L'Épopée de Thaïs: La Traversée des épreuves (French Edition)

Épisode 60

 

La nouvelle épreuve avait lieu dans une région reculée, mais connue de tous. La raison : l'Oracle qui y siégeait dans un temple sacré.

— L’Oracle ? demanda Thaïs. C'est une épreuve ça ?

— Oui, elle va te poser une énigme.

La jeune femme ricana.

— Mes missions deviennent des jeux maintenant ? En quoi cela pourrait-il m'aider à intégrer les troupes ?

Le soldat souffla sur le potage bouillant qu'on venait de lui servir et en avala une gorgée. Elle l’imita, mais ne put s'empêcher de se brûler les lèvres. Sa grimace fit sourire Hippolyte.

— En tant que militaire, tu devras utiliser ta tête, pas seulement tes poings. C'est un bon moyen pour le commandant de vérifier que tu as toutes les capacités requises pour ce poste.

Après toutes les étapes dont elle était ressortie victorieuse, doutait-on encore de ses aptitudes à combattre ? Elle soupira en roulant des yeux.

— D’accord… On part quand ?

— Dès que tu auras fini de t'empiffrer.

— Tu plaisantes ? Je n’ai qu’une soupe ! Et je n'ai rien avalé depuis hier soir !

— Tu veux dire en plus du pain à l'ail, de la charcuterie et de tous les fruits du village ?

— N'exagère pas... Il y a trois fruits.

En réalité, elle avait commandé toute cette nourriture en espérant que son compagnon reprenne des forces. Même si elle comprenait son but d'économiser pour sauver Mélina, elle ne souhaitait pas qu'il s’affame pour autant.

Elle feignit alors d'être rassasiée. Connaissant Hippolyte qui n'aimait pas gâcher un repas, celui-ci finirait dans son ventre tôt ou tard.

En fin de journée, après avoir arpenté des terrains boisés, longé de petits ruisseaux et des routes plus dépouillées, ils s'arrêtèrent pour dormir à la belle étoile. Au milieu d'une zone déserte et plutôt aride, Thaïs s'adossa contre la paroi lisse d'une roche puis sortit quelques fruits pour les savourer.

Le vaste ciel s'imposait devant elle, dans des teintes variant du violet au bleu nuit, et la lune ne formait plus qu'un mince croissant, telle une bouche qui lui souriait.

Près d'elle, Hippolyte lustrait son arme à l'aide d'un petit chiffon. Et bien qu'il ne soit pas très loquace en temps normal, elle le trouvait particulièrement silencieux ce soir-là. Il sentit le regard appuyé que lui adressait sa compagne, mais fit mine de rester concentré sur sa tâche.

Lorsque Thaïs eut terminé de manger, elle étala l'une de ses fourrures par terre et s'allongea sur le dos, les mains sous sa nuque. Sa cage thoracique se dilata en inspirant une bonne bouffée d'air. Cet endroit, situé plus à l'ouest des montagnes, prodiguait à la nuit tombée une brise de fraîcheur bienvenue.

De ses doigts encore abîmés par le froid, elle caressa le sol rocailleux où une mince couche craquelée s'effritait en surface. La quiétude des lieux lui permit de sombrer en un rien de temps.

Son sommeil ne fut pas des plus réparateurs. L'ignoble présence du commandant Clion dans ses cauchemars avait suffi pour gâcher sa nuit. Elle repensait à son air condescendant et à ses paroles dédaigneuses, ce qui n’améliora pas son humeur. Qu'il aille croupir dans le fin fond des Enfers !

Elle venait de réussir sa sixième épreuve et, après ce qu'elle avait enduré, l'énigme de l'Oracle ne lui semblait pas d’une grande difficulté. Cependant, il valait mieux rester sur ses gardes, car les apparences pouvaient être trompeuses. Son passage dans la grotte lui avait servi de leçon.

De bon matin, les deux voyageurs, échevelés et aux visages carbonisés par les effets du soleil, se mirent en route. Thaïs, bien que ravie d'explorer de nouvelles contrées, devait admettre que ces traversées n'étaient pas de tout repos. Son fessier et son entrejambe s’engourdissaient par les nombreuses chevauchées et il lui tardait de pouvoir regagner Perset.

La matinée se déroula lentement. Par principe, elle gardait toujours sa cuirasse sur elle. Mais sous cette chaleur, celle-ci lui collait à la peau et être serrée contre le soldat n'arrangeait rien. Il lui avait demandé plusieurs fois si elle désirait faire une pause, mais elle avait refusé, pressée d’atteindre leur destination.

Ce n'est que lorsque la nuit vint à tomber qu'ils purent apercevoir, au sommet d'une falaise, le temple de l'Oracle.

De forme circulaire, la rotonde était éclairée par un feu sacré. La voûte céleste, constellée d'étoiles, rendait cet endroit magique. Le légionnaire attacha son cheval à une boucle de fer forgé en bas d'un escalier aux nombreuses marches sculptées dans la roche. Pendant qu’ils grimpaient, la jeune femme sentit un souffle glacé derrière sa nuque. Elle se retourna aussitôt, mais ne vit rien malgré la faible lumière que prodiguait la torche d'Hippolyte.

Comme celui-ci ne l'attendait pas, elle s'empressa de le rattraper, avec l'étrange impression d'être surveillée. Ces marches lui paraissaient interminables, surtout avec son armure et sa besace sur le dos. Arrivée en haut, elle dissimula tant bien que mal son essoufflement, alors que pour Hippolyte, cela ressemblait à une promenade de santé.

Ils s’avancèrent vers le temple qui se dressait face à eux. En son centre était placé un brasero à hauteur de la taille dans lequel brûlait un grand feu. Ses flammes incandescentes paraissaient enchantées, imprégnées de magie. Entre les colonnes, on percevait un paysage aux falaises rocailleuses et au sol aride dont la teinte, habituellement rougeâtre, avait adopté une couleur plus sombre en raison de l'obscurité. Cet endroit était sublime, isolé, particulier. Mais la peau de la jeune femme frissonna, et le froid n'en était pourtant pas la cause.

— Tu l'as senti toi aussi ?

Le légionnaire hocha la tête et resta sur ses gardes. Une tension électrique stagnait autour d'eux, et bientôt ils entendirent quelqu’un gravir les marches. Lorsqu'ils étaient en bas, ils n'avaient croisé personne. Hippolyte dégaina son arme et Thaïs l’imita. Elle attendit, son souffle coincé dans sa gorge. Puis avec une lenteur et une mollesse outrancières, une petite silhouette voûtée se présenta devant eux.

Ils en restèrent bouche bée. Même dans l'ombre, ils n'eurent aucune peine à la reconnaître. Il s’agissait de la vieillarde qui leur avait fait sillonner toute une cité pour porter des oranges jusqu'à sa maison. Un rire grinçant lui échappa.

— Rangez vos armes, vous n'en avez pas besoin ici.

Elle les dépassa et se dirigea vers le temple, sous l’expression subjuguée des deux voyageurs.

Comment avait-elle pu traverser tout un désert sur ses maigres jambes flageolantes ? Et surtout, que faisait-elle là ?

— Vous êtes venue à cheval ? Hippolyte et moi n'avons rencontré personne sur notre chemin.

La vieille femme s’arrêta devant le brasero. Elle passa sa main dans les flammes, provoquant un sursaut chez Thaïs. Cette dernière découvrit avec stupéfaction qu’une fois sa paume retirée du feu, sa peau était intacte, exempte de brûlures. Et sans même leur laisser le temps d’assimiler ce spectacle, la centenaire se métamorphosa en une jeune enchanteresse à la chevelure rouge. Dans un éclat aveuglant, ses haillons se transformèrent en une longue robe noir et carmin, dont les larges manches balayaient presque le sol. À son cou pendait un cristal d’améthyste qui révélait sa sombre transparence et ses yeux, d'un violet profond, brillaient devant le foyer tandis qu’un sourire rusé se dessinait sur ses lèvres ourlées.

Aucun doute, il s'agissait de l'Oracle.

— J'ai cru comprendre que vous étiez ici pour remplir une mission, déclara-t-elle d'une voix beaucoup plus mélodieuse et jeune que celle qu'elle possédait sous son autre apparence.

Le besoin de réponses qu’éprouvait Thaïs l’incita à formuler l’une de ses interrogations :

— Pourquoi nous avoir demandé de porter vos fruits si vous pouviez changer de forme ?

— Il s’agissait d’un test. Seules les personnes au cœur pur peuvent se rendre dans ce temple. C'est un lieu sacré qui n'est point accessible à qui le désire.

— Pourtant je n’ai pas passé de test, intervint Hippolyte.

— Je n’en ai pas eu besoin, il m’a été très facile de lire en vous. En ce qui concerne Thaïs, c’était plus trouble, il fallait que je m’en assure par moi-même.

Cette dernière information rendit perplexe Thaïs.

— Donc si je ne vous avais pas proposé mon aide, vous m'en auriez refusé l'accès ?

La sibylle acquiesça.

— Mais comment ? Son emplacement est loin d'être un secret.

Une étincelle jaillit dans le regard de l’Oracle.

— Je crois que tu me sous-estimes, ma chère Thaïs.

La Syptérienne ne lui avait pas précisé son nom, mais elle n'en avait pas eu besoin.

Elle qui doutait de l’existence des dieux, la présence de cette femme sensationnelle remettait en cause son jugement. Bien qu’elle paraisse humaine, l’Oracle dégageait une énergie atypique. C’était comme se retrouver face à quelqu’un qui connaissait tout de vous sans même avoir ouvert la bouche. Quelqu’un qui pouvait mettre à nu votre âme par un simple coup d'œil.

— Avez-vous déjà… vu un dieu ? osa demander Thaïs.

— Peu importe ma réponse, aucune ne te satisferait.

— Pourquoi ?

— Parce que si c’était le cas, tu douterais de la véracité de mes paroles. Et si ce n’était pas le cas, tu te conforterais dans l’idée que les cieux sont dépeuplés.

— Ne le sont-ils pas ?

L’Oracle secoua la tête.

— Depuis que les Sermates ont envahi la Palyrie, les habitants perdent foi en nos divinités.

— Peut-être parce qu’ils ont une bonne raison. Elles ne font rien pour nous aider.

— Elles connaissent les décisions les plus justes pour le bien commun. Et cela nécessite parfois d’en passer par des moments douloureux. Tu en es le parfait exemple. La mort de ta mère ne t’a-t-elle pas rendue plus forte ? Plus déterminée ?

— Peut-être, admit Thaïs avant d’en revenir à la raison de leur présence. Et donc, quelle est l'énigme ?

— Patience… Tu te dois d'apprendre à maîtriser ton feu ardent, tempéra l'enchanteresse en s'approchant. Tu es téméraire, vaillante, spontanée et affirmée, ce sont toutes de superbes qualités. Mais l’impatience te conduira à ta perte si tu la laisses te contrôler.

Elle jeta un œil vers son ami silencieux qui affichait une expression signifiant : « Je te l'avais bien dit ». Elle décida d'ancrer cette recommandation dans son esprit. Les paroles d'une Oracle n'étaient pas à prendre à la légère.

Un détail la titillait tout de même. Elle avait l'impression que sa voix lui était familière. Et au moment où elle eut cette pensée, la devineresse lâcha un sourire en coin.

— Approche.

La jeune femme fut conduite dans le temple et une brise fit vaciller les flammes du brasero. À côté s'imposait une statue d'Hermès, messager des dieux, qui permettait de faire le lien entre l'Oracle et le monde céleste.

Thaïs releva les yeux pour contempler les gravures sculptées à l'intérieur de la coupole. L'enchanteresse l’invita à s'asseoir sur un banc en pierre lisse.

— Es-tu prête ?

Elle ne le savait pas vraiment, elle n'avait jamais répondu à une énigme. Toutefois curieuse et désireuse d'accomplir sa mission, elle hocha la tête.

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