L'Épopée de Thaïs: La Traversée des épreuves (French Edition)
Épisode 65
Les épreuves s'étaient terminées de façon soudaine et brutale. Thaïs avait partagé avec Hippolyte des journées entières et elle dut s'avouer qu'un certain lien s'était tissé entre eux. À présent, elle regrettait presque ses railleries et leur temps passé à s'entraîner.
Dans sa besace, elle conservait toujours les fourrures chaudes qu'Hippolyte lui avait offertes et elle prit conscience qu'elle s'était peut-être montrée trop ingrate avec lui. Avec celui qui lui avait témoigné plus de soutien que n’importe qui d’autre dans sa vie. Si elle pensait au début que cela dissimulait autre chose, elle admettait désormais que son amitié était sincère.
Le sentiment que cette période était révolue la taraudait. Pourtant, même si ses missions n'avaient pas été accomplies dans leur intégralité, le commandant devrait reconnaître qu'elle avait su s'en sortir indemne jusque-là. Si une guerre approchait, il ne pourrait pas refuser la moindre aide. Elle devait faire une nouvelle tentative pour attirer son attention.
À l'orée du bois de Perset, elle trouva un coin paisible entre deux arbres et se connecta, par le biais de l’esprit, au lien qu’elle avait tissé avec son chorma. En attendant qu’il perçoive son appel, elle sortit un bout de viande pour faire taire la sensation de faim qui assiégeait ses entrailles. Hélas, la chaleur du voyage lui avait donné un goût rance. Thaïs la jeta au loin avec frustration, entre les quelques feuilles mortes qui commençaient à tomber.
Elle s’était assoupie lorsqu’une caresse aussi duveteuse que brusque la tira de son sommeil. Quand elle ouvrit les yeux, son aigle se tenait près d'elle. Elle tendit la main vers son bec qu'elle effleura du plat de la paume. L'oiseau secoua ses plumes.
— Tu vas pouvoir m’être utile ce matin. J'ai une mission pour toi.
Ses grands yeux ronds contemplèrent la guerrière, comme s’il était impatient de connaître la tâche qui lui serait confiée. Thaïs lui expliqua son plan alors qu'elle étirait ses muscles tassés par la dureté du sol. Elle se frictionna les mains et but quelques gorgées de l'eau qu'il lui restait dans sa besace, puis se dirigea à pied vers l'entrée des bois, accompagnée de son chorma.
La lumière douce du ciel transparaissait à travers quelques branchages. Quand ils arrivèrent près du camp, ils pouvaient déjà percevoir l'agitation qui s'en dégageait. Des entrechocs d'armes, des ordres lancés ici et là résonnaient dans l'enceinte.
Un escadron en sortit, dans une musique sombre et rythmée provoquée par les pas coordonnés des militaires. Sûrement se rendait-il vers Belmia, afin de retenir les envahisseurs. Cachée derrière un buisson, la Syptérienne exerça une petite pression sur le cou de l'aigle pour l'inciter à s'allonger. Sa carrure imposante et son bec jaune vif n’étaient pas des plus discrets dans cet environnement vert foncé.
Lorsque les troupes s’éloignèrent, les yeux de la guerrière balayèrent les remparts. La sécurité avait été renforcée depuis la dernière fois. Des gardes étaient postés tout autour du camp, le regard méfiant, à l'affût de la moindre attaque.
Lentement, elle monta sur le dos de l'oiseau, enserra son encolure de ses bras et tapota son poitrail pour lui indiquer qu'elle était prête. Le rapace surgit des buissons et s'envola.
Les défenseurs ne réagirent pas tout de suite, mais dès qu'ils discernèrent le volatile, un signal d'alarme fut donné. Des archers furent appelés en renfort alors que le prédateur survolait le camp.
À cette hauteur, la jeune femme pouvait distinguer le haut des tentes et les petites silhouettes qui s'agitaient dans tous les sens. Celles-ci se rapprochèrent quand l'animal entama une descente à pic. Quelques flèches transpercèrent l’air dans sa direction, mais il les évita avec habilité. La guerrière raffermit sa prise sur son chorma pour ne pas tomber.
Ce n'était peut-être pas la décision la plus réfléchie qu'elle ait eue, mais elle devait attirer l'attention du commandant et, dans le cas présent, elle ne pouvait pas faire d'entrée plus fracassante. L'aigle se posa et faillit renverser un légionnaire lorsque ses serres touchèrent le sol. Même entouré de dizaines de militaires, l'oiseau provoquait la stupéfaction. Ce devait être la première fois qu'ils voyaient une créature pareille, et les plus novices restaient ébahis devant elle.
Mais ceux que l'expérience avait forgés réagirent aussitôt. Les arcs furent bandés, pointés vers les deux indésirables. La guerrière se baissa à temps quand une flèche faillit transpercer son crâne. Son chorma, furieux, se jeta sur le responsable et l’assaillit de coups de bec. Les autres soldats s'en prirent à la bête, oubliant presque l’intruse.
Une lance érafla l'une des pattes de l'animal qui poussa un cri. Malgré sa robustesse, Thaïs eut peur pour lui. Tous deux unis par un lien infrangible, elle pouvait ressentir sa douleur par son intermédiaire. Elle dégaina son arme, prête à l'abattre sur quiconque toucherait à une plume de son aigle. Mais alors, elle fut encerclée par une horde de militaires qui braquaient leurs arcs bandés vers elle. Un seul signal et c'en était fini pour elle.
Elle perçut soudain une voix bien familière s'élever derrière eux :
— Ne tirez pas !
Hippolyte s'immisça entre deux archers et rejoignit la guerrière qui pointait toujours sa dague vers les soldats. Dans le camp, tous avaient arrêté leur tâche pour prêter attention à ce qui se déroulait. L'oiseau continuait de frapper un des légionnaires de son bec. Heureusement pour lui, son casque et sa cuirasse l'empêchèrent d'être tué sur le coup.
— Dis à ton aigle de se calmer !
Partagé entre la surprise, la colère et l'inquiétude, son compagnon la foudroyait du regard autant qu'il la suppliait.
— Thaïs !
Sa voix était ferme, c'était l'ordre d'un militaire.
— Je dois parler au commandant. Je ne veux blesser personne.
Il souffla et demanda aux autres de baisser leurs armes. Puis il se rapprocha d'elle et murmura :
— Qu'est-ce qui peut bien te passer par la tête, bon sang ? Des fois, j'aimerais savoir ce qu'il y a dans ton crâne pour que tu aies des idées aussi stupides ! Je t'ai dit que les épreuves étaient terminées, rentre chez toi.
— Je n'ai pas de chez-moi.
Les sourcils du légionnaire se soulevèrent.
— Mais ta mère…
— Non.
Elle ne voulait pas en parler. Seule la perspective d'intégrer les rangs lui importait. C'était tout ce qu'il lui restait.
— Écoute, ici c'est l'effervescence. Tout le monde est sous tension. Tu n'as vraiment pas choisi le meilleur moment pour faire l’une de tes apparitions surprises. Si le commandant apprend que tu es là, je ne donne pas cher de ta peau. Il t'a déjà laissé partir la première fois, es-tu stupide au point de croire qu'il t’accordera une seconde chance ?
Elle fut excédée de colère et d'exaspération.
— Mais pourquoi refuserait-il que je rejoigne vos rangs ? C’est absurde ! Je ne veux qu'aider !
— Ce n'est pas en attaquant le camp que tu nous aideras.
— Vous ne me laissez pas le choix. Personne ici ne m'écoute sous prétexte que je suis une femme. Arrêtez de croire que nous ne sommes que des bonnes à rien qui vous gêneraient.
— Au vu de ton comportement, je leur donne raison.
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