L'Épopée de Thaïs: La Traversée des épreuves (French Edition)

Épisode 23

 

Un troisième coup mit fin aux confidences du légionnaire. Ni l’un ni l’autre n'osait bouger.

Ils avaient pourtant bien entendu. Mais qui pourrait s'aventurer dehors à une heure pareille et, qui plus est, dans une cité pleine de serpents assoiffés de sang ?

Thaïs se leva en premier et s’approcha de l'entrée sur la pointe des pieds. Son oreille collée contre la porte, elle jeta un œil discret à son compagnon. Elle secoua la tête pour lui faire comprendre qu'elle ne percevait aucun bruit devant la villa.

— Qui est là ? osa-t-elle enfin prononcer.

Mais aucune réponse ne lui fut rendue.

— Qu'est-ce que vous voulez ? aboya-t-elle.

Le silence persista et elle s'interrogea sur la nature du bruit. Les serpents ne pouvaient tout de même pas frapper aux portes...

Les coups avaient été portés avec calme, ne reflétant aucune urgence. Il était donc impossible qu'il s'agisse d'un habitant en danger. De plus, personne – hormis Thaïs qui devait réussir son épreuve – ne s'aventurerait dans cette cité. Pas même les armées ennemies qui avaient déjà entendu parler de ces lieux comparables aux Enfers.

Hippolyte la rejoignit et pressa lui aussi son oreille contre le bois. Ne percevant aucun son, il fronça les sourcils. Lorsqu’il vit la jeune femme poser sa main sur la poignée, il l’arrêta d’un geste vif.

— On ne sait pas ce qu'il y a dehors, murmura-t-il. Si cette personne avait besoin d'aide, elle nous aurait répondu.

— Oui... Mais imagine que cela soit important !

Il souffla du nez et se dirigea vers l'une des fenêtres. Il jeta un œil entre deux planches en bois, puis revint vers elle.

— Tu as vu quelque chose ?

Il secoua la tête.

— Nous ne pouvons pas prendre ce risque. Kallias et Gregorios sont déjà plus que généreux de nous accueillir chez eux. Si un ou plusieurs serpents pénètrent ici, ce sera de notre faute.

Soudain, une lueur d'effroi passa sur le visage de la jeune femme qui devint blême.

— Irina… Tu penses qu'elle… ?

— Non, Thaïs. Elle est morte, affirma-t-il.

Mais le doute s'insinua dans son esprit.

— Nous n'en sommes pas sûrs. Et c'est l'hypothèse la plus probable. Les coups étaient lents et faibles. Cela expliquerait pourquoi une personne aurait pu venir jusqu'ici. Les serpents ne lui trouvent peut-être plus d'intérêt maintenant qu'ils l'ont presque vidée de son sang.

Il ne sut quoi ajouter.

— Il faut que nous l'aidions, Hippolyte ! Cette fille doit agoniser depuis des heures !

— D'accord… Je vais chercher mon épée, au cas où. Ne fais rien de stupide pendant mon absence.

Elle acquiesça et attendit qu'il revienne armé. Le légionnaire en avait profité pour couvrir son torse nu de sa tunique.

Elle saisit la poignée avant de se raviser.

— Est-ce que l'on prévient les autres ?

— Non, ils doivent déjà dormir. Et puis…

Elle pencha la tête sur le côté avant de connaître la fin de sa phrase.

— Il se peut que ce ne soit pas Irina… Dans ce cas, nous causerions beaucoup de peine à sa famille. Nous ne pouvons pas leur donner de faux espoirs.

Elle acquiesça et s’arma de son poignard. Effleurant la poignée, elle déverrouilla l’entrée d'un geste lent. Aux aguets, le soldat était prêt à attaquer.

La jeune guerrière entrouvrit la porte en plaçant son pied de façon à la bloquer. Une petite fente assez étroite pour empêcher l'intrusion des reptiles lui permit tout juste de distinguer les alentours. L'odeur de la nuit parvint jusqu'à ses narines, elle attendit que ses yeux s'adaptent à l'obscurité.

La lune l'aida à discerner l'environnement extérieur. Elle pouvait deviner quelques serpents aux écailles luisantes se mouvoir en face de la maison mais qui, eux, ne semblaient pas l'avoir remarquée.

D'instinct, elle regarda sur le pas de porte, s'attendant à trouver le corps cadavérique d'Irina.

Mais à sa grande surprise, deux objets avaient été déposés.

— Tu vois quelque chose ? murmura Hippolyte.

Sans prendre le temps de répondre, elle ouvrit à la volée et l'entendit jurer tandis que ses doigts saisissaient les instruments. Un sifflement se rapprocha. Thaïs s'écarta brusquement et bouscula son compagnon au moment de refermer la porte. Un serpent se cogna dessus après que celle-ci était verrouillée.

— Qu'est-ce que c'est ?

Elle examina les deux objets.

— Je ne sais pas, c'était devant l'entrée…

Deux flûtes reposaient dans ses mains. L'une, sculptée dans un bois clair, était fine et aussi longue qu'un bras. Sa voisine, plus large et courte, avait été taillée dans un bois sombre aux teintes brun-acajou.

— Tu crois qu'on chercherait à nous faire une blague ? demanda-t-elle.

— J'imagine mal quelqu'un venir jusqu'ici juste pour « nous faire une blague ».

Dans un soupir, il saisit la flûte d'un beige albâtre, souffla dedans et un sifflement strident s'en échappa. La jeune femme se boucha les oreilles.

— Et en plus de ça, elle se révèle incapable de produire un son correct ! pesta-t-il. Si avec ça, on ne réveille pas tout le monde, cela relève du miracle.

Il s'éloigna de la porte et jeta l'instrument sur un petit guéridon près de la fenêtre. Pendant qu’il s’affalait sur l'un des fauteuils, Thaïs examina de plus près l'autre objet. Un seul trou se présentait à l'extrémité. Lorsqu’elle la porta à ses lèvres, un son grave et suave envahit la pièce.

Les deux guerriers étaient envoûtés par ce son aussi tendre qu'une caresse. Après une journée riche en émotions, cette détente était bienvenue. Leurs corps s'apaisèrent, leurs muscles se relâchèrent. Mais ce moment s’annonça de courte durée.

Tout autour de la demeure, des sifflements s'intensifièrent.

Les serpents.

Paniquée, Thaïs cessa de souffler dans l'instrument tandis que le légionnaire s'approchait de la fenêtre. La lueur de la lune lui permit de distinguer des centaines de reptiles sinuant vers eux.

— Espérons que la villa soit bien protégée parce que tes amis ont eu l'air d'avoir apprécié tes talents musicaux. Arrête de faire du bruit, ils finiront bien par repartir.

Thaïs admirait le calme dont il faisait preuve. Au fond, elle était terrifiée à l'idée que d'innombrables reptiles serpentent tout autour d'elle. L'impression que les murs s'effondreraient d'un instant à l'autre, que des serpents pourraient s'infiltrer par des brèches qui n'auraient pas été remarquées, ne la quittait pas.

Hippolyte se rassit près de l'âtre. La jeune femme abandonna alors la flûte pour le rejoindre. Elle se demandait qui avait bien pu déposer ces instruments devant l'entrée. Comment cette personne avait-elle pu venir jusqu'ici ? Et pourquoi était-elle repartie aussi vite ? Dans quel but avait-elle remis ces flûtes ? Était-ce un geste malveillant ? En tout cas, la situation avait empiré.

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