L'Épopée de Thaïs: La Traversée des épreuves (French Edition)
Épisode 79
Suffoquant, la guerrière donna un coup de pied bien placé comme le lui avait appris Hippolyte. Cela lui permit de se retourner et de faire face à son assaillant.
Dans la pâleur bleutée de la nuit se dessina un visage empâté à l’expression inquiétante. L’homme sortit un poignard de sous sa cape et le pointa sur la jeune femme qui l'évita de justesse. Ses attaques devinrent plus brutales, il ne poursuivait qu'un but : se débarrasser d'elle. Si Thaïs ne l’avait pas reconnu tout de suite, ses traits lui revinrent en mémoire. Il s’agissait de Belos, l’un des deux sbires de Clion.
Elle donna un violent coup de pied sur son poignet, qui le désarma. L’objet vola un peu plus loin dans un léger tintement métallique. Il se jeta alors sur elle et la cogna au visage avant qu'elle ne lui rende la même douleur. Grâce à l'entraînement intensif qu'elle avait suivi, elle put contrer de nombreuses attaques. Hélas, l’une d’elles la prit au dépourvu.
La tranche de la main de Belos frappa sa gorge à pleine puissance, coupant ainsi sa respiration. Elle se voûta, les doigts portés à son cou, et tentait de retrouver son souffle. Le légionnaire profita de son immobilité pour s'emparer de son arme qui reposait toujours à terre. Faisant fi de la douleur qui la tenaillait, la jeune femme courut dans la ruelle, sa besace tout juste retenue par son bras tremblotant. Ses sandales claquaient sur les pavés. Elle haletait et son cœur s'emballait comme si elle était une biche traquée par un loup dans une sombre forêt.
Elle emprunta la venelle voisine et sentait son poursuivant tout près. Percevant qu'il était presque derrière elle, la Syptérienne se retourna juste à temps pour éviter le poignard qu’il avait lancé dans son dos. L'arme tomba une nouvelle fois et Belos fonça vers elle. Ses pieds martelèrent le sol, jusqu'à ce que son poids percute Thaïs de plein fouet. Elle sentit sa poitrine compressée et ses jambes découvertes glacées par la froideur des pavés. Le militaire resserra son emprise sur sa gorge et l’asphyxia encore.
Le souvenir de ses mains répugnantes sur sa peau la mit hors d'elle. Sa prise se renforça sur le poignard qu'elle avait sorti de sa besace quelques instants plus tôt. Ses poumons brûlaient et tentaient par n'importe quel moyen d'aspirer une bouffée d'air dont ils étaient privés. Jamais plus on ne la toucherait. Jamais plus.
L’arme se planta dans sa jugulaire. Un jet de sang gicla et inonda son visage quand elle en retira la lame. Elle ferma les yeux, ne voulant pas ancrer une vision de plus de cet homme dans son esprit.
Le liquide chaud continua d’affluer alors que les mains desserraient leur emprise sur sa gorge. Elle entendit soudain des pas empressés tout près. Par les dieux ! Si quelqu'un l'avait vue, sa mort à elle aussi allait sonner. Ses doigts repoussèrent le corps sans vie de Belos sur le côté et elle se releva, vacillante. La silhouette d’un légionnaire approchait. Elle s’apprêta à s’enfuir dans la direction opposée, avant de se rendre compte qu'il s'agissait d’Éméris.
Elle resta pétrifiée devant le cadavre, contemplant les dégâts de son arme, de ce qu'elle avait fait. Ses mains tremblaient et le poignard tomba à terre. Sa fourrure au sol, un frisson lui parcourut l'échine alors qu’Éméris accourait vers elle. Quand il arriva, ses yeux balayèrent la scène. Rien ne prêtait à confusion. Elle venait de tuer un militaire.
Le regard du soldat croisa celui de la jeune femme, hébétée. Tout son être était paralysé. Seule la réaction d’Éméris lui fit reprendre ses esprits. Comment allait-il réagir ? Il avait décidé de l'aider, mais ce meurtre allait peut-être tout remettre en question. C'était même certain… Elle venait de commettre un crime très grave, punissable de mort. Le devoir du légionnaire était de l'arrêter afin qu'elle soit sanctionnée.
Le jour se levait à peine, et personne d’autre n'avait encore connaissance de ce qu'il s'était passé. Elle avait une chance de fuir… Il n'était peut-être pas trop tard.
Le regard effarouché, elle fixa la besace qui reposait près du corps sans vie de Belos, baignant dans son sang. Elle s'empressa alors de la saisir et courut dans la direction opposée. Éméris était rapide et avait deviné ses gestes avant même qu'elle ne les exécute. À peine fut-elle retournée qu'il lui empoigna le bras. Son premier réflexe aurait été de crier, mais cela n'aurait qu'averti d'autres personnes.
Près d'elle, le souffle chaud du légionnaire s'engouffra dans ses cheveux.
— Il m'a agressée, murmura-t-elle. Je n'ai fait que me défendre.
Son cœur tambourinait dans sa poitrine alors qu'elle sentait les doigts d’Éméris encercler son poignet.
— Je te crois. Viens, nous ne devons pas rester là ! Les autres nous attendent.
Il ramassa le poignard et l’entraîna. Tous deux coururent en direction des portes de la cité. Thaïs se força à ne pas regarder le corps sanguinolent qui souillait les pavés. Elle était tiraillée entre le sentiment que cet individu n'avait eu que ce qu'il méritait et celui d'avoir commis le plus impardonnable des actes qui soit. Qui était-elle pour oser prendre la vie de cette sorte ?
Elle venait de tuer un homme. Un homme qui ne faisait que suivre aveuglément les ordres de son chef.
Au détour d’une ruelle, Éméris fouilla dans sa besace pour en sortir une gourde. Il rinça le poignard carminé de la guerrière puis le lui redonna. Pendant qu’elle le rangeait dans ses affaires, il mouilla un linge et le lui tendit.
— Nettoie ton visage, tu es couverte de sang. Les autres ne doivent pas te voir comme ça.
Il était évident que moins de monde serait au courant, mieux cela vaudrait. La Syptérienne s'en saisit et se débarbouilla à la hâte, pressée par le soleil qui illuminait chaque seconde un peu plus la cité.
Elle le lui rendit et il redéposa un peu d'eau sur le tissu. Il passa alors sa main dans la nuque de la guerrière et frotta avec délicatesse les restes de sang qui maculaient son visage. Surprise, elle ne bougea pas et contempla le regard concentré du soldat. Quand leurs yeux se croisèrent, Éméris suspendit son geste avant de s'écarter. Thaïs ne comprenait pas pourquoi il la protégeait ainsi. Il ne lui devait rien. C’était même elle qui lui était redevable de l’accompagner sur l’île.
— Pourquoi tu m’aides ?
— Parce que Belos obéit aux ordres du commandant. Et je sais quelle pourriture est Clion. En tant qu’officier, je le respecte, mais en tant qu’homme…
Il suspendit ses mots et rangea le linge souillé dans son sac avant de reprendre :
— Si Belos a agi sous l’ordre de Clion, rien ne l’empêchera de recommencer. Tu n’es plus en sécurité ici.
Thaïs réalisa l’ampleur du problème et tous deux regagnèrent les portes de la cité, au risque d’être découverts.
Là, cinq légionnaires attendaient sur leur monture. La jeune femme les salua en silence, reconnaissante de leur présence. Elle savait que tous risquaient leur poste de soldat, voire pire.
Éméris aida Thaïs à grimper sur son cheval et le groupe partit aussitôt. Ce n’est qu’à bonne distance de Perset, que Thaïs tourna la tête vers le cavalier.
— Comment vais-je faire en rentrant ? chuchota-t-elle, sa voix couverte par le bruit des sabots. Il y aura forcément des soupçons. Peut-être même qu'il y a des témoins !
— Ne t'en préoccupe pas. Chaque chose en son temps. Pour le moment, nous devons déjà libérer l'amie d'Hippolyte.
Elle hocha la tête. Grâce aux paroles rassérénantes du soldat, elle se laissa convaincre. Après tout, elle n'avait pas le choix.
Elle l’avait promis à Hippolyte.
À suivre…
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