L'Épopée de Thaïs: La Traversée des épreuves (French Edition)
Épisode 40
Prenant soin de couvrir son compagnon du drap qui était tombé lors de sa chute, Thaïs se demanda comment elle allait gérer cette situation.
Elle tenta de le soulever. Son poids n'était pas excessif, mais elle allait tout de même devoir transporter le corps d'un homme assommé jusqu'à la plage. Elle aurait pu l'allonger sur le drap et le traîner sur toute l'île, mais les cailloux qui jonchaient le sentier auraient pu le léser. Quelques heures auparavant, elle n'aurait peut-être pas renoncé à lui infliger quelques blessures gratuites, mais elle avait compris à quel point le charme de ces femmes – qui n'en étaient sans doute pas d'ailleurs – était puissant.
Une seule option s'offrait à elle : le porter. Elle accrocha sa besace dans son dos pour ne pas gêner ses mouvements puis s'accroupit près de son ami, toujours inconscient. Elle espérait tout de même n'avoir pas frappé trop fort et vérifia qu'il respirait encore.
Quand elle en fut certaine, elle le saisit de façon à s'aligner avec son buste. Poussant sur ses jambes, elle réussit à le décoller du sol et à basculer son torse sur son épaule. Elle s'efforça d'oublier la douleur fulgurante qui s'était manifestée dans le bas de son dos et commença à marcher.
Le cheminement lui parut durer une éternité. Le poids du soldat et des litres de vin qu'il avait dû avaler lui faisait courber l’échine. Ses joues rouges et son front en sueur marquaient l'effort, et la chaleur écrasante ne jouait pas en sa faveur.
Elle reposa son compagnon au sol plusieurs fois pour reprendre son souffle et vérifier qu'ils n'étaient pas suivis. Les femmes s'apercevraient tôt ou tard qu’ils tardaient à revenir. Il fallait faire vite. Basculant de nouveau son ami sur son épaule, elle tenta de ne pas songer à sa nudité sous cette mince couverture.
Elle entendit alors le bruit soulageant des vagues qui s'écrasaient sur la plage. Ses pieds rencontrèrent le sol mouvant et des grains de sable brûlants se faufilèrent dans ses sandales. Épuisée, elle déposa le légionnaire qui retomba mollement. Elle se dirigea vers la barque, toujours amarrée au bord de l'île, et y jeta sa besace. Mais en se retournant, elle fut gagnée par la surprise. Son compagnon, bien conscient, s'avançait vers elle à pas enragés. Les sourcils froncés et les joues cramoisies, il retenait son drapé autour de lui. La situation aurait presque pu être comique si sa voix n’avait pas éclaté :
— Tu m'as assommé ?
— J'y étais contrainte, tu ne m'as pas laissé le choix…
N'ayant plus la pudeur de cacher sa nudité, il s'apprêta à la saisir par le poignet. Ce geste réveilla les instincts de guerrière qui étaient désormais familiers à Thaïs. Elle contre-attaqua et le frappa à la mâchoire. La tête d’Hippolyte valsa en arrière et elle en profita pour lui asséner un second coup sous le menton. Elle savait que ce duel n'avait rien d'honorable, il était encore probablement étourdi par le choc qu'il avait reçu sur le crâne. Pourtant, elle sauta sur l'occasion de le voir à terre. Par un pied, elle le saisit et le traîna de force jusqu'à la marée montante.
Le soldat se débattait. Ses jambes tentaient de porter des coups, mais ne rencontraient que du vide. La jeune femme réussit à attraper l'autre pied pour avoir davantage de prises. Marchant à reculons, elle accéléra le pas. L'eau glacée atteignit ses chevilles puis ses mollets, avant qu'une vague ne s'abatte derrière ses genoux. Hippolyte, dont le torse était recouvert d'étranges blessures, se retrouvait presque immergé. Il eut le réflexe de redresser le buste à la force de ses abdominaux pour ne pas avoir la tête sous l'eau.
Enfin, il parvint à donner un coup bien placé dans l'avant-bras de la guerrière qui fut obligée de lâcher l'un des pieds. Il se releva puis fonça sur la jeune femme. Thaïs l’évita de justesse, et saisit sa nuque pour plonger sa tête.
Quelques bulles remontèrent à la surface. Le soldat se débattait de toutes ses forces, griffait ses bras. Comme le but n'était pas de le noyer, elle relâcha son emprise au bout de quelques secondes. Il toussa et recracha quelques gorgées d'eau salée. Les yeux rougis, il paraissait la regarder différemment.
— Hippolyte ?
Il resta muet, mais semblait bouleversé. Ses yeux, perdus dans la mer au loin, luisirent. Thaïs ne savait si c'était dû à l'eau saline ou à une autre cause.
D'une voix égosillée, il répondit :
— Nous devons partir d'ici.
Elle aurait sauté de joie, si elle ne lisait pas autant de tristesse dans son regard.
— Je suis désolée…
— Tu as fait ce que tu avais à faire, ajouta-t-il d'un ton sérieux, presque trop calme.
Pas un seul reproche, pas une phrase vengeresse, rien. Il ne lui en voulait même pas.
Il sortit de l’eau et se hâta de se couvrir avec le drap qui reposait sur le sable. Elle remarqua ensuite qu'il tentait de pousser la barque et se précipita pour l'aider. Mais lorsqu’elle arriva près de lui, un chant l'arrêta net dans son geste. Des instruments tintèrent à quelques pas de la plage. Les femmes de l'île les avaient retrouvés.
Angoissée, elle observa son compagnon. Elle craignait qu'il ne sombre à nouveau dans son état de transe. Elle avait réussi pour quelques instants à l'en sortir, grâce aux effets inhibiteurs de l'eau de mer, mais voilà que ces femmes recommençaient leurs maléfices.
D'un geste vif, il l’attrapa par la taille. Elle recula d'instinct.
— Grimpe dans la barque ! chuchota-t-il.
Éberluée, elle obtempéra et son compagnon la rejoignit.
— Allonge-toi !
— Mais ce n'est pas assez grand, les bancs vont…
— Dépêche-toi, fais ce que je te dis !
Elle suivit ses ordres, dans l'incompréhension la plus totale. Il ne comptait tout de même pas se cacher là-dedans ?
Elle entendit les femmes se rapprocher et son cœur se mit à battre plus fort. Son coude cogna contre l'intérieur de la coque et sa tête fut positionnée de travers à cause de la petitesse de l'embarcation. Sans prévenir, le légionnaire s'allongea sur elle. Il portait toujours son drapé, mais cela n'empêcha pas Thaïs de trouver la situation fort gênante.
La musique s'intensifiait. Encore quelques pas et ils seraient découverts par ces créatures cannibales. Hippolyte captura son regard, voulant lui adresser une mise en garde qu'elle ne sut déchiffrer. Sans lui laisser le temps de comprendre, il pencha sa tête vers elle et l'embrassa à pleine bouche.
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