Les héritiers du rêve Tome 1 (French Edition)
Chapitre XVIII
L’Auberge du Sommeil Éternel
À l’aurore, de retour dans le monde réel, les deux inspecteurs s’acharnaient depuis la veille à trouver des liens ou indices concernant plusieurs meurtres et disparitions de personnes. Malheureusement, leur enquête n’avait pas avancé d’un pouce et semblait demeurer au point mort. Interrogeant à maintes reprises les proches et les amis des victimes sans pour autant obtenir de réponses satisfaisantes de leur part. Pendant qu’ils sillonnaient les maisons de campagne, la météo s’était déchainée et une forte pluie torrentielle ne facilitait pas leur travail. Vers huit heures trente du matin, ils arrivèrent près d’un arrêt de train à quelques mètres d’un chemin boisé. Un homme vêtu étrangement attendait dans une cabine. Son regard d’impatience ainsi que son corps tremblant de froid confirmaient qu’il espérait l’arrivée du train depuis longtemps. « Sûrement était-il trempé jusqu’aux os ? », pensèrent les deux inspecteurs en l’apercevant. Le prenant en pitié, ils s’immobilisèrent et lui offrirent d’aller le reconduire à la prochaine gare qui se situait à dix minutes de voiture. L’homme leur dit sur un ton soulagé :
— Merci, merci beaucoup ! Je m’appelle Ernest Felgard.
— Enchanté ! Cela nous fait plaisir de vous venir en aide par ce temps
dégoûtant. Monsieur Felgard, je vous présente mon assistant, l’inspecteur Elmond Rustin et moi je m’appelle Alpern Ursa.
— Je suis doublement enchanté mes chers messieurs, et encore merci
!
— C’est la première fois que je vois une personne s’habiller de cette
façon. Par votre accent et accoutrement, vous ne semblez pas venir du coin, n’est-ce pas ? demanda Elmond, sur un manque de tact flagrant.
— En effet. Et pour tout vous dire, je viens justement d’acquérir une
petite auberge à quelques kilomètres d’ici et je me demandais… s'il n’était pas impoli de ma part de vous demander de m’y conduire.
— Quel est le nom de votre auberge ? demanda Alpern.
— L’auberge du sommeil éternel, répondit l’homme.
— Jamais entendu parler ! s’exclama Alpern.
— Un peu macabre comme nom, vous ne trouvez pas ? commenta
Elmond.
— Peut-être. Cependant, je peux vous assurer d’un service inégalé,
croyez-moi, dit l’homme.
Les deux inspecteurs échangèrent un regard intrigué. Ils connaissaient mieux que quiconque les alentours et n’avaient jamais entendu parler de l'ouverture d'une auberge. L’homme semblait avoir lu dans leurs pensées et ajouta :
— J’oubliais de vous mentionner que je viens tout juste de l’ouvrir.
Cela fait à peine une semaine.
— Ah bon ! Je me disais aussi qu’il devait y avoir une explication.
Comme vous pouvez vous en douter, étant des enquêteurs, nous devons souvent voyager à cause de nos nombreuses enquêtes. N’est-ce pas El ? dit-il.
— Ouais ! Comme vous dites, chef ! approuva son collègue.
Alpern le fusilla du regard, puisqu’il détestait se faire appeler ainsi. Malgré sa réaction, son collègue tourna son attention sur l’étranger par l’intermédiaire du rétroviseur.
— En guise de remerciement et pour votre gentillesse, je me
demandais si vous accepteriez de venir vous reposer dans mon auberge, car vous me semblez fatigués. Puis, il ajouta, je vous l’offre sans que vous ayez à débourser quoi que ce soit, bien entendu !
— Tu as entendu ça, Alp ? C’est drôlement cool, non ? Nous pourrons
enfin nous reposer.
— Nous acceptons avec plaisir étant donné que notre nuit nous a paru
très longue. Alors, dites-nous où votre auberge est située. Demanda Alpern.
— Eh bien... Vous ne savez pas à quel point vous me faites plaisir,
messieurs les inspecteurs ! répondit l’étranger avec un sourire diabolique et une voix euphorique.
Après avoir pris connaissance du chemin pour se rendre à l’auberge, ils prirent un virage et s’élancèrent dans une entrée qu’ils n’avaient jamais remarquée auparavant.
— Bizarre, j’aurais pourtant cru connaître le quartier comme le fond
de ma poche ! s’exclama Alpern sur un ton d’étonnement.
— Je comprends que vous soyez surpris puisque ce chemin a été
récemment défriché afin que les gens puissent se rendre à mon auberge. Justifia-t-il, voyant le regard perplexe d'Alpern.
La pluie venait tout juste de terminer lorsqu’ils s’enfoncèrent plus profondément sur ce chemin, les végétaux projetaient une pénombre qui prenait de l’ampleur, camouflant ainsi de plus en plus la faible lueur du soleil à travers les nuages gris. Soudainement, un brouillard dense venu de nulle part apparut. Ce brouillard était si épais qu’ils durent allumer les phares de nuit afin de suivre la route qui se montrait timidement devant eux. Pendant plusieurs minutes, ils ne virent rien d’autre que des arbres et arbustes qui bordaient les alentours. Aussi rapidement qu’il était apparu, le brouillard s’estompa et dévoila devant eux une clôture de fer déjà ouverte. Ce chemin moins large donnait accès à une route rocailleuse. À l’entrée, un poteau affichant un écriteau dont on pouvait y lire en caractère gras : Chemin dangereux et glissement de terrain possible. À vos risques ! Dans l’esprit des deux inspecteurs, Felgard sentit une certaine hésitation de leur part.
— Je crois que malheureusement vous nous avez menés sur une
fausse piste, monsieur Felgard, lança Alpern en arrêtant l’auto sur cette route escarpée.
— Alp, laisse-moi appeler le bureau. Je vais leur demander de nous
retrouver par l'intermédiaire des signaux qu'émet mon cellulaire. De cette façon, ils pourront sûrement nous aider, suggéra Elmond.
Voyant un danger, l'aubergiste décida qu'il était temps pour lui de passer à l'action… Il attira leur attention vers lui par un « Hey, messieurs ! », puis les fixa droit dans les yeux. De son troisième œil, deux filaments d'énergie d’un noir corbeau jaillirent puis se projetèrent sur ses deux victimes. Brusquement, ils entendirent une voix leurs têtes. Puis subitement, l’étranger disparut dans un halo d’un bleu éclatant. Felgard ayant effacé les doutes dans leurs esprits, les deux inspecteurs poursuivirent leur chemin comme si leurs souvenirs avaient sombré dans une réalité qui n’avait jamais eu lieu…
Ils s’engagèrent sur ce chemin boueux qui n’avait sûrement pas été emprunté depuis des lustres. Quelques mètres plus tard, ils aperçurent finalement une petite auberge. Elle faisait froid dans le dos ! À cet endroit, une mince couche de brume sur le sol réussissait presque à dissimuler les racines des arbres créant ainsi une mystérieuse ambiance. Certaines fenêtres de l’auberge avaient la dimension d’un hublot d’avion. De chaque côté, deux arbres ancestraux et gigantesques protégeaient la demeure des rayons du soleil ainsi que des pluies diluviennes propices en cette saison automnale. Les murs de l’auberge étaient complètement envahis par des plantes grimpantes, ce qui lui donnait un cachet d’abandon. Une pancarte avait été maladroitement clouée sur le côté sud de la maison. Le nom de l’auberge y était inscrit en rouge criard et affichait un visage de ce qui semblait être la tête d’un lézard.
— Enfin, une auberge ! Il était temps que l’on arrive, n’est-ce pas,
Elm ?
— Ouais, c’est vrai Alp ! Je crois que nous ferons de beaux rêves ici,
lui dit-il en s’étirant de tout son corps et en bâillant à s’en rompre la mâchoire.
— Je crois surtout qu’il était temps pour nous de s’arrêter, car le
sommeil gagnait du terrain sur moi, dit-il en affichant un petit sourire en coin.
Ils sortirent de l’auto en observant l’auberge. En fait, ils ne se rendaient pas compte qu'ils avaient été dirigés tout droit dans la gueule du loup ! Alpern martela du poing la porte de l’auberge de quelques coups secs. Un homme apparut à l’entrée et les invita à pénétrer à l’intérieur. En entrant, les deux inspecteurs constatèrent que cet endroit était habité depuis peu puisqu’il y avait quelques boîtes qui jonchaient l’entrée principale. L’aubergiste s’empressa de contourner le comptoir et les accueillit avec un sourire ravi. À vrai dire, l’inconnu n’était nul autre que l’auto-stoppeur qu’ils avaient pris en chemin. Leurs mémoires ayant été effacées, ils n’eurent aucune réaction en le voyant. Toutefois, son habillement avait tout de même attiré leur attention. L’homme portait un imperméable long jaunâtre et des bottes de pluie. Trop préoccupés par leur fatigue grandissante, les deux inspecteurs omirent de lui poser des questions sur sa tenue vestimentaire d'aubergiste. Alpern lui demanda poliment une chambre pour deux personnes.
— Bonjour, monsieur, je suis l’inspecteur Alpern et voici mon
collègue, Elmond Rustin. Pourrions-nous avoir une chambre, s’il vous plaît ?
— Pas de problème, elle sera gratuite pour vous !
— Ah vraiment ? s’étonna Alpern.
— Disons que je veux vous l’offrir pour votre repos éternel, lança
l’aubergiste sur un ton sarcastique.
Les deux inspecteurs eurent un regard incrédule, confirmant à l’aubergiste qu’ils n’avaient pas compris son allusion. L’aubergiste leur donna une clef. Celle-ci coïncidait avec le damné chiffre treize. Comme les deux inspecteurs n’étaient pas des personnes superstitieuses, ils ne se posèrent aucune question. Ils montèrent les escaliers situés à droite du comptoir. En arrivant à la chambre, Alpern et Elmond constatèrent que la dimension de cette pièce était minuscule et de couleurs très sombres (c’était à se demander si le sombre » n’était pas synonyme de saleté dans ce cas !). Il y avait deux lits disposés parallèlement et séparés par une petite commode de trois tiroirs. Au fond de la pièce, une seule fenêtre de la taille d’un hublot d’avion décorait le mur. Puisque les deux acolytes eurent la chambre sans frais, ils acceptèrent d’en profiter, ayant un grand besoin de sommeil.
Alpern et Elmond s’effondrèrent sur leurs lits comme des sacs de pommes de terre sans prendre la peine de se dévêtir. Ils sombrèrent dans un profond sommeil dès que leurs corps entrèrent en contact avec leurs matelas. Ils se retrouvèrent soudainement plongés dans un rêve nébuleux. Sans cohérence, des images passèrent et repassèrent à la vitesse de l’éclair. Bien qu’il eût été presque impossible dans le monde réel que cela se produise, leurs rêves devinrent brusquement… un rêve collectif. Ils apparurent l’un en face de l’autre sans vraiment comprendre ce qui venait de se produire.
— Ah non ! Ce n’est pas vrai ! En plus d’avoir à te supporter toute la
journée, je dois te voir dans mes rêves ! grommela Alpern à son équipier.
— Je… je suis sincèrement désolé ! hoqueta Elmond.
— Mais qu’est-ce qu’on fait tous les deux ici, dans le même rêve ?
s’étonna Alpern.
— Oui, tu as raison ! Mais je n’en sais vraiment rien, répondit Elmond
avec un visage interrogatif.
— Il y a quelque chose qui me dit que nous n’allons pas tarder à le
savoir…lança Alpern en observant d’un air ahuri ce qui se dessina devant leurs yeux.
Tout le décor autour d’eux changea à une vitesse fulgurante et puis soudain...Un nuage de brouillard dense apparut, assombrissant la lumière environnante. Même l’un en face de l’autre ils n’arrivaient plus à se voir clairement.
— Elm, tu es là ? demanda nerveusement Alpern.
— Oui, je suis juste à tes côtés maintenant.
— Tu ne trouves pas qu’il y a une drôle d’odeur par ici ? demanda
Alpern.
— Heuuuu …désolé, mais j’ai des flatulences quand je suis nerveux.
Répondit Elmond, mal à l’aise.
— Mais tu es vraiment dégoûtant ! s’indigna Alpern.
— Je viens tout juste de te dire que je suis désolé.
— Bah ! Au moins, si je ne peux te voir, je peux te sentir. Lança
Alpern d’un ton rieur.
— Je suis content que tu prennes cela en riant ! Mais je ne me sens
pas pour autant rassuré, si tu veux vraiment le savoir.
— Dis donc, Elm. D’après toi, où crois-tu que nous sommes
présentement ?
— Dans un rêve voyons ! Répondit-il, innocemment.
— Ce que tu peux être stupide parfois ! répondit Alpern irrité.
— Hé Alp ! J’ai cru voir bouger un ombrage là-bas.
— Où ça ? Je ne vois rien.
Pendant que la nappe brumeuse s’évaporait au compte-goutte, une ombre apparue et puis une autre.
— Mais qu’est-ce que c’est ça ? lança Alpern sur un ton apeuré.
Au moment de l’amincissement de la couche brumeuse, les inspecteurs aperçurent deux paires d’yeux rouges sortis tout droit de l’enfer. Observant ses deux futures victimes, avides de déguster leur chair fraîche. Leurs regards étaient terrifiants ainsi que les grognements infernaux qu’ils émettaient en avançant. Ces créatures ressemblaient à un croisement entre un chien et un grand brûlé. Des morceaux de peaux noircis pendaient et leurs silhouettes squelettiques les rendaient hideuses et repoussantes. En apercevant ces créatures de l’enfer, Elmond fut pris d’un tremblement incontrôlable. De leurs gueules coulait de la bave comme si quelqu’un venait de leur annoncer que le repas était servi. Une voix inhumaine, caverneuse et terrifiante retentit derrière eux. Son ton glacial pouvait donner à n’importe qui la chair de poule.
— Je vous attendais justement mortel ! Mon fidèle disciple a bien fait
son travail, puisqu’il a réussi à vous amener à moi ! Je vais le
récompenser de cette mission parfaitement accomplie. Maintenant que je vous ai à portée de main…
— Mais qui êtes-vous ? Coupa Elmond, avec un son aigu qui ne lui
était pas familier.
— À vrai dire, j'ai plusieurs noms, Khaos, le prince des cauchemars,
le démon du mal, le seigneur des ténèbres… Ceux que vous apercevez ici sont mes serviteurs comme bien d’autres d’ailleurs.
— Mais que nous voulez-vous ? demanda Alpern sur un ton qui
cachait mal sa frayeur.
— Je voudrais seulement... que vous deveniez mes disciples. Que
vous vous rangiez du bon côté, qui est bien entendu, le mien ! Cela m’aidera à acquérir le monde des rêves, mais aussi… celui du monde réel.
— Vous êtes fou ! Nous ne sommes pas assez stupides pour vous
servir d’esclaves et encore moins vous laisser régner dans notre monde ! Alpern sentit soudainement sa bravoure refaire surface.
— VOUS OSEZ ME TRAITER AINSI ? QUELLE IMPERTINENCE
DE VOTRE PART, MORTELS INSOUCIANTS ! VOUS NE SAVEZ VRAIMENT PAS QUI JE SUIS, s'indigna le prince Khaos en montant de plus en plus le ton.
— Peu m'importe, qui vous êtes, je vous répète que nous ne voulons
pas faire partie de votre groupe, soyez-en assuré ! répliqua Alpern.
— Tu... tu...tu en es vraiment sur Alp. Ne serions-nous pas mieux de
faire ce que le monsieur vient de nous demander ? suggéra Elmond, d’une voix saccadée et suppliante. Son corps se mit à trembler comme s'il venait d’être atteint par des spasmes musculaires.
— Tu devrais écouter ton collègue, mon cher ! Sache que j’admire ton
courage, cependant ta stupidité te mènera à votre perte.
— Jamais ! Au grand jamais, je permettrai à qui que ce soit de me
menacer de cette façon ! Il se tourna vers son assistant en lui lançant un air de réprimande.
— Alors, si telles sont vos dernières paroles…
Dès que la voix se tut, les deux créatures se précipitèrent sur eux sans aucun avertissement. Des hurlements de douleurs retentirent ! Dans un effort surhumain, ils tentèrent de repousser avec leurs bras les deux créatures infernales. Ils se débattirent tant bien que mal pour se protéger, mais des crocs des chiens de l’enfer qui étaient sans merci. Leur sang giclait partout et leurs cris créèrent un écho rempli de terreur. Même si les créatures des ténèbres leur firent de nombreuses et profondes entailles, les deux inspecteurs continuèrent à se débattre courageusement. Ils leur infligèrent de nombreux coups de poing qui avaient l’effet de les éloigner temporairement. Aussitôt, ils revenaient à la charge en les transperçant de leurs crocs aiguisés comme des lames de rasoir. Les coups de crocs percèrent de plus en plus profond leur chair et leurs cris furent de plus en plus stridents. Des lambeaux de chair pendaient sur leurs corps meurtris. Ils se défendirent jusqu'à leur dernier souffle. Et soudain, affaiblis, les deux inspecteurs succombèrent à un coup fatal qui leur fut porté au cou, à l’aorte principale. Ils eurent chacun un dernier gémissement et leurs vies vinrent prendre une fin des plus morbides. De façon bestiale, les deux chiens des ténèbres continuèrent de se gaver de leur chair comme s’il s’agissait d’un buffet à volonté. Puis leurs âmes sombrèrent dans le néant et la noirceur totale…
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