L'Épopée de Thaïs: La Traversée des épreuves (French Edition)
Épisode 37
Thaïs se demandait si elle avait eu tort de réagir ainsi. Ces femmes ne semblaient pas méchantes, elles devaient juste avoir une façon un peu particulière d'accueillir leurs visiteurs.
Elle pouvait encore sentir le goût de la musicienne sur ses lèvres. Elle ressentait de la colère, sans savoir pourquoi. D'ordinaire, elle aurait laissé déferler sa rage sur un arbre ou une plante, mais ceux de l'île étaient bien trop beaux pour les abîmer. Elle regagna alors la plage et aperçut la barque, toujours là, reposant sur le sable blanc.
Le soleil cognait et, sous l'effet de l'alcool, un mal de tête latent vrillait son crâne. Même dans cette robe à la mousseline légère, elle se sentait étouffer de chaleur. Elle décida d'ôter ce vêtement ridicule et l'abandonna sur le rivage.
Elle courut jusqu'à l'onde, limpide et turquoise, pour se rafraîchir. Encore une nouvelle expérience qu'elle découvrait. Bien que la mer l’effraie toujours, elle fut rassurée par sa transparence. Ainsi, elle pouvait guetter la venue d'un éventuel prédateur.
Elle avança dans l'eau saline qui lui arracha un petit cri de surprise. Elle ne s'attendait pas à une telle différence de température. Elle continua malgré tout et aspergea ses bras. Mouillée à hauteur de la taille, elle plongea d'un coup. L'eau froide lui donna l'impression de ralentir les battements de son cœur. Elle ignorait si se baigner sous les effets de l'alcool était une bonne idée, mais elle ressentait le besoin de rafraîchir autant son corps que ses réflexions. Elle pencha la tête en arrière, puis laissa la mer emporter ses pensées tumultueuses et embrouillées.
Ses yeux scrutèrent l'horizon. Pas une seule terre en vue. Cette île devait être bien plus éloignée d'Asclémiria qu’ils ne le croyaient. Elle aurait aimé rentrer au port, mais Hippolyte ne paraissait pas vouloir repartir. Et l’abandonner ici n'était pas envisageable.
Il prétendait n’avoir pas vu Mélina depuis une douzaine d’années. Elle essayait de se mettre à sa place. Douze ans, c’était long. Devait-elle le laisser passer ces quelques jours en charmante compagnie ? Ainsi, peut-être son humeur deviendrait-elle plus légère sur le chemin du retour.
Après tout, il l'avait aidée de nombreuses fois et la situation dans laquelle il se trouvait ne devait pas être de tout repos. Elle pouvait bien lui offrir ces moments pour se « ressourcer ».
Ce bain lui avait procuré le plus grand bien. Elle sortit de l’eau, se sécha avec la tunique abandonnée au sol et se revêtit de son armure. La cuirasse métallique, restée au soleil le temps de sa baignade, brûla sa peau. Thaïs jeta un dernier regard sur la barque qui l'attendait près du rivage, puis elle s'engouffra dans la végétation exotique.
Sur son chemin, elle trouva un fruit spongieux qui avait dû se gorger de pluie. Elle le pressa au-dessus de son gosier asséché et avala l'eau fraîche.
De retour au temple, elle retrouva son compagnon au même endroit, heureusement rhabillé. Il était saisi d'un rire niais entre deux femmes qui lui déposaient de petites baies dans la bouche. Et s'ensuivirent des baisers passionnés entre eux. Gênée, Thaïs détourna le regard. Elle envisagea de revenir sur sa position et de le traîner de force jusqu'à l'embarcation, mais Hippolyte lui fit signe avant qu'elle ne puisse mettre son plan à exécution.
— Thaïs ! Rejoins-nous !
De peur de vexer les femmes, elle monta les marches qui menaient au temple et s'approcha.
— Nous devrions repartir… Notre voyage est long.
Elle tenta de focaliser son attention sur l'une des plantes grimpantes qui s'enroulaient autour de la colonne.
— Vous pouvez rester ici tant que vous voulez, les rassura l’enchanteresse.
Bien qu'elle semble n'avoir qu'une trentaine d'années tout au plus, dans sa voix transparaissait une troublante maturité, laissant présager qu'une vie entière s'était déroulée.
— C'est très gentil à vous, mais…
— Allez, Thaïs ! Ne fais pas ta rabat-joie ! insista Hippolyte.
Qu'on la fasse paraître comme telle l’insupportait. Ses sourcils se froncèrent.
— Tu as pensé à Mélina ?
Tout à coup sorti de sa transe, il se redressa et s'arracha aux mains d'une des femmes qui en éprouva une profonde déception. Il desserra les dents et répondit sur un ton agressif :
— Laisse Mélina en dehors de ça !
Sa voix résonna dans la coupole.
— Pense à ce qu'elle doit endurer pendant que toi, tu es là à prendre du plaisir !
Elle savait que ses paroles étaient dures, mais elle devait le faire réagir. Pour son bien et celui de sa bien-aimée.
Il repoussa la main que la chanteuse lui tendait et se mit debout face à la guerrière. Ses yeux sombres contrastaient avec les couleurs de cet endroit.
— Tu crois que je ne fais pas déjà le maximum ? Je me bats pour elle depuis des années ! Tu ne sais rien de ce que j'ai pu traverser pour économiser cette somme, alors arrête de me faire culpabiliser.
— Ne me fais pas dire ce que je n'ai pas dit. Mais reconnais que nous pourrions partir maintenant. Nous avons réussi l'épreuve de l'île, nous pouvons passer à la prochaine…
— N'en as-tu pas marre de penser qu'à ta petite personne ?
Ses mots la heurtèrent de plein fouet.
— Le commandant t'a donné des ordres. C'est ton devoir de légionnaire de me guider jusqu'à ces épreuves !
— Rien ne presse.
Une voix fit virevolter quelques notes qui se propagèrent dans le temple et eut le mérite d'apaiser cette discorde. Hippolyte reporta son attention sur la chanteuse et les femmes qui l'accompagnaient de leurs lyres. L'une d'elles l'attira au sol et promena ses mains sur son torse. Il délivra ses derniers mots, alors que son esprit l’emportait à nouveau dans un état second :
— Si tu n'es pas contente, tu n'as qu'à prendre la barque et retourner à Asclémiria. Je suis sûr que tu passeras une nuit aussi mémorable que la précédente.
Thaïs peinait à le reconnaître. Elle le savait taquin, mais il n'y avait jamais une réelle once de méchanceté en lui. Elle était convaincue qu'il s'était forgé ce caractère revêche comme une protection. Pourtant, à cet instant, elle sentait que son but était vraiment de la blesser, jouant de la vulnérabilité dont elle avait fait preuve la nuit dernière. L'homme qui l'avait prise dans ses bras pour la réconforter au milieu de l'impitoyable mer n'était pas celui qui se tenait devant elle à ce moment précis. Hélas, il avait raison sur un point. Elle ne pouvait pas embarquer seule et encore moins alors que le soleil déclinait.
En silence, elle s'assit à côté d'eux, arborant un sourire factice. Un éclat fugace de contentement passa sur le visage du légionnaire qui retourna à ses occupations.
Face à Thaïs, une des femmes la scrutait avec une expression inquiète. Elle pouvait l'être. La jeune guerrière comptait bien en apprendre plus sur cette étrange île.
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