L'Épopée de Thaïs: La Traversée des épreuves (French Edition)
Épisode 69
Les nuits étaient fraîches. Seule une légère couverture qui n'avait pas dû être lavée depuis des siècles lui avait été offerte gracieusement. Ses armes lui avaient bien sûr été confisquées avant qu’elle soit enfermée. Même le poignard qu'elle coinçait à l'intérieur de sa jambière avait été trouvé.
Quoi qu’il en soit, avec la surveillance permanente qui était assurée, elle n'aurait rien pu tenter sans être tout de suite repérée.
Hippolyte n’était pas venu la voir depuis plusieurs jours, elle commençait à s’inquiéter. Est-ce que des Sermates étaient réapparus ? Ou bien le commandant avait-il eu connaissance des visites que lui rendait Hippolyte en secret ? Dans tous les cas, ce n’était pas bon signe.
Le temps s’étirait et la fatigue prenait doucement possession d'elle. Le manque de nourriture, le garde qui jouait avec ses limites, la froideur de la pierre lorsque le soleil se couchait, tout cela amoindrissait son énergie. Seule la petite ouverture permettait de lui offrir un repère temporel et de distinguer le jour et la nuit. Sa paillasse, aplatie et plus fine qu'un papyrus, n'amortissait pas la dureté du sol.
Thaïs commença malgré tout à sombrer, profitant du calme rare. D’habitude, le garde débutait son horripilant tintamarre dès qu’elle fermait les yeux, ou pour changer, il s’essayait à diverses vocalises qui se révélaient tout aussi nuisibles.
Elle ne sut combien de temps elle s’était assoupie jusqu’à ce qu’un fracas la réveille en sursaut. Dehors, l’agitation régnait et des exclamations lancées à tout va s’élevèrent. Elle s’avança sans un bruit, et passa son front entre deux barreaux de la porte.
Elle qui croyait le garde endormi, elle constata avec étonnement que plus personne ne surveillait l’entrée de sa cellule. Parmi les cris de légionnaires qui se mélangeaient au brouhaha, Thaïs put relever un mot. Un mot qui était désormais imprégné de peur pour les Palyriens : Sermates.
Dans la panique, elle tenta de réfléchir à un moyen de sortir alors que l’aube pointait tout juste le bout de son nez. Elle savait pourtant que c’était inutile. Ces derniers jours, elle avait discrètement cherché n’importe quoi qui aurait pu la faire évader. Mais les gardes étaient prudents et la cellule ne trahissait aucune fuite possible.
Un nouveau bruit éclata non loin et fit trembler le sol. Un second suivit dans la foulée, dix fois plus brutal. Thaïs tomba en arrière, alors que le mur de la cellule face à elle s’écroulait dans un nuage de poussière. Derrière la grille, un énorme roc s’était écrasé. Les Sermates catapultaient leurs projectiles sur le campement.
Sa porte s’était déformée sous l’impact et elle essaya de la forcer, de la pousser de toutes ses forces. Impossible. Soudain, des voix féminines se rapprochèrent. Thaïs se demandait ce qu’elles pouvaient bien faire dans le camp avant d’identifier l’une d’elles. Et au même instant, une jeune femme à la chevelure blonde se matérialisa devant elle, suivie par ses alliées.
— Thaïs ! On a entendu dire que tu avais été enfermée !
— Alessia ? Qu’est-ce que vous faites là ?
Frappée par l’étonnement, elle reconnut derrière elle Orell et Noor, dont les visages présentaient quelques marques. Si cette dernière avait conservé le bec d’oiseau qui transperçait sa lèvre inférieure, elle paraissait changée. Plus… vivante ?
— Nous avons également été confinées lorsque l’armée a eu vent des entraînements à Mélyos, quelque temps après que tu es partie. Nous venons juste de nous enfuir.
Thaïs chercha instinctivement les deux mentors parmi le groupe.
— Est-ce que Kallias et Gregorios sont…
— Non, ne t’en fais pas. Tous les deux se trouvaient encore à Mélyos quand nous avons été emmenées. Nous avons prétexté que cette idée était la nôtre et que nous avions agi seules.
Toutes amaigries, les femmes ne relâchaient pourtant pas leur sourire en voyant la guerrière.
— Je suis désolée que vous ayez dû à nouveau subir l’enfermement par ma faute, s’excusa Thaïs d’une voix vacillante.
— Nous avons été coincées chez nous pendant des années, ce n’est pas quelques jours ou semaines qui changeront quelque chose, la rassura Alessia. Et puis sans toi, nous serions toujours retenus captifs par les serpents.
Elles échangèrent un sourire puis Orell leur rappela que les minutes étaient comptées.
— Vite, nous n’avons pas beaucoup de temps. Est-ce que tu sais où les gardes rangent les clés ?
— Non, répliqua Thaïs. Le garde qui me surveillait les conservait sur lui.
— Recule, conseilla Noor.
Elle saisit une broche et fit levier pour débloquer la porte. Au bout de plusieurs essais, celle-ci finit par céder à cause de la rouille. Thaïs se précipita à l’extérieur. Émue de retrouver ses compagnes, elle voulut presque les enlacer, mais un roc percuta un mur près du groupe et l’en empêcha. Toutes se protégèrent le sommet de la tête, le corps recroquevillé.
Elles se faufilèrent ensuite dans le couloir délabré. Leurs visages traduisaient leur peur, mais on discernait aussi dans leurs yeux une force, une volonté acharnée.
Les femmes traversèrent plusieurs passages, dans la lumière vacillante de leurs flambeaux, avant d'en atteindre l’issue. Une petite pièce près de la sortie attira alors l'attention de la Syptérienne. Sa besace reposait par terre, dans un coin sombre. Elle s’empressa de la saisir et d’en vérifier le contenu. Ses armes avaient été regroupées à l’intérieur. Rassurée, elle rejoignit ses semblables au pas de course.
Dehors, le jour se levait à peine. Mais on pouvait constater sans peine le bain de sang qui avait déjà débuté. Au sol, des légionnaires écrasés sous les impacts poussaient des cris d’agonie. La guerrière ne pouvait plus les entendre, c'était insupportable. Quand ces massacres allaient-ils s'arrêter ?
Après que les femmes avaient ramassé des armes abandonnées, l’une d’elles les dirigea vers la sortie du camp qui n’était plus gardée.
À l’extérieur, les troupes palyriennes se rassemblaient, et au loin, des centaines de torches illuminaient la prairie. Des catapultes ennemies projetaient de gros blocs de pierre sur l’enceinte et l’un des remparts en bois s’écrasa dans un bruit assourdissant.
La guerrière remarqua soudain du mouvement. Elle faillit alerter ses compagnes avant de comprendre qu’il s’agissait d’un autre groupe de femmes. Non, pas un groupe, une cohorte entière. Presque l’intégralité des habitantes de Perset s’était rassemblée. Thaïs n’eut pas besoin de leur demander la raison de leur présence, les armes de fortune qu’elles tenaient dans leurs mains rendaient leur désir de combattre explicite.
Les soldats palyriens avaient eux aussi leurs épées sorties, pointées vers leurs ennemis. Les rangs se formèrent, les boucliers étaient resserrés par protection. En première ligne, les tireurs bandèrent leurs arcs et décochèrent leurs flèches par centaines. Celles-ci percèrent l’air dans un sifflement sonore. Dans le ciel matinal se mêlaient blocs de roche, lances et flèches affûtées.
— Qu'est-ce qu'on fait ?
Une jeune femme aux cheveux courts et noirs fixa la Syptérienne, attendant ses ordres. Même si celle-ci était ravie d'être consultée, elle ne comprenait pas pourquoi c'était à elle que l'on posait cette question. Qu’on lui témoigne un peu d’estime lui était si inhabituel qu’elle en resta ébahie. Sa semblable poursuivit :
— On nous a raconté les exploits que tu as accomplis et ce que tu as dit sur l’estrade nous a fait réfléchir. Toi, plus que quiconque, peux adopter la place de meneuse. Nous sommes toutes disposées à te suivre. Nous n'avons jamais appris à nous battre, mais ferons de notre mieux pour aider notre pays. Jusqu'ici, nous avons laissé les hommes nous protéger, ou plutôt nous tenir à l'écart. Ce temps est révolu.
Le cœur de Thaïs se gonfla de fierté. Elle était heureuse que ces femmes trouvent en elle le courage de s'exposer, de mettre ainsi leur vie en danger pour un but commun. Elle sortit son armement de sa besace avant d’abandonner cette dernière au sol. Une fois équipée, son regard brilla d’une volonté ardente.
— Alors, rejoignons-les ! lança-t-elle.
Elle amorça un pas et, d'instinct, les femmes suivirent.
Il n’était pas trop tard. Autant les légionnaires que les nouvelles combattantes détenaient encore le pouvoir d’inverser le cours des événements.
OceanofPDF.com