L'Épopée de Thaïs: La Traversée des épreuves (French Edition)

Épisode 35

 

Thaïs et Hippolyte restèrent blottis l'un contre l'autre alors que la marée bruyante faisait rage contre la coque. Même si la pluie avait cessé, ils demeuraient malmenés par la mer agitée et gardaient leurs yeux fermés.

De temps à autre, l'une des étranges créatures aux longs tentacules venait cogner contre l'embarcation et secouait le corps des deux voyageurs. Chaque minute passée sur cette barque devenait un supplice.

La jeune femme priait pour que cela s'arrête. À tout moment, elle pouvait tomber dans ces eaux troubles. Cette idée la terrorisait. Elle n'avait jamais pu apprendre à nager et cela ne fit qu'amaigrir ses espoirs de retrouver la terre ferme.

Au bout de quelques heures, les remous se calmèrent, les créatures disparurent. Avaient-elles replongé sous la surface, regagnant ainsi leurs sombres abîmes jonchés de cadavres ?

Les deux guerriers n'ouvrirent pas les yeux et restèrent collés l'un à l'autre, réduits à n’être plus que deux corps prostrés, impuissants dans l’immensité obscure et indifférente. Lorsque la barque percuta quelque chose, Thaïs adressa une dernière prière. Elle savait que sa fin s'imposait à elle. Elle attendit d'être engloutie.

Pourtant, rien ne se produisit. Elle cligna plusieurs fois des yeux avant de réaliser que la barque était immobile et échouée sur une plage de sable fin. Dans la clarté aurorale, des arbres exotiques se dressaient en bordure et les étoiles les plus brillantes constellaient le ciel aux couleurs douceâtres.

Thaïs n'en revenait pas d'être encore vivante. Cette épreuve était de loin la plus terrifiante qu'elle ait eu à surmonter. Ne pouvant détenir un réel contrôle sur la réussite de son épreuve, sur sa vie, elle avait perdu tout espoir en chemin. Pourtant, elle était encore là, en chair et en os, sur une île qui invitait à l'évasion. Elle n'irait pas jusqu'à dire qu'elle était intacte, mais le soleil levant qui réchauffait sa peau sut la rassurer.

Elle s'écarta d'Hippolyte, toujours accolé à elle, et se releva. Le légionnaire ouvrit ses yeux marqués par la fatigue et devant leurs regards ébahis s'imposa alors une étendue de plantes florissantes.

La guerrière ramassa sa besace dégoulinante et sauta de la barque. En posant pied sur le sable, son corps engourdi chancela. Elle n'avait jamais passé de pire nuit et elle se promit de ne jamais remonter à bord d’une barque après son retour à Asclémiria.

— Tu penses que nous sommes sur l'île de Cena ? demanda-t-elle.

Le regard du légionnaire balaya les environs.

— Difficile à dire. D'ici, il est impossible d’évaluer la taille de l’île. La marée aurait pu nous dévier de notre trajectoire, mais je n'ai vu aucune autre île alentour sur la carte.

Elle retira ses sandales pour découvrir la douce texture du sable blanc et fut fascinée par l'étrange sensation de ses pieds comme engloutis par le sol à chacun de ses pas. Une odeur fruitée leur parvint de la forêt.

— À notre retour à Asclémiria, nous pourrions libérer deux tourterelles pour cette épreuve, suggéra-t-elle. Elle en vaut peut-être même trois !

Le soldat se contenta d'un demi-sourire, puis ils furent de plus en plus attirés par ces lieux où abondaient fruits à l'arôme sucré, plantes aux parfums délicats et feuillages exotiques aux bordures dentelées.

S'engouffrant dans la dense végétation, Hippolyte cueillit un fruit et mordit dedans à pleines dents. Un liquide sirupeux coula le long de son menton et il poussa un râle de plaisir en dépit des remontrances de Thaïs.

— T’es fou ! On ne sait pas s'ils sont comestibles !

Alors qu'elle se remémorait son expérience dans la forêt des Perdus, il haussa un sourcil.

— Ai-je l'air d'agoniser ?

Il en reprit un, plus gros encore que son poing, et se délecta de sa chair. Sentant ses entrailles se tordre et la nausée l'ayant quittée, Thaïs décida d'en goûter un à son tour. Mûr à point, celui-ci révéla une explosion de saveurs sucrées.

Elle n'avait jamais rien mangé d'aussi délicieux. Elle en saisit un autre qui poussait sur l'arbre voisin. Ses zébrures jaunes et rouges coloraient sa peau plus douce qu'une pêche.

Sa langue caressa un arôme plus frais, plus subtil, mais tout aussi enivrant. Une sensation de chaleur naquit dans son bas-ventre. Puis une vision la fit soudain rire. Devant elle, Hippolyte, encore mouillé et sa besace sur le dos, se penchait avec grâce pour cueillir de petites baies rouge vif. D'un geste délicat, il les portait à sa bouche pour en savourer les délices.

— Quoi ? l'interrogea-t-il, perplexe. Viens donc les goûter au lieu de te moquer. Elles me rappellent un parfum…

Elle en saisit quelques-unes et les mâcha.

— La figue ! s'écria-t-il. Oui, c'est ça, mais avec une note plus boisée… Je me souviens que nous nous promenions souvent avec Mélina sur des chemins bordés de figuiers.

La jeune femme en examina le goût. Cela ne ressemblait en rien à la figue. Mais la saveur qui déferla sur ses papilles la propulsa quelques années auparavant.

Elle se revoyait accompagner sa mère au marché de Syptéros, un panier à la main. Celle-ci achetait les fruits invendus à bas prix, puis elles retournaient toutes deux dans leur maisonnette. Ces quelques fruits devaient servir pour plusieurs jours, mais la fillette ne pouvait jamais s'empêcher de tous les manger, à peine rentrée. Biscornus et à la peau molle, ils renfermaient pourtant la meilleure des saveurs. En première place trônait le raisin. Thaïs raffolait de ces petites billes sucrées explosant en bouche. Et c'était l'exacte flaveur qu'avaient choisi d'adopter les baies de cette île.

Elle ne contredit pas le légionnaire, mais se contenta d'en prendre davantage et de les dévorer avec gourmandise, perpétuant ainsi le souvenir de sa maman dans son esprit.

Repus, ils continuèrent de serpenter à travers l'île à la recherche d'éventuels occupants.

— Peut-être que personne n'habite là, présuma-t-elle. Regarde autour, il n'y a aucune construction. Et tous ces fruits que nous avons trouvés… Si quelqu'un logeait ici, ces baies auraient été consommées depuis longtemps.

— Tu as raison, essayons de dénicher un peu d'eau avant de rejoindre la barque. Il est encore tôt. Si on part maintenant, on pourra regagner Asclémiria avant la tombée de la nuit.

La jeune femme acquiesça. Il était évident qu'aucun d'eux n'avait envie de renouveler l'expérience de la nuit dernière.

Alors qu'ils rebroussaient chemin sans avoir pu trouver de quoi se désaltérer, ils sinuèrent entre les plantes aux parfums délectables. Soudain, un chant s'éleva du fin fond de l'île. Ce chant, envoûtant et mélodieux, signifiait une chose : ils n'étaient pas seuls.

 

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