L'Épopée de Thaïs: La Traversée des épreuves (French Edition)

Épisode 67

 

Lorsque l’oiseau se rapprocha du sol, l’estomac de Thaïs se souleva. Elle n'avait toujours rien avalé depuis près de vingt-quatre heures, mais elle était écœurée.

Écœurée de savoir que sa cité d'adoption connaîtrait peut-être le même sort que Belmia et sa ville natale, Syptéros. Écœurée par les attitudes perverses du commandant. L'attaque l'avait empêché d'aller plus loin, mais pour Thaïs, cela ne changeait rien. Il l'avait souillée, l'avait humiliée et soumise à des pratiques qu'elle abhorrait.

Sentant les larmes monter, elle resserra sa prise sur les plumes de son aigle auquel elle s'accrocha comme si sa vie en dépendait.

L’oiseau se posa au détour d’une rue, et elle descendit. Son chorma la contempla d’un œil protecteur.

— Tout va bien se passer. Je vais continuer seule. Merci pour ton aide.

Elle caressa son encolure, avant qu’il ne s’envole et disparaisse dans le ciel. Leur lien avait beau être puissant, il n'en restait pas moins une créature sauvage qui conservait le besoin naturel de chasser et de s'isoler.

Un groupe de femmes la dépassa pour se rendre sur la Grand-Place, où les instructions de sécurité seraient données par le commandant Clion. Rien qu’à l’évocation de ce nom, Thaïs retrouva tout à coup des forces.

Pourquoi était-ce aux femmes de fuir et de laisser les hommes gérer les situations compliquées ?

Les intentions des soldats n'étaient pas honorables et ne visaient pas la protection de leurs épouses et de leurs enfants. La seule et unique raison était celle citée par le commandant lui-même : « Vous nous gêneriez ».

Elle allait lui prouver le contraire.

Arrivée sur la Grand-Place, elle ne mit pas longtemps avant de repérer la carrure tassée de Clion. Un air tout aussi rabougri s’accordait sur son visage, éclairé par les torches disposées tout autour de l’estrade. La voix forte qu’il utilisait pour s’adresser aux habitants retourna les entrailles de Thaïs et fit bouillonner son sang. Elle ne supportait plus de l'entendre. La rage, la haine et le ressentiment prirent aussitôt possession d'elle.

Elle se faufila malgré tout entre les corps pour se diriger discrètement vers le podium.

— Nous venons d’apprendre que des Sermates arriveraient par la côte. Nous ne pouvons pas encore estimer leur nombre, mais nous recommandons à tous ceux qui n’ont pas été appelés à combattre de se protéger à l’intérieur de leur maison. Les soldats veilleront à défendre la cité.

Des plaintes et des exclamations inquiètes commençaient déjà à s’intensifier et le timbre de Clion augmenta de plusieurs décibels :

— Aussi ! Je vous demanderai de rester calme et de ne pas céder à la panique. Ne commettez pas d’actes dangereux pour vous ou pour votre entourage. Nous avons la situation bien en main.

Thaïs secoua la tête d’exaspération. La situation bien en main… Comme pour Syptéros ? Comme pour Belmia ? Ou toutes les autres cités ? Comment pouvait-il être sûr d’avoir le contrôle alors que le nombre de soldats n’avait cessé de baisser ces dernières années.

La jeune guerrière retrouva la même atmosphère qui régnait à Mélyos avant l’extermination de ses serpents. Les citoyens étaient tétanisés par la peur et certains préféraient fermer les yeux plutôt que de voir le danger qui rôdait autour d'eux.

Puisque Perset était à deux doigts de sombrer dans le chaos, elle n’hésita pas longtemps. Découvrant qu'un garde armé la fixait avec suspicion, elle sauta sur le podium pour être à la vue de tous.

La surprise de Clion laissa place à la colère qu’une fois de plus cette femme perturbe ses plans. Il sortit son épée et la guerrière l’imita. Ils se jaugèrent du regard, s'affrontant sans aucun mot. Sans le quitter des yeux, elle éleva la voix à l'attention de tous les habitants :

— Citoyennes de Perset, c'est à vous que je m'adresse. Ne laissez pas vos peurs ou de fausses croyances entraver vos jugements. Vous aussi êtes capables de prendre les armes, vous…

Un légionnaire sauta sur l'estrade et fit claquer son fer contre le sien. Malgré la surprise, elle parvint, grâce aux techniques que lui avait apprises Hippolyte, à balayer sa lame d'un revers et à se faufiler dans le dos de son adversaire. Elle appuya la pointe de son épée sur la nuque du soldat puis le poussa pour qu’il tombe du podium. Gardant une position en alerte, elle continua son discours :

— Vos pères, vos époux et vos fils vont partir dans une guerre qui tuera bon nombre d'entre eux. Pourquoi ne pas leur prêter main-forte ? Nous sommes aussi en mesure de nous battre. Peu importe que vous soyez riches ou pauvres, vous avez les moyens de vous tenir à côté de vos hommes. Personne ne devrait vous dicter le contraire ! Pas même le commandant Clion.

Elle tourna son regard vers l'intéressé, dont les traits étaient déformés par la haine. Pensant qu’il allait agir et son attention étant braquée sur lui, elle ne vit pas le garde bondir sur elle pour la plaquer au sol. La poigne toujours resserrée sur son arme, elle voulut se retourner, mais le soldat pressa le fil de son épée sur sa nuque.

Des mains la soulevèrent sans ménagement et la maintinrent sur le dos. Allongée sur l'estrade, elle entendit les pas du commandant se rapprocher. Près de sa tête, les sandales claquaient contre les lattes en bois. Elle ouvrit la bouche, mais un violent coup de pied heurta son crâne. Une douleur inimaginable l'envahit, comme si elle avait été percutée par un char.

Plusieurs coups suivirent. Elle avait l'impression que des sabots piétinaient son visage. Bien qu’elle ne soit pas dans l’arène du tournoi de gladiateurs, elle y retrouva la même atmosphère. Elle entendit des réactions mécontentes dans la foule, sans savoir si on la huait, elle, ou bien les soldats.

Un nouveau choc la fit sombrer.

***

Un bruit désagréable et métallique lui perça le crâne. Un lancinement s'intensifia dans son arcade sourcilière, sa poitrine et à l’arrière de sa tête. La lumière venait elle aussi perturber son repos et l'incita à battre des paupières, mais celles-ci restèrent collées.

À chacune de ses respirations, sa cage thoracique était saisie d'une violente douleur. Même courte, chaque inspiration la faisait souffrir.

Voulant connaître la nature de ce bruit incessant, elle réussit à entrouvrir les yeux. Sa vision trouble finit par s'acclimater au faible éclairage et elle distingua peu à peu son environnement.

Allongée contre la pierre froide, elle se trouvait dans une pièce sombre où s’infiltraient quelques rais de lumière par un soupirail. Elle tourna la tête vers la gauche et ce simple mouvement intensifia sa douleur.

Face à elle, de grands barreaux la retenaient prisonnière. Barreaux sur lesquels un gardien s’amusait à balayer le pommeau de son arme pour provoquer cette musique discordante.

Elle voulut le sommer d’arrêter, mais un goût de sang emplissait sa bouche.

— Allez, on se réveille la feignasse. Ça fait trois jours que tu dors.

Trois jours ? Disait-il vrai ? Elle se sentait pourtant à bout de force.

— C’est donc à ça que ressemble la fameuse guerrière intrépide… ricana-t-il. Je me demande bien pourquoi on a parlé d’une loque pareille pendant des semaines !

Une réplique venimeuse naquit sur le bout de sa langue, mais celle-ci mourut avant d’atteindre son adversaire. Éreintée, Thaïs retomba dans un profond sommeil.

***

Un filet d'eau passa sur sa joue et piqua la probable estafilade. Puis une voix parvint à la ranimer.

— Qu'est-ce qui t'a encore pris ?

Ses yeux s’entrouvrirent et le visage nébuleux d'Hippolyte lui fit face. Elle tâcha d’ignorer la douleur qui martelait son crâne pour se concentrer sur les contours troubles de son compagnon. Au bout de quelques secondes, le voile s’estompa. Il avait l'air mécontent. Il était mécontent.

— À chaque fois que je te laisse seule, tu ne cesses de t'enfoncer dans un nouveau pétrin… Je ne serai pas toujours là pour te sauver la mise, Thaïs.

Passant avec délicatesse un linge humide sur la joue de la jeune femme, son protecteur remarqua son regard parcourir l’espace exigu.

— Ils t'ont fait enfermer.

Les yeux de la Syptérienne s'arrondirent. Du moins, c'était son intention, mais des excroissances de chair tout autour de ses orbites l'en empêchèrent.

— C'était ça ou la mort. Si je ne les avais pas arrêtés, ils t'auraient sans doute battue à mort. Et ce n'est pas le peuple qui t'aurait sortie de là. Tu as déchaîné les foules… Quel était le but de tout ça ? J'espère au moins que c'était pour une bonne raison.

Elle ouvrit la bouche, accentuant les élancements dans son crâne et sa gorge.

— Je souhaitais convaincre ces femmes que nous n'étions pas inutiles…

Elle toussa et des plaintes s'échappèrent lorsqu'une autre douleur, plus intense, se manifesta dans sa poitrine. Son compagnon y porta l’attention.

— Tu as mal ?

Elle hocha lentement la tête.

— Tu veux bien que je regarde ?

Elle acquiesça et l’observa détacher sa cuirasse. Sa respiration s'accéléra aussitôt. Elle saisit la main du soldat pour l'empêcher de la déshabiller.

— Tu as peut-être une côte cassée. Je veux juste vérifier.

Sentir ses mains sur elle lui était insupportable. Rien que de percevoir un souffle près de son cou la répugnait. Un simple contact, un simple effleurement la ramenait sous la tente, avec cette pourriture de Clion.

— Je te promets de faire doucement.

Les larmes coulèrent sur ses joues et elle se détestait de ne pouvoir les retenir. Elle les essuya d'un revers et elle devina à quel point ses paupières étaient tuméfiées.

L'expression d'Hippolyte se durcit, mais il se contint.

— Est-ce qu'il a été… au bout ?

Son cœur se souleva. Elle n'avait pas envie d'en discuter. Rien que la sensation des sales pattes de Clion sur elle provoquait des relents acides dans sa gorge. Elle secoua la tête, le regard vitreux.

— Thaïs… Tu as des marques de doigts sur les cuisses.

Ses yeux descendirent sur cette zone et elle découvrit qu'il disait vrai. Même après plusieurs jours, de vilains hématomes tachaient sa peau cuivrée. Clion avait déjà mutilé sa joue de son glaive. Pourtant, elle avait réussi à ne pas en garder de cicatrice. Ces bleus aussi allaient partir, certes, mais cet acte… ce viol, lui infligeait davantage de blessures que n'importe quelle autre plaie.

— Je ne suis pas lui. Tu peux me faire confiance.

Elle le savait. Hippolyte n'avait jamais eu de comportement déplacé envers elle. Il y avait eu ce baiser sur la plage de l'île de Cena, mais c'était un cas d'urgence, une ruse pour duper les femmes de l'île. C'était ce qui les avait sûrement sauvés d'une mort certaine, d'être dévorés par ces créatures. Hormis son aigle, Hippolyte devait être celui en qui elle avait le plus confiance.

Elle hocha la tête et son compagnon la délesta de sa cuirasse avec délicatesse. Il l'aida à s'allonger sur le sol froid et effleura ses côtes par-dessus sa tunique. Elle sentit ses doigts les tâter une à une, vérifiant qu'elles n'étaient pas fracturées. Lorsqu'il s'arrêta sur l'une d'elles, elle eut un soubresaut. Il la palpa avec plus de précaution.

— Elle n'a pas l'air cassée, juste fêlée. Et je ne pense pas que ton poumon ait été perforé…

Elle ricana, mais cessa aussitôt lorsqu'un pic de douleur survint.

— Depuis quand tu es médecin, toi ?

Elle lui lança un sourire taquin et il ôta ses mains.

— Je te l’ai déjà dit, notre entraînement ne se résume pas à se battre. Si un soldat a une blessure grave, nous devons être en mesure de connaître les soins d'urgence avant que le médecin du camp ne s’en charge. J’ai tout de même essayé d’en faire venir un, mais il a refusé lorsqu’il a compris que le commandant n’y serait pas favorable.

Il effectua une pause durant laquelle il ne cessait de la fixer.

— Quoi ? questionna Thaïs.

Il poussa un soupir et détourna le regard.

— Tu as tendance à te mettre dans les pires situations, mais Clion n'avait pas le droit d'agir ainsi. De t’infliger ça.

Elle se redressa, provoquant de multiples douleurs dans son corps meurtri. Le légionnaire la contempla. Ses boucles brunes poisseuses encadraient son visage tuméfié, couvert de traces bleuâtres, tirant déjà sur le violet. Ses lèvres fendues, d'où s'échappait un petit filet de sang, esquissèrent un sourire vengeur qui le fit frémir. Les yeux de la guerrière brillèrent d'un nouvel éclat ardent.

— Il paiera. J'en fais le serment.

Un silence pesant s’abattit. Lorsqu’elle retrouva le regard lénitif de son compagnon, elle constata seulement maintenant la plaie croûtée qui barrait sa tempe.

— Tu es blessé ? s’empressa-t-elle en s’approchant doucement.

— Ce n’est rien. Nous avons réussi à vaincre les Sermates.

— Attends, tu veux dire que la guerre est finie ?

— Non. Il n’était pas aussi nombreux que nous l’aurions cru. On pense qu’ils n’ont été envoyés que pour faire diversion. Une autre armée se trouve peut-être déjà sur notre territoire sans que nous l’ayons remarquée. Ce qui est certain, c’est que tout ça n’est pas terminé. Nous ignorons simplement quand et où ils vont frapper.

— Je veux vous aider…

Hippolyte secoua la tête, presque amusé.

— Regarde-toi. Même entre ici et les eaux du Styx, tu n’abandonnes pas.

Un léger sourire prit place sur ses lèvres.

— Mais je suis content que tu sois revenue parmi nous, avoua-t-il en se relevant.

Thaïs le retint avec le peu de force qui lui restait.

— Attends. Clion m’a dit pour ton rôle d’espion pendant les épreuves. Pourquoi tu ne m’en as pas parlé ? Tu sais que je n’aurais rien révélé. J’aurais même pu t’aider.

— On ne peut jamais être sûr de ce qu’on dévoilerait sous la torture. Je ne voulais pas te mettre dans une situation qui aurait pu compromettre ta vie, la mienne, ainsi que celles des habitants. Et puis, toi non plus tu ne m’as rien dit concernant les entraînements secrets des Méléennes.

Le choc la figea un instant.

— Comment l’as-tu appris ?

— Je l’ai entendu de la bouche d’un centurion.

— Ça signifie que Clion est au courant ?

Cela relevant de l’évidence, Hippolyte ne répondit pas.

— Tu pensais vraiment que l’armée ne le découvrirait pas tôt ou tard ?

Thaïs avait essayé de rester prudente, mais il avait fallu qu’une seule Méléenne en parle à quelqu’un qui n’était pas digne de confiance pour mettre à mal leur projet.

— Qu’ont-ils fait d’elles si elles ne sont pas ici ?

Elle n’eut pas le courage de formuler à voix haute son idée. L’armée n’avait tout de même pas pu exécuter des dizaines de femmes comme punition. Or, plus elle y réfléchissait, plus cette théorie ne lui paraissait pas si invraisemblable.

— Je n’en sais pas plus que toi.

Le soldat se releva et héla le gardien pour sortir.

— Je reviendrai bientôt te voir.

Et sur ces mots, les barreaux se refermèrent derrière lui.

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