— Dans une grotte ? Que racontes-tu, ma chérie ?
Thaïs regarda autour d'elle. Elle se situait dans une grande prairie verdoyante.
— Qu… Quoi ? Je suis certaine que nous y étions il y a encore une seconde !
— Tu es fatiguée, c'est normal, ces épreuves ont exigé tant d'énergie. Viens, assieds-toi dans l'herbe avec moi.
Sentant sa tête tanguer de plus en plus, elle prit place sur le sol frais et moelleux. Sa méfiance retomba et Thaïs remarqua une petite fleur qui poussait près d'elle. Elle l'arracha pour en humer le parfum. Tout comme cet endroit, celle-ci conservait une odeur de renfermé. Elle la jeta au loin, emportée par un souffle de vent, puis contempla l'horizon. Aucune habitation, aucun oiseau, aucun passant, rien qui ne pouvait perturber ce moment d'accalmie.
— Je suis déçue que nous ayons perdu tant de temps toutes les deux, annonça la jeune femme d'une voix triste.
— Nous aurons l'occasion de le rattraper, je te le promets. Il n'y aura rien que toi et moi.
Thaïs médita ces paroles.
— J'ai fait une rencontre. Le légionnaire qui m'accompagne dans mes épreuves.
— Et il y a quelque chose entre vous ?
— Non ! Bien sûr que non. Mais je crois que je me suis prise d'amitié pour lui.
— Hippolyte n'est pas un homme fréquentable, tout ce monde est dangereux.
— Il m'a sauvé la vie ! Plusieurs fois même ! objecta la guerrière. Tu ne connais ri… Attends… Je n'ai jamais révélé comment il s'appelait.
— Bien sûr que si, tu viens de me le dire. Tu ne te souviens pas ?
Elle se releva d'un bond et fit sursauter sa mère.
— Non, j'en suis certaine ! Comment le sais-tu ?
— Calme-toi, s'il te plaît. Je n'aime pas que tu emploies ce ton avec moi.
Pendant qu’elle essayait de la convaincre de se rasseoir et de discuter, l'esprit de Thaïs cogitait et tentait de connecter les éléments entre eux. Cette façon de parler, de bouger, tout lui paraissait étrange. C'était comme si cette personne possédait les traits de caractère, des expressions propres à celles de sa génitrice, mais dont certains détails étaient à l’opposé même des souvenirs qu’elle s’était construits.
— Vous n'êtes pas ma mère.
La femme eut un rire sardonique.
— Ne dis pas de bêtise.
— Où ai-je trouvé cette dague ? la questionna-t-elle en présentant son arme.
— Dans les décombres de Syptéros, enfin !
Les yeux de Thaïs se plissèrent. Elle recula lentement, un souffle coincé dans sa gorge.
— Il est impossible que ma mère soit au courant de ça. Elle n’était pas là lorsque je l’ai trouvée, car elle est morte avant. Je le sais… Je sais qu'elle a péri dans les ruines de notre maison. Dites-moi qui vous êtes !
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